"Pourquoi un artiste ne pourrait-il pas devenir scandaleusement riche?"

©Karoly Effenberger

Vieillir et gagner en sagesse sans être blasé, c’est à cela qu’il faut aspirer, nous confie le peintre anversois Luc Tuymans. Ces derniers temps, dit-il, il pense souvent aux dernières œuvres de Rembrandt.

Nous sommes le dernier dimanche de la vague de chaleur de cet été, mais cela n’empêche pas Luc Tuymans d’apparaître à notre rendez-vous vêtu d’un costume élégant. Plutôt mourir que de s’afficher en short ou en tongs. Luc Tuymans vient de fêter ses soixante ans et ne présente encore aucun signe d’usure. Pour notre entretien, nous quittons l’Eilandje, le quartier d’Anvers où il habite, pour Borgerhout, où il a, ces derniers jours, beaucoup travaillé dans son atelier. Il nous parle d’Anvers, de sa vie, de son art, de l’argent et même de sa mort...

Un peintre influent et recherché

Luc Tuymans, 60 ans, est considéré comme l’un des peintres les plus influents de sa génération.

Il s’est révélé à l’international en 1992, à la Documenta IX à Kassel et a représenté la Belgique à la Biennale de Venise de 2001 avec sa série "Mwana Kitoko".

Presque tous les grands musées d’art contemporain ont des peintures de sa main dans leur collection, le MoMa à New York en ayant le plus grand nombre.

Parmi les collectionneurs privés, c’est le milliardaire français François Pinault, aussi propriétaire de Christie’s et du Palazzo Grassi à Venise, qui en possède le plus.

Les grandes peintures de Tuymans coûtent environ 1,6 million de dollars en première vente, les plus petites œuvres quant à elles un peu moins d’1 million.

Tuymans vit et travaille à Anvers.

 

" Né à Mortsel, vit et travaille à Anvers." Cette phrase se retrouve depuis bientôt trente ans dans chaque livre et sous chaque article publié à votre sujet dans le monde. Combien de temps avez-vous habité à Mortsel, au juste?

Luc Tuymans: Jamais, pas un seul jour! J’y suis né, c’est tout. Lorsque ma mère a dû accoucher, les maternités de tous les hôpitaux de la ville étaient complètes. Apparemment, il restait encore une place libre à Mortsel.

Avez-vous déjà envisagé de quitter Anvers?

Non, jamais. Il est certainement vrai qu’un artiste peut travailler n’importe où. Mais il est tout aussi vrai que l’on peut simplement rester où l’on est, près de ses racines. On m’a un jour proposé un atelier à Berlin. J’aurais peut-être pu en retirer d’autres expériences. Mais, ces expériences, je peux également les vivre en visitant Berlin. De toute façon, je voyage beaucoup.

Je souffre sans doute aussi de ce chauvinisme propre à l’Anversois. Anvers a été l’une des premières cités-états de l’histoire et, au fond, elle l’est restée dans sa mentalité. Je le remarque lorsque je reçois des visiteurs étrangers dans mon atelier. Ils sont à chaque fois surpris par ce village aux prétentions mégalomanes et à l’humour si spécifique.

Ensuite, il n’y a qu’ici qu’on trouve cette lumière diffuse, nordique, un facteur important dans mon travail. Si je devais travailler à Los Angeles, ou disons en Espagne, vous verriez quelque chose de très différent.

De plus, je suis ultra-européen. Je ne pourrais jamais vivre aux États-Unis. Surtout maintenant, bien sûr, avec cet imbécile au pouvoir. Mais même à l’époque où cela faisait encore partie des possibilités – parce que j’allais y collaborer avec David Zwirner, un des plus importants galeristes de New York, et parce que j’y ai très vite trouvé mes marques – je ne l’ai envisagé à aucun moment. Simplement parce que la mentalité qui prédomine là-bas n’est pas la mienne. (sourire)

©Karoly Effenberger

Vous avez eu soixante ans en juillet. Les avez-vous fêtés?

