Si les galeries ne viennent pas à la Brafa, la Brafa ira à elles

Chez Finch (Londres), vanité allemande en ivoire sculpté du début du XVIIIe siècle. ©Finch

Privées de leur rassemblement annuel sur le site de Tour & Taxis, à Bruxelles, Covid oblige, les 129 galeries participant à la Brafa Art Fair 2021 accueillent chez elles, à Bruxelles, Anvers, Genève, Londres, Milan ou Paris, mais s’exposent toutes sur le portail de la foire.

La Brafa 2021 s’est muée en archipel. D’île en île, c’est une chasse au trésor où Harold T’Kint (lire ci-contre), président de la Brafa, voit quelques dominantes se dessiner, "notamment une tendance à acheter des objets plus classiques d’artistes plus anciens". Il constate ainsi "un retour aux symbolistes et fauvistes, préférés à d’autres écoles plus minimalistes, et une redécouverte des impressionnistes" (qui n’est pas sans incidence dans un contexte de Brexit où ces œuvres, vendues par exemple par les grandes maisons de vente anglaises, pourraient ensuite regagner leur marché "naturel" français).

Brafa 2021

Edition décentralisée du 27 au 31/1/2021

Directeur de la Patinoire-Valérie Bach, Constantin Chariot se félicite "au milieu de ce délire sanitaire et du repli craintif qui est à craindre, de l’initiative heureuse de la Brafa et de sa persévérance. Toute exposition virtuelle est un fiasco. Cette réinvention décentralisée est une lumière d’espoir dans un tunnel."

«notamment une tendance à acheter des objets plus classiques d’artistes plus anciens.»
Harold T'Kint
Président de la Brafa

Didier Claes, vice-président de la Brafa, en tire une leçon: "A contrario, la pandémie nous montre la limite des relations virtuelles, qui ne sauraient remplacer les liens réels." Dans cette édition, nous avons été aimantés par trois grandes familles: les arts premiers, tribaux et antiques; des œuvres et objets du XXe siècle; et quelques pièces insolites de diverses périodes. Cette chasse au trésor nous mène de Paris à Londres, de Milan à New York, de Bruxelles à Fribourg.

©Yann Ferrandin

Les Anciens

Le masque de théâtre Nô (ou Noh) que présente le parisien Yann Ferrandin, qui a le chic pour découvrir des masques bichromes envoûtants, est taillé dans un bois d’hinoki, une variété de cyprès japonais, travaillé au plâtre, au pigment et à la laque, une pièce datant de la fin de la période Edo (XVIIIe-XIXe siècle), associé au rôle de fukai, celui d’une femme gracieuse d’âge mûr.

«La pandémie nous montre la limite des relations virtuelles, qui ne sauraient remplacer les liens réels.»
Didier Claes
Vice-Président de la Brafa

Desmet nous emmène au xe ou au xie siècle avec un trésor viking en forme de vase, composé d’ustensiles de métal scellés ensemble par l’oxydation pour composer comme le récipient (perdu) dans lequel ils étaient contenus (des hameçons, des clous, des ciseaux, des lames de haches, etc.). Ce vestige est l’empreinte d’un contenant disparu, mais ce pourrait être une tête sculptée, une vanité, un masque. Cette incertitude de l’objet et de sa nature est ici fascinante.

Le plus lointain passé est ici celui de la galerie allemande Günter Puhze, avec ce masque romano-égyptien du IIe siècle de jeune femme, en carton, textile, or et verre, aux pupilles incrustées de verre noir.

«Composition surréaliste» (1932) de Calder chez Brame & Lorenceau mais exposée à La Patinoire royale (Bruxelles). ©doc

Les Modernes

Calder a créé les mobiles que l’on sait. Ses gouaches sur papier restituent en deux dimensions la danse de ses mobiles. La double galerie AB-BA présente sa "Composition abstraite" de 1946 (Paris, AB-BA) était un cadeau à Ginette Hamon, épouse du cinéaste Paul Painlevé, qui réalisa des documentaires sur la faune sous-marine et "Le grand cirque de Calder". Étrangement, cette gouache organique cumule les deux: la faune sous-marine et le cirque.

