interview

Sébastien Janssen: "Dire que tout va aller mieux en supprimant la voiture, c'est odieux"

Dans le futur salon de la galerie, Sébastien Janssen pose devant la gigantesque fresque d’Anastasia Bay, l'une de ses artistes. ©Tim Dirven

Sébastien Janssen, frère du galeriste Rodolphe Janssen, ouvre le 29 mai un espace de 400 m2, rue des Minimes. Il y exposera surtout des artistes étrangers.

Sébastien Janssen est un late bloomer, il est d'ailleurs le premier à le dire. "Moi je n'ai rien fait jusqu'à mes 35 ans." L'âge où il rejoignait son frère, Rodolphe, dans sa galerie de Bruxelles.

À 42 ans, Sébastien "prend sa vie en main" et ouvre la sienne, Sorry we're closed, une petite vitrine cube de 9 m2 rue de la Régence, illuminée jour et nuit et 7 jours sur 7. Il y expose de jeunes artistes belges ou étrangers.

"Moi je n'ai rien fait jusqu'à mes 35 ans. L'avantage, quand on commence tard son métier, c'est qu'on garde plus longtemps son enthousiasme."

À 49 ans, il investit un espace de 130 m2 juste à côté, à savoir les anciens bâtiments de Bruylant. Aujourd'hui, soit 5 ans plus tard, Sébastien s'apprête à déménager dans celui construit par Larcier, jadis le concurrent du premier dans l'édition juridique, où l'attendent à présent ses quelque 400 m2. Lui qui cherchait plutôt un bâtiment post-industriel, le voilà dans un hôtel particulier très distingué de la rue des Minimes. "Ici, c'est toute la grandeur de la Belgique du XIXe", explique-t-il en déambulant entre les sacs de béton et les aspirateurs de chantiers.

Au passage, il ajoute que l'avantage, quand on commence tard son métier, c'est qu'on garde plus longtemps son enthousiasme. De fait, Sébastien Janssen semble être un homme très heureux.

Arrivé au pied de l'escalier, deux sacs à provisions sur les bras, il explique s'être un peu trompé dans son timing. Il n'a donc pas eu le temps de préparer l'apéritif ni de se pomponner pour la photo. Qu'à cela ne tienne, ce sera très bien quand même, souhaite-t-il en grimpant 4 à 4 les escaliers, pour découvrir ce qui sera "le salon de la galerie", une belle et haute pièce où court une gigantesque fresque d’Anastasia Bay, l'une de ses artistes, dont notre homme ne semble pas peu fier.

Cocktails et confinement

Pieds nus dans ses mocassins, il sort des bouteilles de son panier en osier, un nécessaire à cocktail, des glaçons gros comme des balles de golf et des chips au vinaigre. Pour peu, sous le soleil exceptionnel de cette fin d'après-midi, on se croirait presque en Provence au mois de juillet, juste avant un pique-nique, ou dans une après-pétanque.

À le voir comme ça, on dirait que Sébastien Janssen a fait ça toute sa vie. D'autant plus lorsqu'on le voit concentré sur ses dosettes de Campari et de vermouth, de soda ensuite, non sans oublier la rondelle d'orange qu'il a même apportée. Les cocktails, c'est un peu sa grande découverte du confinement, l'occupation préférée de ses soirées. "C'est bien simple, lors du premier confinement, je les ai tous essayés avant de me mettre à en inventer. En général, j'étais rond dans mon lit tous les soirs. C'est l’été qui m'a fait lever le pied sur les cocktails-apéro-zoom." Avant de caser ses presque deux mètres dans sa chaise, il plaque ses cheveux en arrière – conseil de sa femme pour être mieux sur la photo – lance un "cheers" et sourit en découvrant avoir réussi son américano.

La pandémie, période surprenante

Ouvrir une galerie d'art de 400 m2 en pleine pandémie? Même pas peur, pourrait-on dire à sa place. En réalité, et contrairement à ce qu'il s'était imaginé en mars 2020, "tout s'est très bien passé, la galerie a vraiment cartonné, et entre les deux confinements, j'ai eu trois fois de visiteur qu'en temps normal".

"Les artistes sont des gens 'confinés' par nature. Ils étaient ravis de créer avant tout pour eux. Je ne connais d'ailleurs personne qui ait mieux traversé cette période qu'eux."