Oui, mais sans grand tralala. Je suis parti deux semaines en vacances avec ma femme Carla, à Santorin en Grèce. Nous y avons surtout beaucoup nagé en mer.

Ressentez-vous le temps qui passe?

Pas tant que ça. Mais la dure réalité me revient régulièrement en pleine figure, parce que j’ai le privilège de me voir vieillir sur les photos qui accompagnent mes interviews et les images de mes passages en télévision. Ce n’est pas encore vraiment l’usure, mais les nuits blanches ne sont plus ce qu’elles étaient. Et puis à un moment donné, disons qu’il faut aussi modérer la boisson.

Que voyez-vous quand vous regardez quarante ans en arrière? Une logique inexorable?

C’est un parcours… raisonnablement cohérent. Mais surtout un parcours très riche: j’ai réalisé à ce jour entre six cents et sept cents toiles, hors dessins, gravures, maquettes, polaroids et autres sous-produits. Picturalement, il y a sans aucun doute une grande évolution. Au début, c’est très épuré et minimal, à la limite du graphique, mais au fur et à mesure c’est le pictural qui va dominer. Les formats évoluent aussi et deviennent de plus en plus grands. D’une part, parce que j’ai exposé dans de plus grands espaces et d’autre part, parce qu’à un moment donné, j’ai déménagé pour un autre atelier: d’une petite pièce de la Kroonstraat à Borgerhout au local actuel qui me permet de travailler sur des toiles de plusieurs mètres de haut. Je me suis apparemment adapté à cet agrandissement d’échelle au moment de ma percée internationale. Comme si je devais littéralement m’agrandir. C’est comique.

Voyez-vous aussi les lacunes, les mauvais moments, les creux évidents?

Bien sûr. Il y a effectivement des choses dont je me dis qu’elles ont été faites un peu à la va-vite. Il arrive que mes galeristes me pressent quelque peu afin d’emmener de nouvelles œuvres à un grand salon d’art. Et l’une de mes grandes faiblesses est que j’ai du mal à dire non. Mais soit, ces œuvres existent, elles sont vendues et il n’est alors plus possible de faire comme si elles n’existaient pas. Même dans un catalogue raisonné, il faut rester intègre. Je mets un point d’honneur à ne rien dissimuler.

©Karoly Effenberger

Il s’agit de votre autobiographie en images.

Plus que ça: mon héritage. Ce sont les faits, durs, implacables. C’est un énorme "reality check". Au point de m’avoir rendu réellement mélancolique par moments. On se voit évoluer. On voit la professionnalisation, mais aussi l’innocence pertinemment perdue. On se remémore des choses irrévocablement passées.

Ce catalogue raisonné vous fait-il marquer le pas, revenir en arrière? Près de sept cents peintures: beaucoup a déjà été accompli.

Eh bien, j’en doute. Par contre, il se pourrait… (il hésite) Bon, jusqu’à présent le doute était la seule et perpétuelle constante. Parfois je regarde mon œuvre et je me dis: qu’est-ce que c’est que toute cette bouse? Et parfois c’est l’euphorie totale. J’ai aussi connu à peu près toutes les nuances entre les deux. Peut-être, je l’espère, ce catalogue raisonné mettra-t-il pour de bon un terme à ce doute.

Votre jeunesse n’a pas été facile. Vous avez dû très tôt aller travailler de nuit avec votre mère pour joindre les deux bouts. Trente ans plus tard, vous voilà vedette internationale dans le monde de l’art: cela efface-t-il ce passé, cela répare-t-il tout?

Cela n’efface pas tout, mais cela répare quelque chose, oui. J’ai pu goûter au plaisir de réduire au silence ceux qui avaient jadis parlé de moi comme d’un perdant. C’est bien vrai: douce est la vengeance.

Mais je n’oublierai jamais d’où je viens. Et je ne crois pas que le succès m’ait fondamentalement changé. Ma mère, qui souffrait d’un complexe d’infériorité monstre, m’a très tôt mis en tête que si les choses vont bien maintenant, ce n’est pas pour cela que le monde ne s’écroulera pas dans dix secondes. Aujourd’hui encore, je pense toujours d’abord aux horreurs qui peuvent se passer, puis à la toute fin à ce qui beau et bon. Je ne suis pas paranoïaque, mais je suis toujours préparé au pire. Si on a un peu réfléchi à la nature humaine, il faut admettre que c’est la seule attitude qui vaille.

