Vente Bernard De Leye chez Lempertz: Une collection royale

"Corne de licorne" d’Andreas VIII von Thüngen (vers 1560). ©doc

Autodidacte, l’antiquaire Bernard De Leye présida la Chambre des experts en œuvres d’art (2002-2006) et la Brafa (2009-2012). Chez Lempertz, le marchand-expert cède la place au collectionneur-vendeur.

"Enfant, dans une maison sans télévision, j’étais entouré de livres d’art." Ses parents en font commerce et le jeune Bernard, peu fait pour les études, est envoûté par ces lectures où il apprend les arts décoratifs européens. Il entre en collection par l’égyptologie, qui cède vite le pas aux émaux de Limoges ("j’en possède trois fabuleux") et à l’ivoire ("j’adore").

Devenu marchand, Bernard De Leye a souvent acheté des collections entières en se réservant quelques pièces: "la fortune de l’antiquaire", sourit-il, "ce sont les invendus". Lui qui conseille à ses clients de n’acheter qu’en recherchant l’exception, il a vu arriver, depuis la crise financière (2008-2009) des "clients chinois passionnés par le mobilier XVIIIe comme on l’était à Paris voici trente ans".

Du fait de ses pouvoirs de guérison, la poudre de la corne de licorne (symbole du Christ) coûtait dix fois son poids en or.

Pièces souveraines

Les objets de la collection de Bernard De Leye qui seront mis en vente chez Lempertz affichent des provenances d’exception, souligne Henrik Hanstein, président de la maison. On y retrouve "notamment des antiques sans précédent depuis 40 ans", comme un plat romain du IIIe siècle ou encore un sablier du pape Sixte V, pour une valeur d’ensemble estimée à 6 millions. De Leye évoque ses favoris: le bâton de commandement (1774-1781) manié par André de Soucy, maître d’hôtel de Louis XVI au Grand Couvert, objet rare car traditionnellement rompu dès que le maître d’hôtel quittait sa charge.

L’aiguière au bassin en vermeil, aux armoiries du marquis de Montmelas et son épouse Marguerite Hainault, favorite de Louis XV (qui donna deux filles au souverain), est aussi unique du fait de ses dessins préparatoires rarissimes, et parce que cette vaisselle, de Louis XIV à Louis XVI, a presque disparu dans les fourneaux de l’Hôtel des Monnaies.

Aiguière et bassin de la favorite de Louis XV (1770).

L’encrier de bureau du maître François-Thomas Germain traversa la Révolution dissimulé dans la lingerie du château de son propriétaire, Jean-Baptiste de Machault d’Arnouville (ministre de Louis XV, qui vécut presque tout le siècle: 1701-1794).

Encrier de bureau du maître François-Thomas Germain (1752). ©Bernard De Leye

Enfin, la "corne de licorne" d’Andreas VIII von Thüngen, chanoine de la cathédrale de Wurtzbourg, défense d’éléphant gravée d’images et d’écrits hors du commun, est ornée de pierres précieuses et rehaussée d’un couvercle en trophée de chevreuil. Dès le XIIe siècle, cette corne courbe s’inspirait, croit-on, de la découverte de défenses de mammouth. Du fait de ses pouvoirs de guérison, la poudre de la corne de licorne (symbole du Christ) coûtait dix fois son poids en or.

Professionnalisme

Ce sont quelque 220 pièces, en partie exposées à rue du Grand Cerf à Bruxelles, qui seront mises en vente par Lempertz à Cologne, le 15 juillet prochain. Bernard De Leye, qui a appris son métier auprès de Kobus du Plessis, spécialiste de l’argenterie de Sotheby’s ("il connaissait tous les poinçons d’Europe"), juge le professionnalisme de la maison allemande sans égal. Pour lui, c’est aussi un retour en enfance: "À cinq ans, en 1964, j’ai accompagné ma mère à une vente publique de livres anciens dans ce qui était la Galerie Moderne, devenue la maison Lempertz. J’y vois pour la première fois mes objets exposés ailleurs que chez moi. Je n’y suis retourné qu’hier, 57 ans après, sous la verrière restaurée. En découvrant le catalogue, j’ai fondu en larmes."

"Bruxelles ne joue pas ses atouts"

Pour la vente De Leye, Cologne a été préféré à Bruxelles, pour son taux de TVA inférieur (19%) et ses frais d’huissier nuls (1% à Bruxelles): "Sur un objet de 1 million, cela pèse." Toutefois, Henrik Hanstein, président de Lempertz et de la Fédération européenne des commissaires-priseurs, insiste sur les atouts belges: la centralité de Bruxelles offre la possibilité d'y faire un aller-retour depuis Paris, Londres, Amsterdam ou encore Cologne. "En décembre 2020, à Cologne, nous avons vendu au Louvre-Abu Dhabi 'La fillette au brasier' de Georges de La Tour 3,6 millions. L’œuvre a été exposée un week-end à Bruxelles et a permis à un conservateur du Louvre-Paris de venir l’examiner. Il ne serait pas allé à Cologne, en s’imposant une nuit sur place en pleine pandémie", explique Hanstein.

Autre enjeu de taille, le Brexit: "Les responsables de Sotheby’s et Christie’s prévoient de loger une part de leur activité sur le continent. Vendre certaines pièces à Londres requiert une licence d’exportation; ensuite, si un Allemand les achète à Londres, il doit s’acquitter de 25% de commission et 19% de taxe d’importation. En revanche, une importation à Bruxelles n’est taxée qu’à 6%, contre 9% aux Pays-Bas, 13% en Autriche, 10% en Italie, 5,5% en France (mais avec de lourdes contraintes administratives). Le ministère de la Culture allemand m’a informé que l’harmonisation des taux de TVA sur les œuvres d’art en Europe pourrait être envisagée. À ce sujet et sur d’autres, il est ardu d’avoir un interlocuteur en Belgique. Je m’étonne que les Britanniques n’emploient pas plus Bruxelles, mais je crois que le gouvernement belge ignore quelle position avantageuse est la sienne."

Vente chez Lempertz

La vente de la collection exceptionnelle de Bernard De Leye aura lieu le 15 juillet à 11 heures à Cologne.

Possibilité de voir les objets à Bruxelles entre le 21 et le 26 juin, de 10 à 18h. Une autre partie sera exposée à Cologne entre le 5 et 15 juillet.

Plus d'infos et visite virtuelle sur lempertz.com

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