chronique

Allons rire à l'opéra

"L’Opera seria" de Gassmann (1769) déride les zygomatiques en caricaturant les chanteurs du XVIIIe siècle. Une bouffonnerie au propos très actuel.

De Florian Leopold Gassmann. Direction: René Jacobs

Les 11, 12, 16 et 17 février à 19 h, le 14 à 15h. Cirque royal, 81 rue de l’Enseignement, 1000 Bruxelles, 02 229 12 11, www.lamonnaie.be.

Note: 3/5

Etonnant mélange d’art lyrique et de music-hall, la nouvelle production de La Monnaie exhume un opéra du méconnu Florian Leopold Gassmann. Il en emballera beaucoup – ceux qui aiment le rire au premier degré – mais décevra les adeptes de la prise de tête. "L’Opera seria" est en effet une satire jubilatoire de l’opéra tel qu’il se pratiquait au XVIIIe siècle, et dont la modernité du propos n’a pas pris une ride.

©La Monnaie/De Munt

Le savoureux livret de Calzabigi, qui fut le librettiste de Gluck, se moque de la pingrerie de ceux qui doivent financer la création, mais tourne surtout en dérision l’ego des chanteurs, nourris de petites vanités et de grandes vacheries. Dans un modeste théâtre italien désargenté, une compagnie monte une pièce dont le librettiste et le compositeur se haïssent. Les chanteurs, eux, ne se préoccupent que de leurs grands airs, la diva arrive au tout dernier moment, le spectacle se fait huer par le public et l’impresario n’attend pas le rideau final pour s’enfuir avec la modeste recette…

Ténor et divas

Si la musique de Gassmann emprunte parfois quelques accents à celle de ses illustres contemporains Mozart et Haydn – qui l’appréciaient –, elle reste évidemment un cran en dessous. Mais sous la conduite de René Jacobs, qui a ressuscité cet opéra, elle n’en constitue pas moins une heureuse découverte, par sa dynamique plaisante, ses orchestrations de belle facture et quelques arias des plus séduisantes. Écrivant à la fois dans le style "buffa", dont il se sert, et le style "seria", dont il se moque, Gassmann est bien plus qu’un simple assembleur. Le contrepoint est habile, les mélodies agréables, le rythme en parfaite adéquation avec le déroulé de l’action.

©Clärchen und Matthias Baus

Fidèle à son habitude, le chef gantois s’est interdit toute coupure dans les longs récitatifs et airs accompagnés, auxquels sa direction vocale donne un relief indispensable. Même engagement de l’orchestre B’Rock, rejoint par quelques musiciens de La Monnaie passionnés d’instruments anciens. La tâche n’était pourtant pas aisée dans ce cirque royal – La Monnaie est toujours en rénovation –, peu propice à l’art lyrique.

Le casting vocal tient également la distance (trois heures…), avec des chanteurs assumant sans faillir la tâche ingrate qui leur est dévolue: se moquer d’eux-mêmes! En ténor particulièrement imbu de sa supériorité, Mario Zeffiri offre un Ritornello (Ritournelle) qui chante faux avec une aisance hilarante. Sa voix, inhabituellement aiguë pour sa tessiture, et sa parfaite connaissance du rôle, qu’il avait créé il y a une dizaine d’années déjà avec Jacobs, en font un interprète décapant.

Le contrepoint est habile, les mélodies agréables, le rythme en parfaite adéquation avec le déroulé de l’action.

Les cantatrices, elles, se crêpent le chignon dans leurs airs de bravoure avec une conviction sans faille. La prima donna Détonante (Alex Penda) écrase ses rivales de sa superbe, la seconda donna Mijaurée (Robin Johannsen) pleurniche sur son rhume tandis que la troisième soprano (Sunhae Im) campe Porporine, une jeune cantatrice aux préoccupations très très légères…

Ajoutons à ce panel les excellents Markos Fink (Faillite, le directeur du théâtre), Piero Spagnoli (Délore, le librettiste) et Thomas Walker (Soupir, le compositeur), et l’on aura cerné, ne serait-ce qu’avec les noms des personnages, la trame de la satire. Caricature oblige, le trait est gros, parfois trop, mais difficile de ne pas se surprendre à (sou)rire, même si l’on n’est pas dupe des artifices. Le premier acte peine cependant à démarrer, comme si tout ce petit monde était surpris par sa propre audace face à cette cure d’autodérision. Mais le deuxième acte passe heureusement à la vitesse supérieure et le troisième, surprenant, achève cette bouffonnerie comme il se doit, dans le rire et la débandade. Un authentique "divertimento" comme disent si joliment les Italiens.

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