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Spoliations d'œuvres d'art: années noires et ombres grises

Paysage anthropomorphe. Portrait de femme Maître anonyme des Pays-Bas méridionaux. Donation Dr et Mme Frans Heulens-Van Der Meiren. Bruxelles, 1988.

Depuis 80 ans, les années noires de l'Occupation projettent leurs ombres grises. L'histoire des œuvres d'art de familles juives traquées reste inachevée.

En temps de guerre comme en temps de paix, sur le marché de l'art, la provenance est capitale. En janvier 2020, un tribunal allemand restitue trois tableaux de la collection de l'avocat français Armand Isaac Dorville, vendus à Nice en 1942. La décision fait jurisprudence: en l'absence de factures d'achat, l'avocate française Corinne Hershkovitch introduit un rapport de provenance comportant diverses pièces familiales à titre de "faisceau de preuves graves et concordantes". L'Allemagne a jugé cette vente forcée du fait des lois raciales, et la ministre de la Culture Monika Grütters en personne a rendu les tableaux, à la chancellerie, à Francine Kahn, petite-nièce d'Armand Dorville. Les filles et petites-filles de Dorville n'ont pu en profiter: elles sont mortes à Auschwitz en 1944.

La Buveuse d'Absinthe, Félicien Rops, 1876. Collection de l'avocat Armand Isaac Dorville, vendue à Nice en 1942, acquise par la Bibliothèque Royale en 1968. David Clarinval, vice-Premier ministre et ministre de la Politique scientifique, a annoncé sa restitution début 2020, non suivie d'effet. ©KBR

Cas d'école lié à la jurisprudence allemande, Geert Sels, chercheur au CegeSoma (Archives de l'État) et chroniqueur au Standaard, a découvert en ce même mois de janvier 2020, à la Bibliothèque royale, la Buveuse d'Absinthe (1876), aquarelle du Namurois Félicien Rops, acquise en "toute bonne foi", auprès d'un marchand français, en 1968, selon la directrice par intérim, Sara Lammens, et pourtant identifiée dans la collection Dorville par les archives de la Bibliothèque: "Collection Dorville, mise aux enchères à Nice en 1942". Aussitôt, David Clarinval, vice-premier ministre et ministre de la Politique scientifique, se dit prêt à restituer aux ayants droit. En septembre, Mme Lammens répond en ce sens par lettre à Corinne Hershkovitch. Depuis lors, silence total.

"En Belgique, le pillage a été moins lourd qu'en France ou aux Pays-Bas, car les collectionneurs comme le banquier Émile Renders ou le docteur Frans Heulens vendaient plus ou moins spontanément aux Allemands."
Jean-Marc Dreyfus
Professeur d'histoire à l'université de Manchester, auteur du livre et du documentaire Catalogue Goering (Arte)

Yves-Bernard Debie, avocat spécialisé dans le marché de l'art, rappelle que le royaume capitule le 28 mai 1940, sous administration militaire allemande: le gouvernement s'exile en France, puis à Londres. L'absence de collaboration étatique n'empêche pas, dès juillet 1940, la spoliation méthodique par l'Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR, Équipe d'intervention du Reichsleiter Rosenberg, NDLR) nazi des objets d'art propriétés de Juifs. Le "désenjuivement" par ordonnances allemandes, souligne-t-il, se heurte néanmoins au droit belge, "notamment défendu par le bâtonnier de Bruxelles Louis Braffort, qui le paie de sa vie". Paradoxe, la Belgique libérée devient "mauvais élève sur les réparations et restitutions de biens spoliés", estime-t-il.

Un silence assourdissant

Après les interventions de l'ORE (Office de récupération économique), créé en 1944, la Commission d'études des biens juifs, dite Buysse (1997-2001), puis la Commission de dédommagement (2008) étudient 5.120 dossiers, dont un maigre pourcentage d'œuvres d'art, en dépit de "l'intérêt particulier" de l'Occupant "pour les biens culturels". Si l'ensemble des dossiers meubles et immeubles atteignait une centaine de millions d'euros, Michel Draguet, directeur des Musées Royaux, l'admet: cela concernait moins de 160 objets d'art et de maigres montants.

