Christine and The Queens: "Je travaille ma féminité avec des codes de macho"

©Jean Jdujardin

Quand elle a découvert son image sur Times Square à New York et sur les boulevards de Los Angeles, Christine (and The Queens) a éprouvé une minute trente de joie absolue. Avec son nouvel album "Chris", la Française parle haut de la nouvelle féminité et injecte de la french touch dans l’esthétique queer.

On peut l’appeler Christine, Héloïse ou Chris. En ce moment, ce serait plutôt Chris. Comme le titre de son deuxième album. "Certains m’ont demandé si c’était ma façon de créer un autre personnage, masculin, cette fois. Pas du tout. C’est une façon de m’assumer davantage. Et puis, quand on a un surnom, c’est un signe de proximité."

En quatre ans, Queen Christine, comme ses fans la surnomment très souvent, a évolué sur bien des plans. Musicalement, physiquement, psychologiquement… Du coup, on s’est demandé ce qui restait de l’autre qu’on avait connue en 2014. Avait-elle entièrement disparu sous des couches de nouveautés et de changements? "Quand j’ai terminé ce deuxième album, j’ai réécouté le premier, ‘Chaleur humaine’. Et j’ai trouvé qu’on reconnaissait quelqu’un qui va en s’affirmant. Je ne trouve pas que j’ai changé profondément. Mais j’ai muté. Il y a une mutation des problématiques mais c’est un peu les mêmes aussi. Il y a des choses qui sont arrivées dans ma vie. Cet album-ci parle beaucoup de désirs. De désirs vécus, de désirs qui échouent, de toucher, de regarder. Il y a l’autre. C’est beaucoup plus peuplé comme album. J’expérimente plus de choses. Et je sors de ma chambre."

"C’est moins menaçant de dire qu’on est bisexuel que pansexuel. Parce que pansexuel, cela ouvre des abîmes."

"Chaleur humaine" était, comme elle le dit, un album de grande adolescente. Et son succès l’a propulsée dans le monde. Chris s’est découverte bien plus forte qu’elle ne l’imaginait. "Être beaucoup sur scène, devenir une performeuse, voyager. Ça m’a changé. Quand tu montes sur scène, tu es beaucoup plus regardée. L’érotisme vient de là. J’existe davantage dans mon corps et ma sueur. Et j’ai plus de confiance pour vivre mes désirs."

De la french touch dans l’esthétique queer

Christine and The Queens ne se positionne pas comme une icône "queer" (anglicisme qui décrit une identité non-conventionnelle, le mouvement décloisonne les particularismes liés aux genres, à la sexualité). Elle se déclare ouvertement pansexuelle. Comme Janelle Monae, tout récemment. C’est un phénomène neuf dans le showbiz où, jusqu’il y a peu, les préférences sexuelles non-hétéronormées étaient soigneusement cachées au grand public. Les icônes gay ont le plus souvent été des hétéros, d’ailleurs. Et ce, depuis Judy Garland et jusqu’à Lady Gaga…

Ce qui est révolutionnaire, et dont l’attitude et la recherche artistique de Christine and The Queens témoignent, c’est la manière dont elle s’exprime sur la fluidité des genres. La fluidité, pas la bisexualité. Selon Lisa Diamond, auteur de Sexual Fluidity: Understanding Women’s Love and Desire, citée dans le magazine L’Officiel, "la fluidité est un degré de préférence évolutive, qui est affecté par un environnement. On peut avoir une orientation initiale mais réagir à quelqu’un en dehors de notre prisme typé".

Cependant, Christine/Chris s’empare, tout en l’enrichissant, de l’esthétique queer. Dans ses nouveaux clips, elle apparaît athlétique, portant des tenues de tomboy (garçon manqué) et les cheveux courts. Qu’est-ce qui a inspiré son nouveau look? "Les petites frappes, les petits gars, les chemises hawaïennes et les survêts. Dans mon moodboard, j’avais Leonardo DiCaprio dans ‘Romeo +Juliette’. Ce genre de petits héros qui ont besoin de courir vite."

La mode, depuis Jean-Paul Gaultier, a sans cesse bousculé les genres. La new movida, selon le magazine Mixte, c’est de montrer, dans des campagnes de pub, des films ou des clips, des femmes qui mènent la danse face à des hommes moins musclés et plus maquillés.

