Vente Périnet chez Christie's: Ces objets qui l’ont choisi

Masque-heaume Kota (Gabon, XIXe siècle) estimé à 300.000 - 400.000 euros. ©VINCENT GIRIER DUFOURNIER

Empereur du bijou de collection qui sillonnait Paris en Vespa, Michel Périnet a constitué une collection d’art premier qui donne tout son sens au mot rareté.

Christie’s lance, ce mercredi 16 juin, une initiative inédite en France: la première vente dédiée aux artistes femmes (XVIe-XXIe siècle). Avenue Matignon, à Paris, 90 lots seront exposés au public entre le 12 et le 15 juin: livres, tableaux et lettres manuscrites, où se côtoient Édith Piaf, Yayoi Kusama, Dorothea Tanning, Berthe Morisot, Marie Curie et George Sand. Quelques jours plus tard, la maison se consacrera à la vente de la collection Périnet.

Disparu début 2020, l’antiquaire et collectionneur Michel Périnet avait le goût de l’Art Déco (mobilier, paravents, sculptures), au point d’ironiser sur son vœu d’être inhumé dans un cercueil signé Ruhlmann. "Vous n’imaginez pas tout ce qui est entré dans la maison", raconte sa veuve, Françoise. "Mon intérieur changeait sans cesse". Inspiré par "L’Objet 1900", ouvrage cardinal de l’historien-commissaire-priseur Maurice Rheims, Périnet redécouvre l’Art Nouveau avec Lalique. En 2017, l’un de ses Lalique, un pendentif perle et diamant de 1899, inscrit un prix record lors de la vente "Beyond Boundaries" chez Christie’s Genève: 975.035 dollars. Il fut aussi le premier acquéreur, à la galerie Vallois, du fauteuil aux dragons d’Eileen Gray, réalisé en 1917 et revendu au duo Yves Saint-Laurent-Pierre Bergé.

Un œil qui voit loin

Avec les arts lointains, premiers ou tribaux, selon l’époque et le vocabulaire, tout commence en 1967, à Londres, où il cherche des bijoux: par hasard, son œil tombe sur une sculpture Kota du Gabon. "Je n’ai rien décidé, l’objet m’a choisi." Un collectionneur naît, aussi méthodique que l’antiquaire-marchand: il dévore la littérature, écoute religieusement les spécialistes.

L’une des pièces maîtresses de la vente Christie’s, un masque emboli Kota du Gabon (milieu XIXe siècle), fut sa première acquisition de haute volée, en 1972, rappelle l’expert Alain de Monbrison. "Périnet est tombé en arrêt devant cet objet, aimanté par sa singularité et par le prestige de son propriétaire précédent, le couturier Jacques Doucet", qui l’exposait chez lui à côté des "Demoiselles d’Avignon" de Picasso. C’est aussi ce masque qui le transformera en aficionado.

"Je n’ai rien décidé, l’objet m’a choisi."
Michel Périnet
Collectionneur

"Mes parents connaissaient Périnet antiquaire et joaillier. À l’ouverture de notre galerie avec mon frère, il venait toutes les semaines regarder et apprendre." Dans cette caverne au trésor au sous-sol de Christie’s, Bernard Dulon, deuxième éminent expert du trio, médite avec un sourire ému devant l’agencement singulier des cordes d’une harpe mangbetu. Il ajoute que "la couleur blanche appliquée au côté droit du masque emboli indique son appartenance au monde de l’au-delà et des ancêtres, et le rouge de la moitié gauche est la couleur de la naissance, de l’initiation et de la vie".

Provenance, rareté, envoûtement

En 2006, Alain de Monbrison était (déjà) l’un des deux experts de la vente de la collection Vérité, qui réunissait 514 lots, chez Drouot. Pour lui, et pour le commissaire-priseur François de Ricqlès, ancien président de Christie’s France, qui tiendra le marteau de la vente du 23 juin, Périnet se situe dans un autre registre: un ensemble ramassé de 61 objets estimés 20 millions d’euros. Quinze ans après la vente Vérité, on pourrait parler ici de vente Rareté. La provenance est essentielle dans la détermination de la valeur. Ici, aux provenances et aux filiations s’ajoute cette rareté.

"La double asymétrie entre vendeurs et acquéreurs, celle du prix et celle des connaissances, s’effaçait grandement avec Michel Périnet."
Lance Entwistle
Expert

Sur le versant africain, une tête Fang (Gabon) au sommet des estimations (2 à 3 millions d’euros), a appartenu au peintre Maurice de Vlaminck. Helena Rubinstein en possédait plusieurs autres, dont un masque dan qu’acheta ensuite Hubert Goldet, fondateur du magazine Art Press, qui fit plusieurs dations au Louvre et au musée du Quai Branly. Autre pièce parmi celles qui se comptent sur les doigts des deux mains, un masque Ngil Fang à la composition caractéristique en forme de cœur.

Masque Ngil Fang (Gabon) estimé à 700.000 - 1.000.000 euros. ©VINCENT GIRIER DUFOURNIER

Sur le versant océanien, l’envoûtant masque des vents des Îles Mortlock touche à la troublante familiarité. Très hauts sur le visage de bois blanc, les yeux, deux fines fentes, encadrent le triangle effilé du nez. Les sourcils? Deux accents circonflexes aplatis. La bouche? Deux courbes noires dessinent un ovale. Ce visage quintessentiel, idéographique, ascétique, est surmonté d’un chignon noir, oblique, à droite, qui, évoquant la coiffe des samouraïs, ajoute un contrepoint à cette géométrie.

Dépouillement hiératique

Ces formes minimalistes sont stupéfiantes aux yeux d’un Occidental, si l’on songe à la représentation du visage dans l’art européen de la période. Il faut attendre sans doute Modigliani pour y trouver ce dépouillement hiératique. Les historiens nous livrent en partie l’explication: ce visage, c’est "la présence fantomatique d’un esprit" ancestral (tupuanu). Ces masques, féminins et masculins, combattaient les vents. Ces îles sans sculptures, les seules de Micronésie à les créer: ils sont presque aussi rares que leur population en 1909: 765 âmes. Le plus ancien date de 1874. Deux Allemands, Johan Kubary et Augustin Krämer, sont les premiers à les étudier. Celui de Périnet, l’un des plus anciens, fut acquis par Kubary en 1877, racheté par le musée de Dresde.

Masque des Îles Mortlock (Îles Carolines) estimé à 500.000 - 700.000 €. ©VINCENT GIRIER DUFOURNIER

Notre troisième expert, le Londonien Lance Entwistle conserve le souvenir d’une relation intense. "Il me disait: 'je n’ai pas beaucoup d’amis, mais tu en fais partie'. Il avait la réputation d’un collectionneur discret, distant, difficile d’accès, mais aussi cette particularité d’être un marchand, à l’aise avec les marchands. La double asymétrie entre vendeurs et acquéreurs, celle du prix et celle des connaissances, s’effaçait grandement avec lui. Il est venu aux arts premiers car il était fatigué des objets qu’il fallait approcher: il voulait des présences qui lui parlent de loin".

Vente Collection Michel Périnet, le 23 juin à 16h. Plus d'infos sur christies.com

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