(silence) Par exemple, je ne peux pas m’imaginer que certains trouvent mon travail vraiment bon. Je ne me laisse pas distraire par les applaudissements, même s’ils sont bruyants et proviennent de tous les coins du monde.

(…) Je n’ai jamais cherché à me faire une place quelque part et je ne le ferai donc certainement pas plus tard dans la vie. Vieillir et gagner en sagesse sans être blasé, c’est à cela qu’il faut aspirer. Ces derniers temps, je pense souvent aux dernières œuvres de Rembrandt. Il était franchement passé de mode à la fin de sa vie – il est d’ailleurs mort dans la pauvreté – mais il a continué à peindre malgré tout. Il a réalisé dans sa vieillesse les œuvres les plus invraisemblables, parce qu’il avait le courage, la fierté et la persévérance de ne pas céder à ce que d’autres pensaient de son travail. Son isolement en tant qu’artiste l’a sûrement aidé.

©Karoly Effenberger

La plupart des gens ne supportent pas la solitude, je crois que c’est le plus grand privilège dont dispose un artiste. Et mon isolement est encore bien plus extrême que celui de beaucoup d’artistes contemporains. Je ne travaille pas avec dix ou vingt assistants en permanence autour de moi, je fais tout moi-même.

La violence et le pouvoir sont des thèmes récurrents de votre œuvre. Bon nombre de ceux qui vous collectionnent incarnent eux-mêmes le pouvoir économique.

Je présume que certains d’entre eux achètent bel et bien mes œuvres par, comment appeler ça, plaisir pervers. L’ironie de la chose ne m’échappe pas. (professoral) Voyez-vous, il y a eu au cours de ma carrière quelques changements importants qui ont bouleversé le monde de l’art. Tout d’abord: le marché de l’art s’est mondialisé. Il y a eu d’innombrables nouveaux riches, en Europe et aux USA, mais surtout en Russie, dans le monde arabe et en Asie. Garder entièrement le contrôle de ce qu’il arrive à votre œuvre et de chez qui elle se retrouve est devenu impossible. À moins d’agir à un niveau très local et de ne pas devoir en vivre. Mais je vis, j’existe par la grâce de ce marché de l’art mondialisé. Je peux critiquer ce système, je peux me mettre la tête dans le sable et faire comme s’il n’existait pas, mais ça n’y changera rien.

Avez-vous parfois des conflits de conscience?

Si quelqu’un fait fortune en fabriquant, par exemple, des semelles intérieures, ça ne chagrine personne. Si un artiste fait fortune, il est mal vu. Mais pourquoi au juste? Dans le cas d’un artiste, c’est le plus souvent obtenu au mérite. Il aura probablement mangé de la vache enragée les premières années et pris des risques extrêmes, parfois même donné sa vie, pour créer quelque chose qui en fin de compte sera reconnu comme patrimoine culturel et validé comme capital symbolique. Pourquoi un architecte vedette pourrait-il gagner scandaleusement beaucoup d’argent et pas un artiste?

Un parrain de la maffia russe ou un oligarque douteux veut vous acheter une œuvre, que faites-vous?

Vous connaissez peut-être ce passage célèbre du "Troisième homme" dans lequel Orson Welles dit: "Rappelez-vous qu’en Italie, sous les Borgia, pendant trente ans, il y a eu la guerre, la terreur, meurtres et assassinats: cela a donné Michel-Ange, Léonard de Vinci et la Renaissance. En Suisse, ils ont eu cinq siècles de paix et de démocratie. Et qu’est-ce que cela a donné? L’horloge coucou!"