Christine and the Queens - Damn, dis-moi

Autant les années 90 avaient connu le porno chic, autant depuis 2017, on assiste au queer chic. Une tendance que l’on retrouve aussi bien chez Gucci que chez Vetement, la marque de Demna Gvasalia. Connue pour ses œuvres féministes, la peintre anglaise Sadie Lee a créé une série de tableaux nommée "Tomboys and Crossdressers" mettant en scène des femmes vêtues de pièces du vestiaire masculin. Sa "Venus Envy" nous fait un peu penser à Christine and The Queens. A la différence que Christine/Chris porte peu, voire pas de make-up. Sa vérité à elle est nue. Elle en est d’autant plus interpellante. Les Anglophones diront que Christine and The Queens apporte à l’esthétique queer sa french touch.

Vous venez de fêter vos trente ans. Sentez-vous être entrée dans l’âge adulte?

Un peu quand même. Après, on est d’accord que ce ne sont que des concepts. Et que l’on décide quand on devient adulte. C’est tout ce qui s’est passé avec ce premier album qui m’a rendue plus adulte. Par adulte, on entend une certaine autonomie. Je me souviens de ma vingtaine où j’ai lutté pour être quelqu’un d’autre et là, je suis beaucoup plus en paix avec ce que je suis. L’acceptation vient de la vieillesse. D’ailleurs, je n’ai jamais aimé être jeune. Je n’ai jamais été à l’aise avec la jeunesse classique à laquelle je ne me sentais pas reliée correctement. Peut-être que je vais adorer la quarantaine et la cinquantaine? C’est d’ailleurs très probable. Je vieillirai dans l’espace public. Ça va être génial!

©BELGAIMAGE

Vous pensez être encore dans ce métier à quarante, cinquante ans?

Je l’espère. Cela voudra dire que j’ai encore une carrière. J’aime bien l’idée d’une femme qui vieillit dans l’espace public. Je parle beaucoup de la misogynie qui m’agace, mais elle se manifeste d’autant plus quand les femmes vieillissent. Soit elles dégagent, soit elles se retouchent, soit elles ne sont plus sexualisées.

En tant qu’artiste, où placez-vous votre responsabilité?

Un peu partout. J’ai grandi en tant que jeune fille queer et je me suis beaucoup questionnée sur mon rapport à la norme et sur l’apparence du corps. J’ai vu du théâtre et de la performance partout. Et tout cela est politique. Ma façon d’exister en tant que citoyenne est politique. Donc, en tant qu’artiste, c’est multiplié par dix. Le simple fait de faire de la varitété, c’est un choix politique, même si tu décides de ne pas être politisée. La question corporelle, les "body politics", elle était déjà dans 'Chaleur humaine'. Mais je ne travaille plus les choses de la même façon. Dans le premier album, je voulais échapper au 'male gaze', à la vision masculine des choses, à la façon d’être sexualisée en tant que femme. Je voulais essayer de m’y soustraire pour que l’on se concentre sur le fait que je suis une auteure, une performeuse. Et puis, je me suis rendue compte qu’on ne pouvait pas y échapper. Tu es dedans en tant que femme. Sur mon clip "Saint Claude", je recevais des commentaires sur le fait que je sois ou pas baisable plus que sur la qualité de ma chanson. Après, je suis devenue plus athlétique et je me suis dit que j’allais m’amuser avec le 'male gaze'. Je vais être une femme macho. Et du coup, je reçois des commentaires d’hétérosexuels complètement confus. (Rires)

Le désir et le désordre

Vous vous êtes exprimée en public sur les représentations des genres que vous vivez comme un carcan. En résumé, les femmes doivent être féminines et sexy, les hommes puissants et virils. Et il y a peu de place pour l’entre-deux. Comment pouvez-vous aller plus loin dans votre discours?

L’étape encore plus troublante pour tout le monde est de ne pas répondre. De ne pas préciser. Je pense que cela rend les gens encore plus furieux. C’est moins menaçant de dire qu’on est bisexuel que pansexuel. Parce que pansexuel, cela ouvre des abîmes.

"Aujourd’hui, la pop music est pleine de femmes puissantes. Mais il y a toujours un peu une façon d’excuser la puissance."

C’est déroutant.

Oui parce que tu affirmes que le genre ne fait pas sens pour toi, c’est caduc. Et que donc, la féminité et la masculinité, c’est partout et c’est nulle part. Moi, je travaille ma féminité avec des codes de macho. Mais c’est sans fin une fois que tu déconstruis. Parce que le machisme extrême est proche de la féminité. C’est les muscles huilés, les cheveux travaillés, les bijoux, les chemises ouvertes, c’est hyper offert. Les petits machos n’ont pas conscience qu’ils sont très proches de l’homoérotisme et de la féminité.

