Saisie d'une trentaine d'objets d'art et archéologiques à la Brafa

©BELGA

Les services du SPF Économie, des douanes et d’Interpol ont procédé à des contrôles sur plusieurs stands de la Brafa. Des objets ont été saisis.

Pierre Dartevelle, qui ouvrit la première galerie spécialisée en art premier d’Afrique noire en 1969 au Grand Sablon, détenteur d’une collection de haute qualité, fournisseur des musées du Louvre et du quai Branly, n’était pas présent sur les lieux lundi matin. Sa fille gère désormais sa galerie et il exerce un rôle de conseiller. "Nous ignorons qui a procédé à ce contrôle sur notre stand. Nous croyons qu’il s’agit des douanes et du SPF Économie. On a demandé à ma secrétaire des pièces administratives relatives à la provenance et au paiement de certaines pièces. C’est un peu vexant, et cela entretient la suspicion du public." Lui qui, en cinquante ans de métier, n’a jamais été confronté à semblable épisode, ressent cela comme une insulte à la profession. "Les demandes de renseignement en galerie sont normales. Un contrôle policier en pleine Brafa l’est moins."

L’opération a donné lieu à la saisie conservatoire d’une trentaine d’objets archéologiques et d’art.

Pour l’heure, Dartevelle ignore par qui et pourquoi il a été contrôlé. Plusieurs objets ont été saisis, pas exposés à la foire, mais entreposés dans un dépôt qu’utilise la Brafa et où Pierre Dartevelle et sa fille stockent des objets. "Parmi les pièces confisquées, une lance royale Louba (Congo), rapportée en 1905 par l’aïeul de son propriétaire. Cette lance précoloniale, datée entre 1860 et 1880, est un objet au style particulier, d’une grande valeur, essentiel même, et je n’en reverrai pas deux identiques." Dartevelle l’avait acquise voici un mois à la salle de vente Rops (Namur), assortie d’un certificat. "Elle nous a été confisquée sans récépissé. Je n’ai pas d’autre choix que de porter plainte pour vol."

L’opération aurait été menée conjointement par une dizaine d’agents des douanes, d’Interpol et du service SPF Économie. Ayant demandé et obtenu les listes de contrôles des œuvres, ces agents ont demandé aux marchands les documents afférents aux pièces exposées et aux pièces retirées. Ils ne leur auraient pas laissé la possibilité de consulter un avocat. Cela concernerait, outre Pierre Dartevelle, des spécialistes d’antiques (Aaron, Cybèle, Desmet), mais aussi De Jonkheere, spécialiste de la peinture flamande. Une perquisition aurait aussi eu lieu au Sablon dans la galerie de Martin Doustar.

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Une trentaine d’objets saisis

Les services du SPF Économie, notamment chargés de la lutte contre le blanchiment, ont quant à eux souligné l’intérêt d’effectuer des contrôles à la Brafa, du fait de la concentration en un lieu de nombreux marchands éminents. En réponse à nos questions, le porte-parole adjoint du SPF Économie, Étienne Mignolet, nous a précisé: "Je vous confirme que le 27 janvier, le SPF Économie (Direction générale de l’Inspection économique) a mené un contrôle" sur le site de la Brafa.

"Cette foire étant l’événement le plus important de Belgique sur le marché de l’art, aux pièces les plus chères, il est normal que l’Inspection économique s’y intéresse."
Étienne Mignolet
Porte-parole adjoint du SPF Économie

"Cette foire étant l’événement le plus important de Belgique sur le marché de l’art, aux pièces les plus chères, il est normal que l’Inspection économique s’y intéresse. Il s’agissait d’un contrôle de routine. L’objectif de cette opération était de veiller au respect, par les exposants, de législations en lien avec le droit économique, notamment le Code de droit économique et la loi du 11 septembre 1962 relative à l’importation, à l’exportation et au transit des marchandises". Etienne Mignolet confirme que cette intervention a donné lieu à la saisie conservatoire d’une trentaine d’objets archéologiques et d’art tribal sur quatre stands, belges et étrangers, "du fait d’une authenticité ou d’une provenance suspectes".

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Contrôle "de routine"

Les foires ont mis en place un dispositif de contrôle en amont de la provenance et de l’authenticité des œuvres. Pour Harold t’Kint, président de la Brafa, il est "normal que des contrôles aient lieu". C’est un contrôle de "routine", comme tous les ans ou presque.

"Aucun objet exposé n’a été saisi, le travail d’expertise ayant été effectué au préalable."
Membre du comité de la Brafa

Un membre éminent du comité de la Brafa nous confirme que des saisies conservatoires ont été opérées "pour devoir d’enquête", en coopération avec la foire. "Aucun objet exposé n’a été saisi, le travail d’expertise ayant été effectué au préalable. Un certain laxisme passé a pu amener les autorités à montrer les crocs. C’est plutôt sain. On peut s’interroger sur l’opportunité de le faire en pleine foire plutôt qu’à un autre moment."

D’autres actions ont été menées, selon des sources proches du dossier. Lors du vernissage vendredi dernier, deux personnes auraient été interpellées à la sortie: un ressortissant malien et un ressortissant français, marchands "informels". Ils auraient fait l’objet d’une privation de liberté.

3 questions à Yves-Bernard DeBie, Avocat international

1/ Que vous inspirent ces interventions à la Brafa?
Consulté dans plusieurs dossiers, par respect du secret professionnel, je ne peux que m’interroger sur la nécessité d’intervenir auprès de marchands belges, bruxellois, qui pourraient être contrôlés à des moments moins médiatiques, avec la discrétion qui s’impose.

2/ Cela vous paraît-il illégal?
L’examen des procédures montrera si les règles ont été respectées. Je ne peux que m’interroger sur des "saisies d’objets" pratiquées sans aucun récépissé ou inventaire. Je crois que la totalité de mes confrères se joindrait à moi pour vous dire que des interrogatoires sans avocat sont discutables, même si l’on soutient qu’il ne s’agit pas de véritables interrogatoires.

3/ Le SPF Économie aurait-il outrepassé ses droits?
Ses possibilités d’intervention, comme celle des douanes, sont très étendues. Néanmoins, ces interventions répondent à des règles dont il conviendra de vérifier le respect. Tout marché répond à des règles, et c’est le cas du marché de l’art. Je m’inquiète de ces coups d’éclat qui deviennent réguliers lors des foires belges, comme à la foire de Namur en novembre 2019.

La Belgique est une place importante du marché de l’art. La Brafa rivalise avec des foires comme la Tefaf de Maastricht. Il ne faudrait pas grand-chose pour que des exposants, lassés de contrôles méthodiquement mis en scène, préfèrent d’autres places. Il n’en faudrait pas beaucoup plus pour dégoûter les collectionneurs.

Les contrôles, souhaitables, doivent être menés avec délicatesse, en prenant garde de ne pas détruire un marché.

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