Il faut y associer la très ironique et somptueuse Composition surréaliste (1932) du même Calder, accueillie par La Patinoire Royale avec la parisienne Brame & Lorenceau, dont le prix élevé pour une encre sur papier (190.000 euros) montre toute la valeur de l’empreinte du mouvement.

«Toute exposition virtuelle est un fiasco. Cette réinvention décentralisée est une lumière d’espoir dans un tunnel.»
Constantin Chariot
Directeur de la Patinoire-Valérie Bach

À l’autre extrémité du spectre néo-réaliste, explorateur des champs d’énergie magnétique, l’Athénien Takis, à Paris depuis les années 1950, savant intuitif, cousin de Calder et de Tinguely, offre toute sa "science magique" dans la grâce infinie de son "Signal" de 1970, quatre lignes de fer, de bronze et d’acier qui oscillent chez Baronian Xippas (Bruxelles-Knokke).

Chez Philippe Heim (Bruxelles), l’équilibre devient concrétion avec la "White Composition" (2018) de Pablo Atchugarry (né à Montevideo en 1954), feuilleté vertical de marbre de Carrare (la ville lui a décerné le prix Michel-Ange), sculpteur présent à la 50e Biennale de Venise 2003.

Outre des merveilles comme les gravures de Paul Klee ou les encres d’Albert Gleizes, de Zao-Wou-Ki ou Henri Michaux, la galerie suisse Schifferli présente un objet insolite du grand Belge Raoul Ubac, né à Malmédy en 1910, une "Tête sans titre" (Untitled Head), de 1969, en pierre recouverte d’un amalgame de résine et de poudre d’ardoise.

129
galeries
Participent à la Brafa 2021.

Chez Hurtebise (Paris), une gouache sur papier (Sans titre, 1984) intensément lumineuse à la si large palette du très grand Chu Teh-Chun (né à Baitu en 1920 et mort à Paris en 2014) est traversée toute entière d’un mouvement majestueux et tremblé, une vague qui emporterait tout un monde avec une légère gravité. Chu Teh-Chun fait partie de ces artistes chinois qui vinrent à Paris sceller le mariage de la calligraphie et de l’abstraction lyrique.

Crucifix espagnol en bois sculpté et peint (1380-1430) à la galerie Chiale (Racconigi, Bruxelles). ©Chiale

Et les insolites

Rien de plus électrisant que de révéler l’autre versant d’un artiste majeur. Repetto (Londres, Milan) propose une pièce insolite, lumineuse, torturée de l’Italo-argentin Lucio Fontana, membre à Paris du groupe Abstraction-Création, artiste majeur du XXe siècle surtout pour ses "Tagli", ses incisions dans la toile. Ici, c’est un Christ (1956-1957) en céramique polychrome, torsion minérale du corps christique dont l’âpreté est démentie par la légèreté des teintes bleues et blanchâtres.

Il faut y associer l’inattendu crucifix de bois sculpté et peint d’origine hispanique (1380-1430), dont les bras ouverts et le corps offert font un écho étrange au Fontana (galerie Chiale, Racconigi, Italie, et Bruxelles).

À ce chapitre des insolites d’exception, Finch (Londres) offre cette vanité allemande en ivoire sculpté du début du XVIIIe siècle, où une salamandre et un serpent s’insinuent dans le crâne en partie-décomposé d’où pendent des lambeaux de peau et de muscles.

Visit BRAFA in the Galleries in January 2021!

Harold T'Kint: "Notre ADN n’est pas numérique"

Plutôt que de postposer ou d’annuler, le président de la Brafa a préféré décentraliser la foire dans les galeries, premières victimes d’un marché mondial en chute de 30% et aujourd’hui face au Brexit.

