Profession: Indiana Jones

©Hollandse Hoogte

Il y a deux semaines, un tableau de Picasso, disparu depuis 1999, a refait surface. L’auteur de cette découverte est Arthur Brand, un détective néerlandais spécialisé dans la recherche d’œuvres d’art volées.

Au registre des professions insolites, on pourrait certainement inscrire celle d’Arthur Brand. Ce néerlandais de 49 ans exerce l’intriguant métier de chercheur d’œuvres d’art volées. Dans le monde, ils ne sont pas nombreux. Dick Ellis, un détective britannique, s’est par exemple rendu célèbre pour avoir retrouvé la trace du fameux "Cri" de Munch. Au premier abord, on imagine plus Arthur Brand perdu dans les dédales d’un musée que déchirant ses vêtements dans une jungle hostile ou s’engageant dans une course effrénée à travers le désert, à la poursuite de dangereux trafiquants. Les lunettes vissées sur le nez, le costume bien taillé et la chevelure blonde impeccablement coupée, l’homme ne ressemble pas à un aventurier. On le compare pourtant souvent à Indiana Jones. Lui se voit plutôt comme une espèce d’inspecteur Clouseau, le fameux personnage de "La Panthère rose". Derrière son austérité nordique se cache un sens de l’humour, mais aussi une charmante maladresse. Il avoue d’ailleurs qu’il "trébuche de solution en solution", dans un entretien avec nos confrères néerlandais du Financieele Dagblad. Mais c’est aussi son insouciance à l’égard du danger potentiel qu’il court dans le cadre de ses aventures parfois rocambolesques qui étonne. "Je ne me suis jamais vraiment senti menacé. Mais je suis peut-être un peu naïf", déclare-t-il dans un entretien.

Du Pérou à l’Ukraine

On estime qu’Arthur Brand a aidé à élucider environ 80% d’affaires d’œuvres volées aux Pays-Bas et qu’il a retrouvé pas moins de 200 pièces. En 2005, Il a notamment été à la base de la découverte de l’évangile de Judas en Égypte. "J’ai été l’un des premiers à lire un texte interdit par l’Église depuis des milliers d’années. Pure magie!" En 2009, il met la main sur un buste en bronze de Van Gogh, volé vingt ans auparavant dans le sud de la France, et réalisé par le sculpteur russe Ossip Zadkine. On le retrouve aussi au Pérou, sur la piste d’un trafic de trésors appartenant à la tribu indienne des Moches. Et puis, c’est une mosaïque disparue à Chypre qu’il découvre dans un appartement à Monaco. "Elle appartenait à une famille britannique qui avait acheté la mosaïque de bonne foi, il y a plus de quarante ans."

Parfois, le lieu de la trouvaille est pour le moins insolite: il a par exemple découvert deux pierres gravées, volées dans une église espagnole près de Burgos, au fond d’un jardin londonien… Le plus souvent ce sont les contacts avec les milieux souterrains, contrebandiers et faussaires, mais aussi avec la police et les agents de douane, avec qui il travaille étroitement, qui permettent à ce limier de l’ombre de résoudre toutes ces affaires.

"Adolescence", de Dalí, volée en 2009 et retrouvée peu après par Arthur Brand. ©Arthur Brand

En 2009, on vole une toile de Dalí ("Adolescence") au musée Scheringa, aux Pays-Bas. "Lorsque la police n’a eu aucun résultat, j’ai agi. J’ai remué mon réseau et contacté un intermédiaire qui agissait pour le compte des criminels. Ce n’étaient pas les voleurs, ils avaient reçu les peintures en garantie d’une transaction de drogue. Les criminels ont découvert qu’il s’agissait d’art volé et voulaient détruire les œuvres. Mais s’ils pouvaient rester complètement anonymes, y compris pour la police, ils étaient disposés à transférer les peintures. J’ai été dirigé vers un endroit par SMS jusqu’à ce qu’ils soient sûrs de ne pas être suivis." La transaction réalisée, il reste à quitter les lieux. Seulement, Brand a oublié un petit détail. "Le transfert final était hilarant. Comme je n’ai pas de permis de conduire, je suis monté dans le bus avec le Dalí sous le bras."

Autre vol, cette fois au musée Westfries, toujours aux Pays-Bas. Dans la nuit du 10 janvier 2005, 24 toiles disparaissent. Le temps passe. Les tableaux s’avèrent être aux mains d’indépendantistes nationalistes à l’est de l’Ukraine. Un des miliciens est prêt à jouer le rôle de médiateur. Son nom: Borys Humeniuk. L’homme n’a pas l’air commode. Les miliciens espèrent une récompense d’au moins 50 millions d’euros, d’autant qu’ils ont promis une nouvelle villa à leurs maîtresses… Voilà Brand dans de beaux draps, forcé de devoir expliquer à un molosse passablement énervé, et qui s’improvise expert en art, que la rétribution sera en dessous de leur attente. "Je devais leur dire que le montant ne dépasserait pas 50.000 euros. Ce n’étaient pas des rencontres agréables. Néanmoins, cinq des 24 tableaux volés ont finalement été transférés au musée par l’intermédiaire du ministère public ukrainien."