148
institutions culturelles
Sur 415 institutions culturelles visées par l'enquête pour établir les cas de spoliations ou ventes sous la contrainte, limitée aux acquisitions de 1940-1954, seules 148 ont répondu.

Et sur 415 institutions culturelles visées par l'enquête, limitée aux acquisitions de 1940-1954, seules 148 ont répondu. Le silence des 267 autres est assourdissant, s'offusque maître Debie: "une deuxième enquête, auprès de 24 autres, élargie à 1933-1960, ne visait que nos musées, pas le marché de l'art ou les collections privées et étrangères. Le manque d'intérêt est flagrant." La cellule de récupération des biens spoliés (arrêté royal du 14.10.1998), compte un membre, M. Bart Eeman: "à ma connaissance, elle n'a restitué que trois tableaux." Au total, on calcule que 3.500 objets d'art ont été pillés, mais l'avocate Hershkovitch estime ce chiffre très supérieur.

Jean-Marc Dreyfus, professeur d'histoire à l'université de Manchester, auteur du livre et du documentaire Catalogue Goering (Arte), précise qu'en Belgique "le pillage a été moins lourd qu'en France ou aux Pays-Bas, car les collectionneurs comme le banquier Émile Renders ou le docteur Frans Heulens vendaient plus ou moins spontanément aux Allemands".

Portrait de Ludwig Adler, Oskar Kokoschka, 1914. Musée des Beaux-Arts de Gand. Ce tableau n'a pas été spolié, mais vendu sous la contrainte en 1938. ©MSK

Un tribunal allemand a établi en 2012 qu'en cas de vente entre 1933 et 1945 d'œuvres interdites, car taxées d'"art dégénéré", la contrainte était présumée.

Peu après le rapport de dédommagement de 2008, un autre cas d'école s'est présenté au Musée des Beaux-Arts de Gand, avec le tableau d'Oskar Kokoschka, Portait de Victor Adler, conservé au musée depuis 1988. Daniel Dratwa, ancien conservateur-fondateur du Musée juif de Bruxelles, résume: "En juin 2011, après un arbitrage où est intervenu M. Jacques Lust au nom de l'administration fédérale, la ville de Gand a rejeté la demande des héritiers de Victor von Klemperer, qui a cédé ce tableau en 1938." M. Lust, directeur de la Communication externe, Belspo, nous a confirmé qu'à ses yeux, il ne s'agissait pas d'une vente forcée, avis validé par une commission aussi présidée par M. Buysse. Pourtant, rappelle Daniel Dratwa, citant Michel Flamée, professeur de droit économique et financier (VUB), un tribunal allemand a établi en 2012 qu'en cas de vente entre 1933 et 1945 d'œuvres interdites, car taxées d'"art dégénéré" (comme le Kokoschka), la contrainte était présumée. Or, "l'œuvre a été vendue contre un visa pour fuir le pays après l'Anschluss, en 1938!", s'indigne Dratwa. "La vente forcée est liée au consentement, absent s'il y a eu persécution", rappelle Corinne Hershkovitch.  Maître Debie renchérit: "les conventions internationales appliquent largement la notion de vente sous contrainte, y compris aux éventuels échanges." Il voit dans cette interprétation tendancieuse des textes internationaux une volonté "d'assécher le droit et d'épuiser les ayant-droits", en misant sur le temps qui passe.

Lacunes et carences

M. Jacques Lust traite ces dossiers de longue date, et rappelle que les œuvres se rangeaient en deux catégories: spoliées (et parfois restituées après-guerre) ou vendues par des marchands d'art pendant la guerre. Sur décision de l'État, certaines ont été transférées aux musées publics, d'autres ont été cédées en vente publique.

Selon une étude de Geert Sels, parue dans OKV (Openbaar Kunstbezit Vlaanderen, 2017), 78 tableaux conservés dans les musées publics belges ont changé de mains entre 1933 et 1945.

