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Vincent Meessen: "Accrocher aux murs des œuvres qui ne sont pas agissantes ne nous intéresse pas"

©FRANCE DUBOIS

Vincent Meessen et Katerina Gregos représentent la Communauté française à la Biennale de Venise qui s’ouvre la semaine prochaine.

À la veille de l’ouverture de la 56e Biennale d’art contemporain de Venise, Vincent Meessen, artiste choisi pour représenter la Communauté française, et Katerina Gregos commissaire de l’exposition, nous expliquent l’essence du projet proposé cette année par le pavillon belge et intitulé "Personne et les autres". Une œuvre collective pour une mémoire qui l’est tout autant, même lorsqu’une version hégémonique de l’histoire cherche à l’occulter…

Quelle est l’influence de la photographie, le médium que vous pratiquiez au départ dans la conception du pavillon belge?

Vincent Meessen: Nous avons fait appel à des artistes dont les pratiques ont toutes pour point commun d’être établies sur des recherches assez poussées, un travail discursif et une grande richesse visuelle et qui, comme dans le cas d’Elisabetta Benassi, travaillent via la photo, la peinture et la sculpture.

"La décision de Vincent ne pas se présenter comme artiste exclusif, de partager, de s’effacer, est une décision politique."
Katerina Gregos
Commissaire de l’exposition

La photographie en tant que telle sera représentée par Samy Baloji issu de la bande dessinée, et qui, utilisant désormais des formes hybrides, produit des œuvres dérivées de photographies. Mathieu Kleyebe Abonnenc illustrera également dans une série de huit clichés la figure de Victor Schoelcher, militant antiesclavagiste oublié du dix-neuvième siècle.

Katerina Gregos: La photographie est présente sous différentes formes et de façon filtrée dans le travail des dix artistes présents aux côtés de Vincent. Mais nous interrogeons plutôt les images, leur survivance, que la photographie en tant que telle.

©FRANCE DUBOIS

V.M.: Notre approche se définit non pas en termes de médium, mais de thématique, qui consiste à penser la réécriture de l’Histoire, à problématiser l’histoire hégémonique et existante, en travaillant sur ses taches aveugles. Impossible de considérer la modernité sans considérer sa face cachée, à savoir le projet colonial. Le pavillon se conçoit dès lors comme une approche critique de cette histoire, pas forcément négative. Nous allons tenter de montrer que cette histoire est aussi porteuse de rencontres fantastiques et fécondes pour l’avenir.

Notre démarche de relecture historique se fait de façon actuelle, dans le souci de comprendre comment l’histoire est construite et comment au travers des formes artistiques, il est possible de produire autre chose en réfléchissant sur ces rencontres et ces moments d’hybridation.

Au niveau politique, le projet se révèle radical, mais d’un radicalisme positif…

V.M.: La question de l’héritage des radicalismes travaille les artistes invités sur le pavillon. Héritant d’une pensée critique, nous tentons de déterminer comment en conserver les aspects les plus porteurs: les questions des potentiels de changement, du rôle possible de l’art dans une émancipation sociale au sens large. Accrocher aux murs des œuvres qui ne sont pas agissantes ne nous intéresse pas. À la fois en tant qu’artiste et que commissaire, m’interpellent les œuvres d’art qui remettent en récit une histoire qui n’est que parcellaire et problématique dans sa façon de se distribuer. La question de l’œuvre d’art réside aussi dans sa capacité à produire des affects.

K.G.: Plutôt que de radicalisme positif, je parlerais plutôt de l’imagination radicale qui est à la base de tout ce mouvement émancipatoire comme elle le fut chez les situationnistes. La réinvention du monde se révélait un des buts du situationnisme. Et même si le pavillon belge prend comme point de référence un aspect historique, la question coloniale, il est toujours abordé par le prisme contemporain.

Tout ceci évoqué en conservant une certaine poésie du politique, sans tomber dans le discours assommant…

V.M.: Les œuvres ne se veulent ni pédagogiques ou didactiques, mais accessibles. Nous n’expliquons pas une histoire, mais produisons un nouveau récit sur base de rencontres et de constellations. Ce n’est pas l’histoire coloniale en tant que telle qui nous interpelle, mais les mécanismes installés dans les rapports de pouvoir, notamment ceux que l’on observe aujourd’hui. La colonisation est une matrice de pouvoir qui permet de lire le présent, de décrypter les rapports de force qui sont installés entre des puissances. Les artistes invités ne l’effectuent pas de manière directe, mais au travers d’études de cas, dans des formes très précises, pointues et porteuses de poésie.

Opter pour une expo collective plutôt qu’individuelle procède également du geste politique?

V.M.: Le point de départ en est le texte d’une chanson contestataire écrite par le situationniste congolais oublié M’Belolo Ya M’Piku. Par ailleurs, Venise, qui servit de cadre à la dernière conférence situationniste en 1969, fut aussi le lieu où les situationnistes tentèrent la question de la dérive, déambulation poétique dans une ville. On s’en souvient comme une des formes artistiques du mouvement et comme pratique de la cité, toutes deux en lien avec le quotidien. Le situationnisme est ensuite devenu un mouvement politique durant mai 68 et ses membres plutôt des théoriciens; mais au départ, il comptait nombre d’artistes. À maints égards, ils ont donc mis au point des formes dont l’influence se révèle considérable sur les pratiques artistiques contemporaines.

K.G.: Et bien sûr, la décision de Vincent ne pas se présenter comme artiste exclusif, de partager, de s’effacer, est une décision politique

V.M.: L’intelligence des collectifs me fascine: l’Histoire que nous tentons de développer dans le pavillon ne peut être que pensée par une multitude et par des perspectives.

Venise est aussi le lieu, sous le règne de Léopold II, de la construction du pavillon belge, premier pavillon étranger à investir les Giardini…

V.M.: Une donnée historique que nous utilisons comme premier point d’entrée. Cette construction n’est pas un fait du hasard: elle est inscrite dans une séquence historique qui voit une série d’expositions coloniales et universelles se succéder dans notre pays. Moment de gloire pour la Belgique et manière pour Léopold II de lui donner une envergure d’empire. La construction du pavillon prend place dans cette séquence historique dans laquelle les biennales d’art se révèlent être les enfants illégitimes des expos coloniales et universelles. Plus d’un siècle après la première édition en 1895, il est étrange même dans le contexte du discours postcolonial, globaliste et néolibéral, de constater cette orthodoxie encore à l’œuvre lors de chaque biennale, la plupart des pavillons conservant ce schéma nationaliste…

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