Walter Vanhaerents: "Je vois beaucoup de bazar partout!"

Walter Vanhaerents devant «The Death of James Lee Byars, Zad Moultaka In Dialogue», présenté en 2019 à la Biennale de Venise. ©Vanhaerents

Collectionneur au long cours, Walter Vanhaerents juge sévèrement l’inflation du marché de l’art, sans pouvoir prédire si la crise le corrigera. Entretien.

Logée dans un ancien entrepôt de 38.000 m2 dans le quartier Dansaert, au cœur de Bruxelles, c’est l’une des plus belles collections privées au monde, connue pour les choix audacieux de son propriétaire, Walter Vanhaerents, qu’il opère depuis les années 70 et qu’il poursuit avec ses enfants Els et Joost. Une passion au long cours et un travail de fond avec quelques artistes et galeries triés sur le volet, bien loin de la folie spéculative qui s’est emparée du marché de l’art et que le covid pourrait corriger.

Le marché de l’art est-il corrélé à la situation économique?

Je le crains, oui. La plupart des collectionneurs auront d’autres chats à fouetter. C’est un peu désespérant... Les galeries essaient de se lancer sur le web pour montrer leurs œuvres et essayer de les vendre. Mais il faut voir les pièces en vrai. Celles-ci demandent une approche vivante et, par Internet, c’est très difficile, surtout quand il s’agit d’un nouvel artiste ou de quelqu’un dont on n’a pas encore vu le travail. C’est assez compliqué, mais il faudra s’y faire et avec une certaine transparence. Il n’est pas toujours très clair, en effet, de savoir si les pièces sont vendues ou pas, ou si elles sont encore disponibles. La foire de Hong-Kong, par exemple, est tenue d’annoncer les prix.

«The Death of James Lee Byars, Zad Moultaka In Dialogue», présenté en 2019 à la Biennale de Venise. © VANHAERENTS ART COLLECTION

C’est un coup d’arrêt pour les foires internationales?

Dans le temps, ces foires n’existaient pas. Aujourd’hui, il y a des galeries qui participent à 20 foires par an! Mais cela va devenir compliqué de voyager à Hong-Kong, Shanghai ou Mexico. Les collectionneurs n’auront d’autres contact avec les galeristes et les œuvres qu’à travers le Net. David Zwirner a proposé à douze galeries new-yorkaises de participer avec lui à un show-room virtuel et prédit que cette formule va tuer le marché classique.

De quelles garanties auriez-vous besoin pour acheter en ligne?

Je travaille plutôt en premier marché. Je sonde les galeries que je connais, mais je ne connais pas toujours leur stabilité financière. Il se peut qu’en payant à l’avance, l’œuvre n’arrive pas ou qu’elle soit bloquée chez un transporteur. C’est arrivé à Londres avec la faillite récente de la grande galerie Blain Southern. Donc, on pourrait voir apparaître de nouveaux intermédiaires capables de donner ces renseignement aux collectionneurs et d’établir la confiance.

Anne Imhof, "Untitled", 2017. © VANHAERENTS ART COLLECTION

Quels enseignements avez-vous tiré des crises précédentes?

La période la plus dure, ce fut la crise de 1989-90. Les prix avaient baissé terriblement, bien davantage que la correction de 2009- 2010. Mais je ne voulais pas gagner de l’argent sur les œuvres de cette période. Je n’ai pas eu un sentiment de perte.

Vous n’étiez pas dans une logique spéculative?

Cela n’existait pas. À l’époque, c’était un passe-temps. Les banques et notre entourage nous disaient que nous allions perdre beaucoup d’argent avec de l’art. Il est vrai que la plus-value était très lente.

«Je vois énormément d’artistes et je ne sais pas à qui le marché vend ça. Il y a 30 ans, il y avait peu de collectionneurs, toujours les mêmes. Aujourd’hui, tout a explosé.»
Walter Vanhaerents
Collectionneur

La crise actuelle va-t-elle réduire la spéculation et cette impression de bulle dans le marché de l’art?

Je pensais la voir éclater les années précédentes. Mais cela ne s’est pas passé. Le marché s’est globalisé et la demande mondiale a soutenu la croissance de l’art. Il y a beaucoup plus de gens sur le marché et de spéculateurs qui essaient de gagner de l’argent. Cette crise va-t-elle changer cela? Je l’ignore, c’est complexe. Certains minimisent même et pensent, au contraire, avec la volatilité et la chute des Bourses, les investisseurs vont se reporter sur l’art.

L'exposition "Disorder in the house". © VANHAERENTS ART COLLECTION

Qui gagnera et qui perdra?

Le chiffre d’affaires des acteurs dominants vont encore croître car ils vendent des objets très coûteux, tandis que beaucoup de galeries moyennes vont disparaître.