"Comme je n’ai pas le permis de conduire, je suis monté dans le bus avec le Dalí sous le bras."

Son plus grand fait d’armes, dont il a tiré un livre, est la découverte des deux statues de chevaux qu’Hitler avait placées devant la chancellerie du Reich. Réalisées par Josef Thorak, un des deux sculpteurs officiels du troisième Reich, les sculptures de plusieurs mètres de haut étaient initialement devenues la propriété de la Russie après la guerre. Mais les Russes n’y prêtent guère d’attention et les chevaux sont laissés à l’abandon pendant 38 ans, non loin d’une caserne de l’Armée rouge située à Eberswalde, dans l’ancienne Allemagne de l’Est.

Les soldats éméchés qui passent par là n’hésitent pas à faire quelques cartons sur les pauvres équidés. En 1989, quelques semaines après la chute du mur de Berlin, ils disparaissent mystérieusement. Revendus à des marchands louches, ils passent dans les mains de néonazis en 2015. Les chevaux sont finalement récupérés par Brand qui, dans son enquête, a eu recours à des images satellites, fouillant les archives et multipliant les contacts avec des informateurs militaires pour déterminer l’emplacement et l’authenticité des deux pièces. À cette occasion, il se créa également une fausse identité d’acheteur d’art basé à Dallas.

Deux statues de chevaux qu’Hitler avait placées devant la chancellerie du Reich et devenues propriété russe, sont restées à l’abandon 38 ans avant de disparaître en 1989 et d’être revendues pour ensuite passer dans les mains de néonazis en 2015. ©EPA

Bien sûr, la majeure partie de son activité ne repose pas sur ces différents coups d’éclat. Sa société Artiaz a pour objectif principal de renseigner les marchands d’art sur la provenance des œuvres. Brand est notamment spécialisé dans les ventes et trafics d’œuvres durant la Seconde Guerre mondiale, très impliqué dans la chasse aux biens volés aux familles juives sous le régime nazi. S’il admet que ce métier ne lui rapporte pas énormément, il parle cependant d’une "richesse émotionnelle" et déclare être "intéressé par le retour de l’art dans son foyer naturel afin qu’il puisse être apprécié par les générations futures".

Chercheur de trésors

Comment une telle vocation a-t-elle bien pu naître? La vie de Brand voyage constamment entre la légalité et l’illégalité, mais surtout laisse apparaître son amour pour l’art. Dans sa jeunesse, il part étudier l’espagnol en Andalousie. "Tous les soirs, je voyais un groupe de gitans monter dans une voiture, armés de pelles. ‘Qu’est-ce que vous allez faire?’, ai-je demandé. ‘Chercher des trésors’, fut la réponse. J’ai été autorisé à venir et j’ai trouvé deux pièces d’argent romaines cette nuit-là. Soudain, je me suis retrouvé quelques siècles en arrière. Dans mon imagination, j’ai vu un soldat perdre les pièces de monnaie."

Ce n’est pas un culte obsessionnel de l’art qui guide Brand, mais une âme d’enfant qu’il a réussi à conserver. Curieux et rêveur, il a cultivé ce goût pour les trésors enfouis dans le sable et les fouilles enivrantes dans le vieux grenier familial. "Le monde est un peu ennuyeux de nos jours. Tout a déjà été découvert. Je veux être émerveillé. Pour l’avenir, vous avez besoin de connaissances techniques, ce que je n’ai pas. Alors je me suis tourné vers l’histoire." Cet attrait pour l’histoire et ses secrets, il le tient aussi de son grand-père. "Mon grand-père avait été à l’école primaire avec Han van Meegeren à Deventer. Quand j’étais jeune, il m’a raconté de belles histoires sur ce maître faussaire. Par exemple, comment il a vendu au maréchal Hermann Göring des œuvres d’art contrefaites pendant la Seconde Guerre mondiale."

"La CIA estime le chiffre d’affaires du commerce d’art illégal à 6 milliards de dollars par an."

L’histoire de Van Meegeren est en effet incroyable: peintre néerlandais dont la production était plutôt médiocre, il était chimiste autodidacte, mais surtout l’un des faussaires les plus géniaux du XXe siècle, puisqu’il a réussi à duper aussi bien les critiques d’art que les nazis en créant de faux Vermeer. C’est sa passion pour la collection qui amène Brand à s’intéresser de plus près à la contrefaçon. "En 1997, j’ai acheté une pièce de monnaie romaine. Peu de temps après, j’avais une collection. Je voulais être absolument sûr d’avoir bien dépensé mon argent. J’ai lu un livre sur les contrefaçons. C’est énorme, c’est pire que le commerce des voitures d’occasion. Là aussi, la valeur est difficile à déterminer objectivement. Dans le monde de l’art, il y a toujours un expert qui dit exactement ce que vous voulez entendre. Ce n’est pas pour rien que la CIA estime le chiffre d’affaires du commerce d’art illégal à un minimum de 6 milliards de dollars par an."

