Au concours Reine Elisabeth, la traque au trac

©Siska Vandecasteele

Même les plus grands musiciens l’auront toute leur vie. Alors que dire des jeunes finalistes du Concours Reine Elisabeth, à la veille de l’éprouvante finale? Guide de survie entre gros stress, petits rituels et grandes ambitions.

"Le plus grand danger pour détruire la musique lors d’un concours – et échouer , c’est de penser au concours. Celui-ci peut devenir un vecteur qui éloigne de la musique." L’affirmation peut étonner dans la bouche d’Augustin Dumay. Violoniste de réputation mondiale, actuel directeur de l’Orchestre symphonique d’Osaka, maître en résidence à la Chapelle musicale depuis quinze ans déjà, il a mené plusieurs de ses élèves en finale du Reine Elisabeth. Cette session n’échappe pas à la règle, qui voit l’une de ses ouailles, la jeune et brillante Hongroise Júlia Pusker, participer à la semaine décisive, qui s’ouvre ce lundi à Bozar. Tension maximale pour douze candidats…

"Savez-vous ce qui permettait à Arthur Rubinstein de monter sur scène avec une grande sérénité? Faire l’amour…"

Ah, le stress! Augustin Dumay n’ignore pas l’anxiété des jeunes qu’il forme à la veille de telles échéances. Sa recette, pourtant, tient davantage de la philosophie – du travail de fond, en somme – que des trucs et ficelles. "Ce que j’ai dit à Júlia? De pratiquer son art comme elle le fait tous les jours. Doit-on jouer différemment si l’on est en concours ou si l’on est devant le Philharmonique de Berlin? Non. L’état d’esprit psychologique et le sens des responsabilités musicales ne doivent pas varier en fonction des circonstances. La meilleure préparation, c’est de se mettre cette réalité-là dans la tête."

La musique d’abord

Dans la tête… Tout est dit, parce que, à ce niveau de pratique, c’est là que, bien souvent, on gagne. Ou on perd. "J’ai souvent entendu de jeunes musiciens, poursuit Dumay, imaginer que, en compétition, il leur fallait jouer autrement qu’en concert, comme si une prestation plus académique allait séduire le jury. C’est tout le contraire. Les jurés recherchent d’abord une personnalité qu’ils désireront encore entendre dans deux ou trois ans..."

Pari difficile, inévitablement subjectif, qui exige des examinateurs – l’horrible mot… – de transcender l’immédiat. Mais les faits donnent raison à Maître Dumay, quitte à ne pas tout focaliser sur le premier accessit. "Lorsque vous allez au concert, avez-vous envie d’écouter le vainqueur d’une épreuve ou un musicien qui va changer votre vie pendant deux heures? Gidon Kremer n’était que 3e au Reine Elisabeth, mais on ne s’en lasse toujours pas!"

©Siska Vandecasteele

Non que le concours soit inutile, loin de là. "Il peut aider un jeune en le faisant apparaître à la lumière. Mais la meilleure façon de lutter contre le stress reste de prendre de la distance. Le musicien doit être capable d’exprimer l’immatériel, alors que l’idée même de la participation à un concours peut l’entraîner dans une vision très matérialiste des choses."

Voilà qui rappelle ce que Vilde Frang nous avouait récemment dans ces pages. Pour vaincre son trac, cette violoniste norvégienne en pleine ascension affirmait ne jamais jouer pour le public mais avant tout pour elle-même, "ce qui reste la meilleure façon d’offrir et de partager la musique". La démarche enthousiasme Augustin Dumay: "Comme elle a raison! Le danger, pour le musicien, c’est de penser qu’il s’adresse au moustachu du troisième balcon. Non, on joue pour Dieu, Bach, Beethoven ou pour soi, mais pas pour séduire. En littérature, c’est la différence qu’il y a entre Marc Lévy, qui écrit pour les gens, et Marguerite Yourcenar, qui écrit pour elle, pour ses idées. Pareil chez les musiciens. Il ne faut pas jouer pour un concours, mais pour la part d’universel qu’il y a dans la musique, pour ce qu’elle nous permet d’approcher de l’essentiel."

Sport de haut niveau

Ce superbe credo ne peut cependant ignorer les réalités très terre à terre de toute compétition. Ce n’est pas un hasard si l’on compare les grands musiciens solistes aux sportifs de très haut niveau. Sur le plan physique, la pratique d’un instrument – dont l’expertise requiert au bas mot 10.000 heures d’apprentissage selon certaines études – exige souvent des mouvements contre nature. Cela entraîne trois types de problèmes médicaux: les douleurs musculo-squelettiques (dont les tendinites), les compressions nerveuses et les dystonies focales (les crampes).

La violoniste belge Sylvia Huang joue Paganini au Reine Elisabeth 2019

Sur le plan mental, en revanche, alors que l’on a maintes fois décortiqué la préparation psychologique des athlètes et la gestion de leurs performances (ou de leurs échecs), la recherche est nettement plus lacunaire quant au stress des musiciens. Or l’"anxiété de performance" existe bel et bien chez la plupart d’entre eux.

Dans une récente thèse de doctorat présentée à l’Université du Québec (Montréal), la guitariste professionnelle Marie-Soleil Fortier, en quête de réponses à ses propres questionnements, a particulièrement approfondi la littérature à ce propos. La définition de ce type de peur telle que la présente la psychologue Diana Keny résume parfaitement cette "appréhension anxieuse liée à la performance musicale qui surgit à travers des vulnérabilités biologiques et/ou psychologiques et/ou des expériences spécifiques conditionnant à l’anxiété. Elle se manifeste par la combinaison de symptômes affectifs, cognitifs, somatiques et comportementaux. Elle (…) est généralement plus sévère dans les milieux qui impliquent un investissement élevé de l’ego, une menace d’évaluation et la peur de l’échec." Conclusion interpellante de la psy: "Cette anxiété affecte les musiciens tout au long de leur vie et est au moins partiellement indépendante des années de formation, de pratique, et du niveau d’accomplissement musical."

