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chronique

Aka Moon, un univers en expansion

©Danny Willems

L’inclassable trio Aka Moon décroche la lune depuis 25 ans. Celle qui, de l’Inde à l’Afrique, des Balkans à New York, inspire tant de cultures musicales.

Il y a ceux qui se gargarisent avec la multiculturalité. Et ceux qui la mettent en pratique – et en musique – jour après jour. Comme le trio Aka Moon. Insatiables explorateurs de tous les univers musicaux, Fabrizio Cassol (saxo et composition), Michel Hatzigeorgiou (basse) et Stéphane Galland (drums) fêtent leur quart de siècle en commun avec un gros coffret de 20 CD (et un concert à Bozar, ce dimanche, déjà sold-out). Chez d’autres, ce serait un aboutissement. Chez eux, une étape de plus. Car rien ne semble les essouffler. "J’ai au moins quatre disques dans la tête", entame d’emblée Fabrizio Cassol. Qui se prête volontiers à notre interview anniversaire, mais à condition de rappeler qu’"il y a eu un avant Aka Moon. Dans les années 1980, nous connaissions en effet une situation idéale en baignant dans la communauté musicale formée autour du Kaai, à Bruxelles. Ce club de jazz était un véritable laboratoire. Il nous permettait de chercher notre propre langage". Un langage d’autant plus ouvert que Fabrizio, lors de ses études au Conservatoire de Liège, y a croisé un certain Henri Pousseur, ardent partisan du décloisonnement des musiques.

AKA MOON The Scarlatti Book (Cassol-Galland-Hatzigeorgiou-Fiorini) - Live @ le triton

"Nous étions déjà très rock, très punk, débordant d’une énergie pleine de feu dans un monde musical qui n’avait rien à voir avec l’actuel. Nous n’avions que peu d’informations sur les musiques du monde. Les disques étaient surtout le fait d’ethnologues, pas de musiciens. Si l’on était vraiment fasciné par d’autres sonorités, la seule possibilité était d’aller sur place. Or, je voulais ouvrir le grand livre de l’oralité, où pouvaient s’exprimer toutes les mémoires musicales ne passant pas ou peu par l’écriture."

Les Pygmées Aka d’Afrique centrale, qui les accueillent en 1991, vont leur donner raison, en même temps que leur nom. Un voyage déterminant pour trois jazzmen désireux de se concentrer sur un vocabulaire musical différent. Chez les Aka, la musique n’est jamais gratuite. Elle est toujours en connexion avec quelque chose, la chasse, la pêche… "Ils nous ont appris à oser être nous-mêmes, alors que ce que nous faisions à l’époque suscitait quand même des questions chez certains! Mais lorsque, une nuit, j’ai entendu des enfants Aka chanter ce que nous avions joué le jour, je n’ai plus eu aucun doute."

Très vite, après l’Afrique, ce sera au tour de l’Inde d’offrir de nouveaux horizons. Pour un ensemble dont l’un des moteurs vitaux a toujours été la recherche de rythmes différents, le choc de ces deux mondes "à l’époque sans la moindre connexion" sera capital: "Le rythme en Inde est extrêmement sophistiqué et complexe, alors que le rythme africain accompagne les gestes au quotidien. La combinaison des deux a été à la source d’une nouvelle explosion de notre travail."

"Vibrer musique"

La suite du parcours sera de la même eau, abondante, généreuse, réunissant les couleurs sonores les plus improbables et pourtant si complémentaires. "Le coffret ne résume pourtant que le cinquième des incroyables et innombrables rencontres que nous avons eues avec des centaines de musiciens", s’enflamme Fabrizio. Lui demander de se remémorer quelques grands moments en particulier semble d’ailleurs relever du casse-tête. "Il y en a tellement… Je pense par exemple à cette résidence que Bernard Foccroulle nous a offerte à La Monnaie, avec sur la scène de l’opéra des musiciens venus de partout. C’était tout à fait novateur à l’époque. Les concerts duraient presque trois heures."

©rv doc

La force et le succès d’Aka Moon doivent en tout cas beaucoup à cette multiculturalité – nous y revoilà – dont la musique reste l’un des si puissants vecteurs. "Pour faire de la musique, il faut vibrer musique. Et pas seulement pour la jouer, mais aussi pour tisser tous les liens relationnels entre musiciens issus de tant d’horizons culturels et religieux différents. Sans même parler des instruments qui ont chacun une logique propre. Et pourtant, si tous ces musiciens se sentent bien en jouant avec nous, c’est parce que chacun peut donner le meilleur de soi-même tout en portant l’essence même de sa tradition et de sa mémoire, celle de la musique des Balkans, des manouches, des griots africains, de l’Inde ancienne… Ils nous ont tous honorés de cela, leur mémoire…"

Quant à la longévité du trio, elle semble acquise. "Il y a une part de magie que l’on ne s’explique pas forcément nous-mêmes. Peut-être est-ce parce que nous avons grandi ensemble, avec un passé chargé, un présent intense et un avenir en éternelle construction…"

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