Il entre en contact avec Michel Van Rijn, célèbre escroc reconverti en informateur de police, avec qui il fait sa "formation" et qui lui fournit un copieux carnet d’adresses. Brand est fasciné par cet homme un peu bourru capable de recevoir dans la même journée la visite du FBI, de Scotland Yard et d’un dangereux contrebandier…

L’appartement le plus précieux d’Amsterdam

Il y a trois ans, Brand apprend qu’un Picasso ("Buste de femme") se balade au sein de la pègre hollandaise. En 1999, ce portrait de Dora Maar, la maîtresse de Picasso, est volé sur le yacht d’un cheikh saoudien dans le port d’Antibes. L’enquête n’aboutit pas et l’affaire est classée. On pense que l’œuvre a été détruite ou est tout simplement perdue. Le tableau est en réalité utilisé comme monnaie d’échange dans le trafic de drogues et d’armes. Il passe donc de main en main.

Après avoir été volée en 1999, "Buste de femme" de Picasso, récupérée par l’Indiana Jones de l’art le 14 mars dernier. ©Beeld Tetteroo

Brand commence à activer ses contacts et parvient à joindre des intermédiaires et ainsi remonter vers un homme d’affaires. Ce dernier ignore être en possession d’un tableau volé. De leur côté, les intermédiaires sont réticents à effectuer un échange, car ils craignent d’être livrés à la police. Lorsque la police néerlandaise accepte de ne pas engager de poursuite, Brand passe à l’action. "J’ai dit aux intermédiaires de se dépêcher. Après 20 ans passés dans le monde souterrain, la peinture ne serait plus en bon état. Ils devraient aller vite. Ils l’ont fait", révèle-t-il au quotidien britannique The Guardian.

À la mi-mars, deux hommes frappent à la porte de son appartement situé à l’est d’Amsterdam. Ils ont avec eux un grand paquet rectangulaire. Impatient, Brand examine le contenu: c’est bien lui! Le tableau n’est pas signé, car il n’a jamais été vendu par le peintre. Dans le coin inférieur gauche, on peut lire une date: "26 avril 1938". La toile vaut environ 25 millions d’euros. "C’est une si belle peinture. L’un des favoris personnels de Picasso; il était suspendu chez lui à sa mort en 1973. Et maintenant, il était chez moi."

Brand prend congé de ses deux visiteurs, retire une toile qui se trouve sur un de ses murs et accroche le Picasso à sa place. Il s’assied dans son fauteuil et commence à l’observer avec émotion. Jusqu’à tard dans la nuit, il reste là, émerveillé et satisfait, enchaînant les cigarettes. "Juste pour une nuit, dit-il, mon appartement était le plus précieux d’Amsterdam. Et bien sûr, je ne pouvais le dire à personne, car le tableau avait été volé."

Ces différents succès ont apporté à Brand une réputation internationale. Régulièrement sollicité, il a dix ou quinze projets d’œuvres volées en cours. Serait-il prêt à renoncer à cette part obscure de son travail? Comment garde-il son flegme face à ces dangereux personnages qu’il est amené à côtoyer? "Si vous êtes honnête et tenez votre parole, ils vous respectent et respectent la leur. Souvent, nous finissons par rire." Sans doute est-ce là son secret: ne pas prendre tout çà trop au sérieux. À l’instar de "La Joconde", qui avait d’ailleurs été volée en 1911, Brand aime esquisser un sourire plein de malice.

La police face à la criminalité artistique

D’après le FBI, le marché de l’art est le troisième plus vaste marché noir au monde, juste derrière la drogue et les armes. Si le vol retient beaucoup l’attention des médias, c’est surtout la contrefaçon et la fraude financière qui posent problème. La contrefaçon représente un trafic de plusieurs milliards de dollars et on estime que 30% des antiquités présentes dans les galeries et les musées auraient été dérobées illégalement sur des sites de fouilles. Hormis le travail des détectives tels que Brand ou Ellis, c’est la police qui se charge généralement des enquêtes.

En cette matière, les approches sont très différentes selon les pays. En France et en Italie, par exemple, la police lutte activement contre la criminalité artistique, alors qu’en Belgique, les moyens sont dérisoires. La police fédérale dispose bien d’une cellule spécialisée, mais qui ne compte aujourd’hui qu’un seul enquêteur, comme le révèlent nos confrères du Tijd. Par conséquent, le criminel se sent plutôt bien chez nous, ce qui a le don d’énerver Janpiet Callens, qui a travaillé pour la cellule de la police spécialisée dans les antiquités jusqu’à sa retraite en 2009. Depuis, il s’est reconverti en expert artistique indépendant. En 2012, il a pu retrouver, grâce à ses nombreux contacts, le tableau "Olympia" de René Magritte après son vol au Musée Magritte de Jette. Par chance, les voleurs ne s’en étaient pas débarrassés.

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