Si, comme tout le monde au départ, Sébastien Janssen a fermé boutique et mis son personnel en chômage Covid, rapidement pourtant – grâce à Instagram et au site –, le galeriste a assisté à un déferlement de commandes. "Comme si, grâce au confinement, les gens s'étaient subitement mis à s'intéresser à ce qu'ils avaient sur leurs murs. J'ai été très surpris du nombre de personnes qui se sont adressées à moi. De nouveaux clients, et beaucoup de jeunes qui vivent dans du mobilier Ikea, mais qui se sont lancés pour faire leur premier achat. Nous avons bénéficié du même engouement que les magasins de meubles et de décoration, sans oublier l'augmentation du pouvoir d'achat de ceux qui pouvaient continuer à travailler."

Une vraie surprise, explique-t-il en enchaînant sur ses artistes, majoritairement étrangers. "Au départ, je les appelais tout le temps pour prendre de leurs nouvelles. En réalité, c'était oublier que les artistes sont des gens 'confinés' par nature. Ils étaient ravis d'être dans leur atelier, et de créer avant tout pour eux. Je ne connais d'ailleurs personne qui ait mieux traversé cette période qu'eux". 

"Instagram, le site et les réseaux sociaux, c'est bien, mais à un moment, le système atteint ses limites. On a besoin d'interaction, de voir les œuvres, mais aussi les artistes et les clients en vrai."

Quant à lui, il ajoute avoir travaillé comme un fou. Une période "back to the roots", à emballer les œuvres, les apporter et les accrocher chez les clients, les faire expédier. Bref, il s'est pas mal amusé, mais se réjouit tout de même de la reprise. "Instagram, le site et les réseaux sociaux, c'est bien, mais à un moment, le système atteint ses limites. On a besoin d'interaction, de voir les œuvres, mais aussi les artistes et les clients en vrai."

Le Sablon, haut lieu des arts

Vivement l'inauguration qu'il a décidé de maintenir et d'étaler sur toute une journée, un samedi "sans dîner", mais "avec un petit bar dans la cour". Se resservant un grand Perrier pour faire passer l'américano, il explique d'ailleurs toujours croire dur comme fer au Sablon comme haut lieu des arts et des antiquités, au contraire de certains ces confrères qui ont plié bagage pour installer leurs cimaises à Ixelles.

"Ma génération a exagéré, c'est vrai. On a beaucoup trop voyagé, on n'a pas fait assez attention, mais on l'a fait de manière 'innocente'. À cette époque, la planète n’était pas LE combat."

Au passage, il ajoute être tout de même très en colère sur la disparition des places de parkings à Bruxelles. "Dire que tout va aller mieux parce qu'on supprime la voiture et les places de parkings, je trouve ça franchement odieux. Et les travaux, soi-disant 'provisoires', on sait très bien qu'à Bruxelles, c'est toujours du définitif. Maintenant, je reconnais que l'écologie doit être défendue et que ma génération a exagéré, c'est vrai. On a beaucoup trop voyagé, on n'a pas fait assez attention, mais on l'a fait de manière 'innocente'. À cette époque, la planète n’était pas LE combat."

Concernant ce qu'on appelle communément "le monde d'après", Sébastien Janssen se montre plus dubitatif et soupire un peu du fond de sa chaise. "Moi je n'avais rien contre le monde d'avant. Je l'aimais bien, moi, ce monde..."       

Sébastien Janssen en 5 dates

2001: je deviens papa, alors que ce n'était pas le but de ma vie. Je découvre alors que j'adore ça! Aujourd'hui, j'en ai 3.
2008: je lance ma première galerie, Sorry we're closed. Une petite vitrine pour tous ceux qui n'osaient pas entrer dans les galeries, car ils les trouvaient trop intimidantes.
2012: je me marie à Séville avec Stéphanie, après être tombé fou amoureux d'elle 4 ans plus tôt.
2015: j'ouvre enfin une vraie galerie, rue de la Régence. De dilettante, je passe à professionnel.
2021: je déménage rue des Minimes. 400 m2 que j'inaugure le 29 mai.

Que buvez-vous?

Apéro préféré: en confinement, toujours des cocktails. En temps normal, un vin blanc chez Richard.
À table: j'aime le côte du Rhône ou le bourgogne. Mais peu importe le vin, du moment que je suis entouré des gens que j'aime.
Dernière cuite: 6 vodka-martini au Dukes à Londres, alors que normalement le barman refuse d'en servir plus de 2. Sinon, il m'est arrivé de payer deux fois l'addition dans un restaurant à Bruxelles.
À qui payer un verre: au marchand d’art new-yorkais Léo Castelli, pour parler d'art. Et à Lino Ventura pour parler "bouffe".

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