Le jubilé du Fonds Mercator

©Dieter Telemans

De l’art des anciens Pays-Bas aux arts ethniques, en passant par le contemporain, le catalogue du Fonds Mercator a bien évolué au fil des années, de même que son lectorat. Retour sur une institution de l’édition belge. Par Margot Dubuisson

Tout commence de l’autre côté de la frontière linguistique, chez nos compatriotes anversois. Maurice Naessens, alors directeur de Paribas Belgique, y implante une maison d’édition de livres d’art de prestige, qu’il souhaite voir œuvrer à la promotion de l’art et de la culture des anciens Pays-Bas. Puisque nous sommes à Anvers, l’éditeur portera le nom d’un personnage emblématique de l’histoire de la région, le cartographe Mercator, né à Rupelmonde. Fait anecdotique qui n’aura pas échappé aux latinistes, "mercator" signifie aussi marchand, ce qui sied à une maison alors détenue à 100% par une banque.

"Il reste peu d’imprimeurs qui puissent satisfaire aux critères d’une maison d’édition d’art."
Bernard Steyaert
Directeur du Fonds Mercator

Quelque 20 ans plus tard, les filiales belges et françaises de Paribas se séparent mais le Fonds Mercator reste en Belgique. S’ensuit une série de fusions: Paribas Belgique fusionne avec Bacob, qui devient Artesia, laquelle fusionnera avec le Crédit communal de Belgique, pour devenir Dexia, ancienne Belfius.

La maison, qui passe de mains en mains, n’échappe pas à l’attention de Bernard Steyaert, son directeur actuel. Ses premiers contacts avec Paribas en vue d’un rachat remontent à 1992. Mais l’homme est ambitieux, et sait que patience paie. Ce fils de diplomate a vu son père distribuer les livres du Fonds Mercator comme image de la Belgique aux ambassadeurs de passage. Passionné d’art en poste depuis 10 ans chez Christie’s, il voit son rêve se réaliser au sortir de 2004. Dexia, désireuse de se recentrer sur ses activités bancaires, accepte la proposition du trio Steyaert, Martens (remplacé en 2012 par Christian Pinte) et Gobijn, qui deviennent actionnaires de la société. Le Fonds Mercator, alors anversois, déménage à Bruxelles, rue du Midi.

L’abondant catalogue d’ouvrages, dont hérite la nouvelle équipe en 2005, n’a plus grand-chose à voir avec celui dont elle peut se targuer aujourd’hui. Les grandes monographies sur les artistes flamands tels Rubens, Bruegel, Rembrandt ou Bosch, fonds de commerce de la maison à sa naissance, n’ont pas disparu. Mais, pour viser un public plus large et plus jeune, il fallait ouvrir les horizons, avec des ouvrages d’arts ethniques (africain, océanien,…), du contemporain (Wim Delvoye, Giuseppe Penone, Berlinde de Bruyckere,…), et les "performing arts" (danse et arts vivants). Les catalogues d’exposition, un axe développé sous l’impulsion de la nouvelle direction, confèrent à la maison ses lettres de noblesse, avec, comme partenaires, la National Gallery à Londres, le Metropolitan et le MoMA à New York, le Musée Jacquemart-André à Paris, le musée Munch à Oslo… pour ne citer qu’eux.

Ce remaniement du "business core" de la maison suscite l’enthousiasme des plus jeunes générations. "Le Fonds Mercator a longtemps traîné cette image de livres trop classiques, concède Bernard Steyaert. De plus, dans les années 80 et 90, un livre se vendait entre 5.000 et 6.000 FB, soit environ 140 euros. Aujourd’hui, la digitalisation a diminué les coûts d’impression et les grosses monographies se vendent à 90 euros certains ouvrages peuvent aller jusqu’à 50 euros. Les jeunes ont moins de mal à s’offrir ce genre de produit."

Un acteur résolument belge

©Dieter Telemans

L’actionnariat, composé d’un Flamand, d’un Wallon et d’un Bruxellois, présageait déjà le caractère national de la maison. Les six francophones et néerlandophones qui s’activent derrière les ouvrages mettent un point d’honneur à travailler avec des acteurs locaux, depuis la création graphique jusqu’à l’impression. "Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les imprimeurs belges sont de qualité égale, voire supérieure, aux imprimeurs italiens, et leurs prix ne sont pas plus chers. Toutefois, le secteur a connu une grande restructuration et il reste donc peu d’imprimeurs qui puissent satisfaire aux critères d’une maison d’édition d’art", explique Bernard Steyaert.

Quid du Fonds Mercator, 50 ans plus tard? "La tentation de faire des livres d’images est grande, mais peu intéressante, confie son directeur. On veut des livres qui restent et qui privilégient la qualité du contenu. Toutefois, un livre de contenu représente un gros investissement: les textes coûtent excessivement cher. Les auteurs, traducteurs, rédacteurs et typographes, que l’on veut de qualité bien entendu, demandent beaucoup de moyens financiers. Un livre d’art coûte moins cher qu’avant, mais reste un objet de valeur. Un tel produit doit être regardé avec un certain respect, car il est le fruit d’un très long travail." Un travail qui commence aussi très tôt, puisqu’une à deux années sont nécessaires pour voir un projet arriver chez les distributeurs et libraires. Au Fonds Mercator, tout commence aux foires de Francfort et de Londres, où l’équipe vend et achète des projets à d’autres éditeurs.

Présence internationale

Bernard Steyaert a fait de l’international son cheval de bataille et exporte aujourd’hui plus de la moitié de sa production. Lorsqu’il récupère la maison, celle-ci est surtout active dans la coédition, procédé qui permet de faire des livres dans plusieurs langues – plus de 10 à l’heure actuelle, dépendant des ouvrages –, de faire baisser le prix de revient grâce aux tirages plus conséquents, et de partager les risques. Mais la maison doit alors partager la vedette avec ses coéditeurs, de même que les marges, ce qui amoindrit la rentabilité d’un projet en interne. D’où la volonté d’être plus présent en tant qu’éditeur unique, grâce à plusieurs partenariats de distribution (Actes Sud, Yale University Press,…). Le Fonds Mercator apparaît donc partout, gagne un peu plus par livre vendu, mais doit en contrepartie assumer le risque du marché et les investissements initiaux. Sans oublier que les distributeurs les remboursent dans des délais allant de 3 à 5 mois, ce qui rend délicate, pour 25 titres par an, la question des cash-flows.

À ce sujet, le gestionnaire ne cache pas son courroux: "Pour certains projets de grande importance culturelle, il faudrait des soutiens qui n’arrivent pas toujours. Nous avons actuellement deux sources ponctuelles de subsides: la Communauté flamande et la Loterie nationale "Prestige". Il faut que la Communauté française développe, elle aussi, une politique de subsides de l’édition. Quelques-uns de nos projets annuels sont essentiels en termes de culture nationale, mais ne sont peu ou pas rentables et devraient donc être subsidiés." Appel à l’aide, coup de gueule ou cri du cœur? Peu importe, pourvu qu’il soit entendu.

www.mercatorfonds.be

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