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Restitution de biens culturels: la Belgique engagée sur une pente glissante

Le vol, la spoliation ou le pillage ont des définitions légales précises. En l’espèce, aucune loi nationale ou internationale n’a été enfreinte. C’est donc une boîte de Pandore que la Belgique s’apprête à ouvrir.

En décembre 2018, le MRAC, rebaptisé l’AfricaMuseum, rouvrait ses portes après cinq ans de travaux et un coût de 66,5 millions d’euros.

Il semblait indispensable de rénover ce musée qui conserve l’une des plus importantes collections d’art d’Afrique centrale du monde afin de la présenter au public dans une scénographie moderne et « décolonisée ».

Plus que jamais, ce musée remplirait ses missions de conservation et d’éducation. Pour un pays au déficit budgétaire récurrent, l’addition était salée, mais à la hauteur de l’ambition. L’art, ce « chemin le plus court de l’homme à l’homme », poursuivrait son œuvre pédagogique.

L’Histoire, mais aussi notre histoire, celle que nous partageons fraternellement avec le Congo, serait mieux expliquée. Le génie des artistes africains continuerait, dans un écrin mieux adapté, à marquer les esprits de nos concitoyens, comme depuis plus d’un siècle, dans ce musée incomparable, grâce au travail de ses chercheurs et conservateurs.

Cette grande «ambassade» du Congo, de sa culture et de ses peuples, cette terre africaine profondément enracinée à Tervuren, méritait cet effort national. Deux ans et demi plus tard, il ne reste rien de cette promesse. Un nouveau Secrétaire d’Etat en a décidé ainsi: « Het is niet van ons, punt ».

La complexité de ces cultures ancestrales, dont peu de traces subsistent, continuerait à être étudiée. Cette grande « ambassade » du Congo, de sa culture et de ses peuples, cette terre africaine profondément enracinée à Tervuren, méritait cet effort national.

Deux ans et demi plus tard, il ne reste rien de cette promesse. Un nouveau Secrétaire d’Etat en a décidé ainsi: « Het is niet van ons, punt ».

Cette sentence, tweetée le 19 juin dernier par Thomas Dermine, résume sa pensée, développée d’interviews en conférences de presse. « D’abord le transfert de propriété, qui est un acte symbolique qui reconnaît que ces objets ont été volés. Moi, j’ai une petite fille de quatre ans, quand elle ramène quelque chose de l’école qui n’est pas à elle, je lui dis 'Non, ce n’est pas à toi, il faut le rendre' ». C’est exactement la même chose avec ces pièces congolaises. », ajoutait-il le 6 juillet dernier sur La Première. Il ne précise pas s’il faut d’abord offrir un nouveau cartable à 66, 5 millions d’euros pour y présenter l’objet à restituer.

Boîte de Pandore et perte de mémoire

Les mots, même sur un ton paternaliste, ont un sens. Le vol, la spoliation ou le pillage ont des définitions légales précises et nécessitent qu’une loi applicable ait été violée. Pourtant, en l’espèce, aucune loi nationale ou internationale n’a été enfreinte. L’entrée en collection et la conservation de ces œuvres sont totalement légales. Elles sont en outre, au regard du droit belge, inaliénables en raison notamment de leur affectation à une mission de service public.

Dès lors, sauf à considérer que la période coloniale est par essence infractionnelle, les collectes effectuées au moment de l’Etat indépendant du Congo (1885-1908) ou du Congo belge (1908-1960) ne peuvent être déclarées illégales.

C’est sans doute pour cela que le critère finalement retenu n’est pas l’illégalité mais la possible « illégitimité », notion assez large pour inclure tout ce que notre morale actuelle réprouve sans s’embarrasser du droit.

Ainsi, les transactions jugées « non équitables » pourraient encore donner lieu à restitution. Critère dans le critère, l’iniquité d’une opération commerciale, d’un échange ou d’une collecte scientifique, forcément « imposée » par le colonisateur, viderait le musée de Tervuren et une grande partie des musées royaux.

Il est vain de tenter de réparer le passé en sacrifiant des collections muséales dont la mission était, précisément, de nous l’enseigner.

Soyons clair : la plupart des œuvres anciennes qui nous sont parvenues ont un jour fait l’objet d’une transaction dont l’équité pourrait être remise en cause. Que penser, par exemple, d’un Van Gogh contraint de payer une consultation médicale ou un repas avec une œuvre aujourd’hui inestimable ? Et qu’on ne nous objecte pas que les œuvres d’ores et déjà vouées à restitution ne représentent qu’un faible pourcentage des collections du MRAC : en visant le masque Luba qui en est l’emblème, elles atteignent le cœur même de cette collection d’art.

C’est une boîte de Pandore que la Belgique s’apprête à ouvrir. Ce faisant, le Secrétaire d’Etat oublie que notre histoire, de la conquête de la Gaule à la création du Royaume, n’est qu’une succession d’actes souvent violents jugés aujourd’hui avec sévérité. Il est vain de tenter de réparer le passé en sacrifiant des collections muséales dont la mission était, précisément, de nous l’enseigner.

Yves-Bernard Debie
Avocat Matthys & Debie

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