Qu’en sera-t-il pour les artistes au bout de la chaîne?

J’apprécie beaucoup ceux qui progressent à leur rythme, tandis que d’autres ont cinq ou six galeries qui les poussent à faire des expositions et à être présents dans les foires. Cela donne beaucoup de travail à ces derniers, qui n’est pas toujours sélectionné, et dont la qualité s’en ressent. Cette pression va diminuer. Si les artistes ne se font représenter que par une ou deux galeries, leur travail s’en trouvera amélioré. Car je vois beaucoup de bazar partout! (sic) Je vois énormément d’artistes et je ne sais pas à qui le marché vend ça... Il y a 30 ans, il y avait peu de collectionneurs, toujours les mêmes. Aujourd’hui, tout a explosé!

La foire Art Brussels est reportée en 2021.

Dans le secteur, chacun retient son souffle

À la tête de foires d’art, de galeries ou de salles de ventes, chacun, à l’heure du covid, mesure la solidité de sa position et évalue ses atouts pour espérer passer le cap d’une crise sans précédent.

Anne Vierstraete
Managing director d’Art Brussels

«On a versé une petite larme sur notre 38e édition qui devait s’ouvrir jeudi», dit pudiquement Anne Vierstraete qui téléphone du matin au soir à ses 160 galeries et à une kyrielle de partenaires, curateurs et journalistes internationaux pour les convaincre de postposer en avril 2021 leur participation à Art Brussels, à Tour & Taxis. L’embouteillage qui s’annonce à l’automne avec Art Basel, la Fiac à Paris, Frieze à Londres, Artissima à Turin et Art Cologne, ne plaidait pas en faveur d’un report plus tard dans l’année. L’évolution de la pandémie reste d’ailleurs un facteur d’incertitude constant. «Parmi les 300 foires qui composent le paysage international, il est évident que toutes ne vont pas résister et que leur profil va évoluer.» Pour la directrice, la menace qui pèse sur le transport international va pénaliser les foires qui dépendent de galeries qui viennent de loin, comme Art Basel.

«Avec 28 pays représentés, Art Brussels est une foire internationale mais depuis deux ans, nous avons augmenté notre pourcentage de galeries belges, y compris des galeries anversoises Zeno X et Tim Van Laere, qui ne venaient plus. On peut compter sur une base locale fidèle et sur une forte présence des pays transfrontaliers. C’est un atout dans une économie peut-être moins mobile.» Il n’est pas impossible que les galeries se profilent vers le haut de gamme, dit-elle, épinglant le déplacement définitif d’Art Cologne à l’automne et la disparition d’Art Berlin comme une nouvelle opportunité pour attirer des galeristes allemands qui connaissent l’audace des collectionneurs belges.

Didier Claes
Galeriste spécialisé en art tribal, président de la Bruneaf et vice-président de la Brafa

Le galeriste qui a vécu une Tefaf avortée, début mars, n’est pas aussi policé. «Le public ne s’est pas déplacé et avec la chute des Bourses et la fermeture de la foire à mi-parcours, le résultat a été nul, vraiment catastrophique!»

Mais plutôt que de présenter ses objets en ligne à la va-vite, Didier Claes a préféré appeler tous ses clients pour les sonder. «Ma première crainte, c’était que plusieurs collectionneurs n’éprouvent le besoin de vendre des pièces et qu’on ne se retrouve avec trop d’objets sur le marché.» Cela ne semble pas être le cas et ses clients les plus fidèles l’ont assuré de leur soutien, se montrant, dit-il, toujours acquéreurs de pièces exceptionnelles. «C’est la leçon que j’ai retenue de la crise de 2008: fonctionner avec peu de stock et des pièces recherchées. Ce sont les objets moyens qui sont les plus difficiles à écouler.»

Vinciane de Traux
Directeur d’Artcurial Belgique

D’expérience, Vinciane de Traux sait qu’il peut y avoir un délai entre une crise économique et son impact sur le marché de l’art. «Mais il y a eu un record battu pour une vente design 100% online chez Sotheby’s, à 4 millions de dollars; et une vente d’horlogerie à Hong-Kong a très bien fonctionné. Le marché tient.» Sans présager du futur, la question se pose quant à la durée de la crise et aux stratégies de déconfinement en France, les ventes se passant à Paris.

«Nous avons juste la taille qu’il faut pour ne pas devoir tout de suite rechercher de la trésorerie plutôt que des résultats.» Artcurial a pu bénéficier, juste avant le lock-down, de deux jours d’exposition pour les ventes à venir, tandis qu’une plateforme online de rendez-vous en petits comités est quasi opérationnelle. «Si tout rouvre à la mi-juin, le secteur connaîtra une baisse mais ne sera pas à terre.» X. F.

 

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