Brexit. Covid 19. Rome n’est plus dans Rome. Le marché de l’art accuse une baisse mondiale de 30%, les galeries (l’âme et la trame de la Brafa) essuyant le plus gros choc. D’aucuns craignent que ce marché d’acheteurs ne poussent les vendeurs démunis par la crise à se défaire de leur patrimoine,engageant un recul des prix. Les maisons de vente comme Christie’s et Sotheby’s (propriétés de deux Français, Drahi et Pinault), respectivement 5 et 4,4 milliards de dollars de vente en 2020 (-16 % et -25 % par rapport à 2019) tirent leur épingle de jeu en affichant un transfert vers les ventes privées au détriment des ventes publiques (hausses respectives de 50 et 57%).

Et le Brexit corse l’équation

Pour Harold T’Kint, président de la Brafa, «les Anglais visent à rester compétitifs hors Europe, notamment avec des armes comme le droit de suite et la taxation. Tout se jouera sans doute entre acteurs français et anglais, je doute que Bruxelles ait une vraie carte à jouer».

Les foires représentent 45% des ventes des galeries. Hormis Art Dubai prévue en mars, les grands rendez-vous, Art Basel Hong Kong ou Tefaf Maastricht, sont décalés à mai. Tefaf New York avait misé sur une formule en ligne. «Modèle peu probant, tranche Harold T’Kint. Notre ADN n’est pas numérique: nous avons toujours cultivé la rencontre conviviale avec l’amateur et le client.» Beaucoup lui ont écrit pour déplorer un «janvier morne plaine», sans Brafa. C’est ce qui a donné l’idée au comité directeur de réagir, dès octobre.

Face au mauvais vent d’une gestion trouble de la crise sanitaire, point de Tour & Taxis. En lieu et place, un tour de force: 129 galeries issues de 38 pays composent une Brafa volante. «Chaque marchand recrée son ‘stand’ dans sa galerie, envoie un carton à ses clients et présente une partie de ce qu’il aurait montré à Tour et Taxis.» 

Marchand, grande figure des arts tribaux, vice-président de la Brafa, Didier Claes était «pour annuler, afin de ne pas créer de faux espoirs. Nous avons songé à un report, à l’exemple de la Tefaf. C’eût été contre-productif, les foires rythment l’année: Brafa en janvier, Tefaf en février, Art Brussels en avril. Passer à 2022 aurait scellé une absence de deux ans. Refusant de disparaître, nous avons délocalisé.»

Notamment grâce au soutien de la banque Delen, ce contrepied est gratuit pour les galeries. Le coût? «Hors frais fixes et de personnel: 120.000 euros». Enfin, le vetting, essentiel à la validation d’authenticité, se limite aux objets présentés sur le site Brafa, le reste relevant de chaque galerie.

Attelages et acrobaties

Quelques-unes forment d’élégants attelages: Costermans & Pelgrims de Bigard (Sablon) accueille les faïences et porcelaines anciennes de Jean Lemaire et l’argenterie de Francis Janssens van der Maelen (des créations Art Déco de Jean Puiforcat); Huberty & Breyne reçoit place du Châtelain Booij Fine Arts & Rare Items (Amsterdam), pour un parallèle Lalique, Art Nouveau, Picasso et François Schuiten: la parisienne Brame & et Lorenceau est à la Patinoire Royale (de l’éminent duo Valérie Bach-Constantin Chariot).

Ce modèle sera imité par Frieze Los Angeles en juillet. Harold T’Kint ose néanmoins espérer qu’enfin débarrassés des contraintes sanitaires: «nous pourrons oublier ces acrobaties et renouer avec ce que nous aimons surtout: recevoir et échanger».

Une étincelle s’allume dans sa prunelle quand il évoque l’une des œuvres maîtresses de sa galerie pour cette édition: «Une aquarelle préparatoire du ‘Petit Prince’ de Saint-Exupéry», issue d’une boîte contenant le manuscrit et les aquarelles originales, que Sylvia Milton Reinhardt, maîtresse du magistral écrivain-aviateur, avait reçu de lui. Trois de ces aquarelles ont été offertes, dont celle-ci lors d’une soirée newyorkaise à une amie intime de Mme Reinhardt, Sherlee Lantz». Et de conclure avec Brancusi: «Pour dessiner une œuvre, il faut de la joie». - JFHG

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