Grossière erreur d’Orson Welles, du reste, car il oubliait de dire que pendant la Seconde Guerre mondiale, les Suisses ont dérobé des centaines d’œuvres d’artistes juifs et dissimulé tout l’or des nazis. Mais pour répondre à votre question: avant, c’étaient les parrains de l’époque qui s’entouraient d’art et se légitimaient à travers lui, et maintenant ce sont les parrains d’aujourd’hui.

Y a-t-il des collectionneurs avec lesquels vous êtes ami ou pourriez l’être?

Bien sûr. Ce monde n’est heureusement pas seulement peuplé de requins dont il faut se méfier comme de la peste. Il y a une multitude de gens chez lesquels on ressent un amour et une passion authentiques pour l’art. Surtout chez les collectionneurs de la première heure, qui ne sont pas forcément parmi les plus fortunés de la planète. Mais aussi chez certains capitaines d’industrie internationaux, qui créent des fondations pour leur collection, fondent leur propre musée et partagent ainsi leur passion avec le public. (sourire) Je me débrouille aussi très bien avec les familles royales et les célébrités.

C’est un soulagement que le pouvoir prenne parfois encore un visage humain. Ce sont aussi les gens auxquels on aime le plus vendre, parce qu’on a l’impression chez eux que ça veut dire quelque chose et que l’œuvre achetée est entre de bonnes mains. Ceci dit, j’ai effectivement refusé certaines ventes parce que je sentais que le collectionneur concerné n’était pas tout à fait net, ou voulait surtout acheter en vue de spéculer.

C’est une position qui est toujours la vôtre?

Oui, elle l’est. Je me concerte alors évidemment avec mes galeristes, avec Frank Demaegd de Zeno X et David Zwirner. Sur ce plan-là aussi tout a changé. Avant, c’étaient les collectionneurs les plus fortunés qui étaient automatiquement au premier rang quand il y avait quelque chose à vendre. Aujourd’hui ce sont les galeries qui déterminent qui peut acheter quoi et à quel prix. Parce qu’il y a tout simplement trop d’amateurs pour les grands noms de l’art contemporain. C’est au point qu’il me faut parfois cacher de nouvelles œuvres lorsque des collectionneurs viennent visiter mon atelier. Sinon ils en veulent de trop. Ou bien tout.

Une fois de plus, un problème de riche.

C’est vrai, d’ailleurs je ne m’en préoccupe guère. On ne devient pas artiste pour gagner beaucoup d’argent à toute vitesse. On a un plan, une mission, une volonté et toute votre vie tourne autour. Mais à la longue, on prend conscience que ce ne sera jamais parfait, quel que soit votre bonheur, votre réussite. Arrive toujours un moment où on perd. Ne fût-ce que parce qu’on meurt inévitablement un jour. La question n’est donc pas de savoir comment gagner, mais comment perdre.

Comment voulez-vous perdre?

À choisir, j’aimerais mourir dans un taxi. Je n’ai pas le permis, donc j’ai passé pas mal de temps en taxi dans ma vie. Je trouve que c’est un moyen de transport fantastique: un peu individualisé, mais social tout de même. Dans la compagnie à laquelle je fais toujours appel ici à Anvers, Antwerp-Tax, il y a des chauffeurs que je connais depuis des décennies. Le grand avantage d’un chauffeur de taxi qui sait qui vous êtes, c’est qu’après une nuit de vadrouille, il faut juste pouvoir articuler quelques mots: "Je veux rentrer chez moi." Ça m’a déjà servi plus d’une fois.

L’heure venue, je me vois bien planer par-dessus le taxi avec mon corps astral, pendant que le chauffeur se démène pour essayer de réveiller mon enveloppe physique sur la banquette arrière. Ça me semble être la mort idéale.

L’exposition "Four times sixty — anniversary exhibition" ouvre à Zeno X Gallery à Borgerhout le 19 septembre et présente des œuvres de Luc Tuymans, Dirk Braeckman, Jan De Maesschalck et Kees Goudzwaard, quatre artistes de la galerie qui fêtent leurs soixante ans cette année. www.zeno-x.com. Par ailleurs, l’exposition Sanguine où Luc Tuymans est commissaire se déroule jusqu’au 16 septembre à Anvers.

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