Coaching sur mesure

Ce constat n’étonne pas Bernard Dewamme (Mentallyfit). Coach à la Chapelle musicale Reine Elisabeth, il est en première ligne pour partager les stress des musiciens, tout particulièrement lorsqu’ils sont confrontés à un concours décisif pour une carrière. "Il ne faut jamais stigmatiser le trac, insiste-t-il d’emblée. L’important est de travailler sur les quatre axes, les quatre compétences qui vont structurer la personnalité du musicien et conditionner sa résistance à la pression inhérente au métier. Je veux parler de la technique, de l’émotionnel, du corporel et du sens à donner à cet engagement. Car c’en est un, et un fameux. Un sportif de haut niveau a une carrière de 15 ans. Celle du musicien s’étale de 7 à 77 ans et les places y sont encore plus rares…"

"Croire que les plus grands musiciens n’ont jamais le trac est une hérésie."


Bernard Dewamme aborde donc rarement le trac de front, dans la mesure où chaque musicien a des demandes propres. "Celui qui n’aime pas le principe de la compétition avec ses pairs sera plutôt en recherche de sens. Un autre désirera mieux gérer ses facultés de récupération physique et donc d’endurance, car gagner 5% d’énergie en plus va rendre sa technique plus fluide. Un troisième voudra limiter l’impact émotionnel créé par le public ou la pression médiatique. Certains musiciens m’avouent d’ailleurs avoir la désagréable impression d’être cotés aussi par le public, très impliqué dans le Reine Elisabeth."

©Siska Vandecasteele

Il faut d’ailleurs parfois peu de choses pour fragiliser un candidat. Le coach se souvient ainsi d’un finaliste asiatique qui l’appela quelques heures avant sa prestation parce qu’une pensée parasite d’ordre sexuel lui encombrait l’esprit. "C’était vraiment anodin, mais le simple fait de pouvoir me l’exprimer, ce qui était impensable dans sa culture d’origine, l’a totalement libéré…" Cela dit, l’anxiété n’est pas forcément liée à l’émotionnel, mais peut résulter d’une moindre préparation technique, ou d’un rapport difficile à sa posture. "Tout interagit, résume Dewamme. Mon rôle de coach est d’ouvrir l’esprit des musiciens sur les sources possibles de stress, mais de ne pas m’enfermer dans une démarche négative. Il faut, au contraire, renforcer leurs talents. Positiver est une façon de progresser. Même quand on perd, on apprend…"

Se roder à la scène

Se préparer à une épreuve déterminante en multipliant les apparitions publiques plus modestes serait en effet une voie à suivre pour faire baisser la pression. La pianiste Hagit Kerbel en est persuadée. Cofondatrice avec son mari le violoniste Leonid Kerbel de Musica Mundi (Waterloo), centre scolaire agréé par Cambridge et centré sur l’apprentissage de la musique classique à de jeunes talents triés sur le volet, elle a vu plusieurs de ses anciens étudiants arriver en finale du Reine Elisabeth (Esther Yoo, Ivan Karizna, Artiom Shishkov, Roope Gröndahl).

"Croire que les plus grands musiciens n’ont jamais le trac est une hérésie, lance-t-elle d’emblée. Que dire dès lors des plus jeunes, à l’aube d’une carrière? Là où le public du concours voit une prestation dans son ensemble, le jeune musicien, lui, sait que les jurés épient chacune de ses notes, chacun de ses phrasés, la moindre erreur dans la partition… Je suis dès lors persuadée que la meilleure arme reste la préparation. Il faut tout d’abord être absolument sûr de son répertoire, en sachant clairement où l’on veut aller, sans perfectionnisme excessif, ce qui deviendrait étouffant. Mais il faut surtout s’être frotté chaque fois qu’on le peut à la scène avant le grand concours. Connaître une œuvre est une chose, savoir comment on se sent avec elle devant le public en est une autre. Si on la vit vraiment bien, l’adrénaline va créer un stress positif, une volonté de transmission qui va décupler les possibilités." Conclusion d’Hagit Kerbel: "La préparation à un concours est de toute façon tout à fait différente de celle d’un concert, car elle est très exigeante. Et même si on ne remporte pas l’épreuve, on a progressé, et c’est déjà la première victoire."

Rituels ou exorcismes

Reste que l’humain étant ce qu’il est, les rituels d’avant-scène ont bien souvent valeur d’ultime exorcisme. À chacun le sien. Promenade au grand air, longue sieste ou exercices de relaxation souvent proches du yoga – la violoniste allemande Isabelle Faust y voit la source de son équilibre – font partie des méthodes douces. Certains préfèrent la thérapie du très gros steak de viande rouge protéinée ou le plat de pâtes pour les vertus prêtées aux sucres lents. Mais le stress peut aussi induire, pourquoi le nier, une dépendance à l’alcool, y compris parmi les stars.

Alors, autant terminer par une info un peu plus réjouissante, qu’Hagit Kerbel résume sur un ton des plus joyeux: "Savez-vous ce qui permettait à Arthur Rubinstein de monter sur scène avec une grande sérénité? Faire l’amour…"

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