chronique

Fabienne Verdier explore les liens entre musique et peinture

Journaliste

La Juilliard School de New York a invité l’artiste peintre à créer à partir des œuvres jouées par les musiciens, inventant ainsi un nouveau langage abstrait.

Tout au long de sa carrière, Fabienne Verdier s’est attachée à confronter son langage pictural à différents univers, calligraphie chinoise, minimalisme ou primitifs flamands. Aujourd’hui, elle présente le travail issu d’une expérience d’échange avec des musiciens. Première artiste plasticienne invitée en résidence à la prestigieuse Juilliard School de New York, elle a travaillé avec certains de ses principaux professeurs – le violoncelliste Darrett Adkins, les jazzmen Kenny Barron et Ray Drummond, le chef d’orchestre William Christie, le pianiste Philip Lasser et la soprano Edith Wiens –, et avec de nombreux étudiants. "Nous avons exploré ensemble s’il est possible, dans le jeu spontané, de trouver la connivence entre l’artiste et le musicien", précise la peintre. Celle-ci entend, les musiciens voient, "on se parle au travers d’une pensée sonore qui surgit de la peinture et de la musique".

"On se parle au travers d’une pensée sonore qui surgit de la peinture et de la musique."

Dans ce laboratoire d’échange, des micros ont été placés sur le pinceau, dans le piano, sur le saxophone, tandis qu’était filmée la saisie spontanée des ondes picturales. Cette expérience a changé sa perception du monde et de sa façon de peintre. "Nous avons tenté de jouer ensemble, ajoute l’artiste. C’est une expérience très difficile parce qu’il fallait apprendre à désapprendre et échanger une pensée esthétique construite pendant 30 ans contre une structure abstraite de la pensée musicale." Habituée à se mettre en danger et à "abattre les frontières du savoir", selon ses propres termes, Fabienne Verdier a effectué une véritable remise en question de son travail. "Il s’agissait de mettre de côté et d’échanger dans le jeu spontané de l’improvisation, explique l’artiste, de se parler dans une profonde intimité et d’ouvrir dans l’échange. Cela a ouvert en moi des parties inconnues de moi-même."

Partitions musicales

L’ancien directeur de La monnaie et actuel directeur du festival d’Aix-en-Provence, Bernard Foccroule (par ailleurs organiste et compositeur), a rencontré Fabienne Verdier qui considère qu’ils partagent le même langage. Elle a été invitée à réaliser l’affiche du prochain festival à partir de trois mouvements sonores et devrait mener une expérience similaire à celle de la Juilliard School avec un quatuor. Dans le texte qu’il a rédigé pour le catalogue de l’exposition, Bernard Foccroule écrit: "Ses peintures créées à la Juilliard School ne sont pas sans similitudes avec des partitions musicales, elles semblent avoir reçu l’empreinte des rythmes et des accents des musiques qui les ont inspirées."

©Inès Dieleman

Traversée par les ondes sonores, Fabienne Verdier transcrit les vibrations sur la toile ou le papier en suivant le sens de lecture d’une partition musicale. Le tracé est léger, subtil, l’écriture presque invisible, surtout lorsqu’elle évoque le silence. "Je suis allée chercher cette tension presque minimale de ce que peut être l’expression vivante d’un silence."

Elle rend également un hommage particulier au compositeur de musique contemporaine américain, Elliot Carter (1908- 2012): "Il a éduqué mes sens, mon esprit, à être à l’écoute des myriades de subtilités dans ses compositions qui sont comme un tissage du temps." Mais confrontée à la difficulté de moduler ces myriades de tables d’harmonie avec son unique pinceau, l’artiste troque le crin de cheval contre les poils de sangliers, plus vigoureux et plus vifs, sur de nouveaux pinceaux, très larges. Et elle "fait chanter les milliers de poils de sanglier pour dresser un relevé topographique de cette énergie sonore qui éclate dans l’espace".

©Inès Dieleman

Si elle suit le sens de lecture de la partition musicale, Fabienne Verdier trouve également fondamentale la verticalité entre ciel et terre. "Il faut se libérer de l’affect pour retrouver le sublime du naturel, souligne-t-elle, se reconnecter à la puissance de l’expression humaine." Les œuvres inspirées par la voix et le souffle sont élevées par la tessiture et l’énergie des différents sons. Le quintette de jazz engendre un enchevêtrement de motifs et de couleurs imprégnés de la tonalité des différents instruments. "Je traduis des vibrations sonores, commente Fabienne Verdier, dans une structure née après des mois de travail commun pour inventer un nouveau langage abstrait."

Fabienne Verdier, "Soundscape-The Juilliard experience", jusqu’au 11 février à la Galerie Patrick Derom à Bruxelles, www.patrickderomgallery.com. Parallèlement à l’exposition, le documentaire réalisé par Mark Kidel sur cette expérience, sera projeté le 15 décembre à 20h à Bozar, 02 514 08 82, www.bozar.be.

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