"Dans les années 1990, j'ai consulté les archives internes et externes, de Coblence à Berlin, jusqu'à Kiev, et constaté des lacunes de provenances." Ces lacunes concerneraient notamment des œuvres conservées dans plusieurs musées publics. Selon une étude de Geert Sels, parue dans OKV (Openbaar Kunstbezit Vlaanderen, 2017), 78 tableaux conservés dans les musées publics belges ont changé de mains entre 1933 et 1945. L'absence de recherche de provenance poserait question pour les deux tiers, conservés notamment aux Musées des Beaux-Arts de Bruxelles (26), d'Anvers (22), de Tournai (3) et de Liège (6). Il regrette l'absence en Belgique d'une base de données publique, comme en France (MNR) et aux Pays-Bas (Herkomst Gezocht), "indiquant quelles œuvres revenues d'Allemagne sont en attente d'une demande d'un ayant-droit". Il déplore que depuis 2014, toutes ses demandes de consultation de la base de données de la Commission Buysse aient été refusées par la chancellerie. "Dans d'autres pays, les bases de données sont publiques. Ici, les archives Buysse sont déposées aux Archives royales, et une loi interdit leur accès pour trente ans."

Cette carence d'information se décline dans l'affichage même de certaines œuvres, aux Musées Royaux des Beaux-Arts. Ainsi, la "Donation Docteur et Madame Frans Heulens-Van der Meiren", tableaux, dessins anciens, sculptures, argenterie, bronzes, céramiques, en 1988 aux Musées Royaux des Beaux-Arts, œuvres actuellement exposées dans ses salles 58 et 59, soulève quelques questions. "Le passé du docteur et de ses collections a fait l'objet de recherches succinctes: la donation est présentée par le musée sans aucune indication sur ce passé", regrette maître Debie. L'historien belge François Gonce, coréalisateur du documentaire de Jean-Marc Dreyfus, cite son portrait dressé après-guerre par les Américains de l'Art Looting Intelligence Unit: "Le docteur Heulens aimait beaucoup les Allemands et faisait des affaires avec eux, mais était apparemment conscient des conséquences que cela pourrait avoir. Hofer dit qu'il n'a jamais voulu être vu avec lui en public."

Les informations du site des Musées Royaux sur la donation Heulens restent succinctes. En avril 2021, indique Michel Draguet, Nico Wouters, directeur du CegeSoma, et Dirk Luyten, chercheur, expliquent dans une note élaborée avec les Archives générales du royaume, de Bruges et un conservateur des MRBAB que rien ne justifierait d'approfondir les recherches sur cette collection. Michel Draguet, directeur des Musées Royaux, et Jacques Lust, soulignent qu'aucune des 111 œuvres de la collection ne figurait dans les listes de spoliations. Toutefois, sur 23 œuvres acquises avant 1940, pendant et après-guerre, 2 tableaux provenaient d'une enchère de la salle de vente du Palais des Beaux-Arts en 1941. Après le rachat de la salle par la maison française Pierre Bergé, les archives relatives à ces ventes restent incertaines, mais les catalogues de vente montrent les dizaines de ventes organisées sous l'Occupation. D'autre part, les noms de marchands comme Moorthamers (vendeur d'un tableau à Heulens en 1943), Paech (un tableau) et Jacky (deux toiles) ne prouvent nullement une provenance fiable. Leurs liens avec le marché de l'art organisé par l'Occupant en Belgique invitent à la vigilance.

