4/5 Avec "Boris Godounov", Ivo van Hove prend la Bastille

©Anton Ginzburg

En choisissant la version originale de 1869, plus directe, le metteur en scène belge Ivo van Hove fait du "Boris Godounov", de Moussorgski, le drame que constitue toute forme de pouvoir. À l’opéra Bastille jusqu’au 12 juillet.

Personnage trouble de l’histoire russe, devenu par la suite figure littéraire et lyrique, Boris Godounov (1551-1605) fut le premier tsar élu. Durant sept ans, il enchaîna des réformes progressistes (la fondation de la première université et la refonte du système de santé) qui restèrent cependant incomprises par le peuple. Pouchkine lui donna une aura quasi légendaire, en laissant planer au-dessus de lui un soupçon: le meurtre abject du jeune tsarévitch Dimitri, héritier légitime du trône. C’est donc sur fond de quête du pouvoir et de meurtre que se construit le grand opéra de Moussorgski, figure mythique de la musique russe qui sombra peu à peu dans l’alcoolisme.

L'opéra de Moussorgski prend, sous l’œil de van Hove, une forme simple et universelle, celle du drame qui constitue tout pouvoir.

Il existe deux versions de Boris Godounov (écoutez ici la présentation audio de l'Opéra de Paris). Ce n’est pas la plus célèbre qui a été retenue par le metteur en scène belge et le chef russe Vladimir Jurowski, à l’Opéra Bastille, mais l’originale, plus courte, datant de 1869. Pas d’histoire d’amour, pas de ballet, peu de place pour les rôles secondaires. Plus directe, plus politique, et en définitive moins "opératique", comme dit van Hove, cette version s’inscrit dans une filiation shakespearienne. L’auteur anglais occupe une place plus que prépondérante dans le travail du metteur en scène, puisqu’il a monté toutes ses tragédies, à l’exception du "Roi Lear". À partir du 29 juin, il reprendra d’ailleurs au théâtre Chaillot les "Tragédies romaines" qui l’avaient fait connaître il y a 10 ans au Festival d’Avignon.

Boris Godounov - Boris Godounov (Ildar Abdrazakov)

Le drame du pouvoir

L’approche d’Ivo van Hove consiste à actualiser le passé dans le présent pour mieux discerner les signes du futur. Il est ici bien aidé dans cette tâche par la direction méticuleuse de Vladimir Jurowski qui installe une atmosphère musicale volontairement antiromantique, sans fard ni faste. La mise en scène est épurée, voire glaciale. Quelques chaises et un escalier au centre de la scène, qui rappelle autant l’ascension triomphante vers le pouvoir que la chute irrémédiable du tsar.

Mais l’escalier symbolise également la rupture entre l’immanence et la transcendance, entre un peuple et son souverain qui se coupe de lui. La solitude du tsar porte une culpabilité; il est comme rongé par une étrange maladie intérieure. Le pouvoir prend ici une dimension clairement métaphysique: le moine Pimène, interprété par Ain Anger, met à jour la tension entre la vérité et le mensonge, entre le vrai et le faux. Dans un entretien, Ivo van Hove résumait l’enjeu: "Comment un pouvoir fût-il progressiste – peut-il se fonder sur un meurtre?"

L'escalier de l'ascension et de la chute de Boris, le tsar illégitime. ©Agathe Poupeney - Opera national de Paris

C’est aussi bien sûr du peuple qu’il est question ici: sa capacité à se révolter contre l’ordre établi, sa souffrance, son invisibilité, ses attentes, sa faiblesse qui le rend parfois si sensible aux clairons du populisme. Le moine Grigori Otrepiev, qui tente de renverser le tsar en soulevant le peuple, est lui-même un imposteur: il se fait passer pour l’enfant assassiné. Loin des versions en costumes historiques, dégagé d’un folklore trop exotique, l’opéra de Moussorgski prend, sous l’œil de van Hove, une forme simple et universelle, celle du drame qui constitue tout pouvoir. Lors du final, ses visuels – l’une de ses marques de fabrique – prennent plus de relief. Le spectateur assiste alors au tourment intérieur de Boris dans un torrent d’images représentant la terrible scène du crime de l’enfant.

Rigoureux, rugueux diront certains, ce Boris Godounov, magnifiquement habité par la basse Ildar Abdrazako, gagne en intensité au fil des tableaux en montrant le malheur d’un peuple conjugué à celui de son souverain qui bascule dans la folie. Et à cet égard, "Boris Godounov" évoque mieux que n’importe quel autre opéra cette fameuse âme russe, impénétrable et fascinante, qui hante la conscience européenne.

Jusqu’au 12/7: www.operadeparis.fr

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