Un cadeau à Goering

Le docteur Heulens a été blanchi lors de l'épuration et décoré de la Croix civique de première classe pour patriotisme. Nico Wouters (CegeSoma) nous indique: "les activités de Frans Heulens pendant l'Occupation sont complexes. Il est resté actif dans le commerce de l'art, mais n'a pas été impliqué dans la collaboration et, pour autant que nous le sachions, n'a eu que des contacts sporadiques avec les autorités allemandes." Pourtant, rappelle François Gonce, il a vendu deux toiles à Goering. En outre, il a offert à Goering, pour son anniversaire, un troisième tableau, une Junon du peintre hollandais Paulus Moreelse (1571-1638), avec le marchand allemand W. Paech (basé à Amsterdam, très actif à Bruxelles) et Walter Hofer, marchand allemand et grand ordonnateur de la collection du Reichsmarschall. Le Catalogue Goering exhumé par Jean-Marc Dreyfus et une lettre conservée à la Bibliothèque du Congrès en attestent, ainsi que la notice, sur le site des MRBAB, d'une toile du peintre allemand Hans Rottenhammer (1564-1625) mentionnent: "Vendu en 1941 par le collectionneur d'art Dr Heulens, Anderlecht (Bruxelles) pour un montant de 8.000 RM à Andreas Hofer. Cette collection a été transférée de Carinhall à Berchtesgaden en 1945." La présence du duo Goering-Hofer à Bruxelles en octobre 1940 et mai 1941, notamment lors d'une exposition à l'hôtel Métropole, est aussi documentée.

"Est-il acceptable que les relations du Dr Heulens avec les sommets du pouvoir nazi soient peu ou prou ignorées dans les deux salles qui honorent sa donation aux Musées royaux des Beaux-Arts?"
Geert Sels
Chercheur au CegeSoma (Archives de l'État) et chroniqueur au Standaard

Du fait de ces indices concordants ou circonstanciels troublants, la question demeure: l'origine de ces œuvres, achetées pendant ou après-guerre, n'est souvent pas connue antérieurement à 1940. Avant le docteur Heulens ou ses vendeurs, qui en étaient les propriétaires? Geert Sels répond de façon mesurée: "on ne peut affirmer qu'elles soient spoliées, mais leur provenance n'a pas été assez étudiée par la Commission Buysse. Quoi qu'il en soit, est-il acceptable que les relations de cet homme avec les sommets du pouvoir nazi soient peu ou prou ignorées dans les deux salles qui honorent sa donation?"

Écoutant ce besoin de clarté, Michel Draguet annonce que les Musées Royaux ouvriront le 15 octobre, avec la réouverture du Musée d'Art ancien, "une salle didactique avec les œuvres problématiques". Cette "recontextualisation", à laquelle travaillent les conservateurs et le CegeSoma, relatera les événements relatifs aux œuvres concernées, "leur histoire, leur statut durant l'Occupation, les enjeux moraux contemporains et la question des provenances, tout en lançant un appel à témoin".

"Dans certains cas, l'État belge a payé ces œuvres, après-guerre, à travers ses musées ou d'autres organismes. Il serait naturel de rendre celles qui sont litigieuses, mais non moins naturel de demander à l'Allemagne fédérale une indemnisation."
Pierre-Yves Kairis
Chef de la cellule Recherches en histoire de l'art et inventaire à l'Institut royal du Patrimoine artistique (IRPA)

Pierre-Yves Kairis, chef de la cellule Recherches en histoire de l'art et inventaire à l'Institut royal du Patrimoine artistique (IRPA) considère que ces recherches de provenance et les restitutions qui en découleront sont inévitables. Il émet toutefois une idée, afin de préserver les intérêts publics: "dans certains cas, l'État belge a payé ces œuvres, après-guerre, à travers ses musées ou d'autres organismes. Il serait naturel de rendre celles qui sont litigieuses, mais non moins naturel de demander à l'Allemagne fédérale une indemnisation."

Lovis Corinth, Fleurs, 1913. Ce tableau a été restitué en juin 2021 aux héritiers légitimes. © photo Photo d'Art Speltdoorn & Fils

Une toile de Lovis Corinth, Fleurs (1913), volée par l'ERR, "cédée" aux Musées Royaux en 1951, y sera intégrée à titre documentaire, mais en reproduction, puisqu'elle a enfin retrouvé sa famille d'origine, restituée en juin aux ayants droit, décision validée par le secrétaire d'État fédéral pour la Relance et les Investissements stratégiques, chargé de la Politique scientifique Thomas Dermine, preuve qu'en la matière, tout découle de la volonté politique. Or, cette volonté semble plus portée aux restitutions à l'Afrique d'objets issus de la période coloniale, et à ses répercussions géopolitiques et économiques, voire de politique intérieure, qu'à dissiper les ombres grises des années noires.

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