Moi, j’aime bien quand c’est troublant et en même temps, c’est déstabilisant. D’ailleurs, l’album parle beaucoup du désir comme force de désordre. Quand je désire quelqu’un, je suis toujours surprise par qui. Parce que c’est très mystérieux. Du coup, cela me transforme aussi parce que je ne sais plus qui je suis. Et si tu échappes au binarisme, tu échappes à plein de trucs qui sont marketés pour. L’esthétique queer est une remise en question d’une société de consommation.

Mais l’esthétique queer n’a-t-elle pas été définie surtout par des hommes?

Très bonne question. Pour les acteurs les plus connus. Mais comme tout, en fait. Il y a beaucoup de femmes qui sont passées sous silence. Mais cela commence à bouger. Je pense à des performeuses comme Fever Ray ou le groupe The Knife, Peaches…

Christine and the Queens - 5 dollars

Beth Ditto?

Oui, Beth Ditto. Il y a quand même des femmes. Comme nous vivons dans une société patriarcale, même dans la représentation de la communauté homosexuelle, il va y avoir un double travail. Mais ça peut bouger. J’espère.

Pensez-vous détenir un pouvoir symbolique?

Il est possible que j’ai une influence mais je ne l’intellectualise pas trop. Je n’aime pas trop la solennité. Dans la création, cela aboutirait à quelque chose d’hautain que je n’aime pas. J’essaie toujours de réfléchir à ce qui me manque. A ce que j’ai envie de voir ou à ce qui m’énerve. Je réfléchis de façon très intime mais après cela peut résonner chez d’autres.

Quand vous citez les artistes qui vous ont inspirée pour cet album, vous citez Madonna et Janet Jackson, soit des femmes hyper sexualisées. Mais aussi Bruce Springsteen, un modèle de virilité rock et Gainsbourg période "Love On The Beat".

"L’esthétique queer est une remise en question d’une société de consommation."

Ce qui m’intéressait dans "Love On The Beat", c’est cette esthétique complètement queer. Mais personne ne l’entend. Pour moi, il y a des chansons explicitement homosexuelles sur cet album, pourtant personne ne l’a commenté en France. Madonna, je suis d’accord qu’elle est très féminine mais elle est aussi très macho. Elle est dans une féminité presque agressive. Je pense aux seins coniques de Jean-Paul Gaultier qui sont presque phalliques. C’est assez troublant. Elle a une attitude complètement prédatrice qu’elle n’excuse jamais. Aujourd’hui, la pop music est pleine de femmes puissantes. Mais il y a toujours un peu une façon d’excuser la puissance. Et moi, je réfléchis à ça en tant que féministe.

#metoo a-t-il changé la donne?

Je pense que ce n’est que le début d’une très grande conversation. Aucune femme n’a été surprise de ça. Ce n’est que la formulation d’une société violente à l’égard des femmes. Il y a encore plein d’étapes à passer comme de rendre justice aux femmes oubliées ou de parler des femmes qui désirent. Quand j’écrivais l’album, j’ai découvert une auteure américaine, Maggie Nelson. Elle écrit des poésies très crues et juste après, elle fait un parallèle avec un philosophe. Il y a, chez elle, une complexité dans l’écriture qu’on refuse parfois aux femmes et qu’on laisse beaucoup aux hommes. Un homme peut être complexe et don juan, c’est sexy. Mais une femme doit choisir: salope ou intellectuelle. On ne peut jamais être les deux. Dans la chanson "Folarse", je pars de cette idée.

Le nom de votre maison d’édition est Intranquillité. C’est la condition de l’artiste et de la femme?

Oui. Avant ce nom-là, j’avais pensé à Parano mais c’était déjà pris! (Rires). J’aurais trouvé ça pas mal de faire des courriels de relance avec en fin de message: Cordialement, Parano. Il y a chez moi une forme d’insatisfaction et d’intranquillité mais ce n’est pas morbide. Ce rapport au risque et à l’urgence participe de ma raison d’écrire. Si je n’ai plus ça, j’arrête.

Critique tous les funks

Si Christine and The Queens est arrivée au funk, c'est certainement parce qu'elle admire Michael Jackson (surtout dans sa période "Dangerous") mais, comme elle le précise, aussi parce qu'elle aime le G-Funk. Un genre plus languide et peu pratiqué par des artistes féminines. Ce nouvel album est enrichi de cette influence et de l'apport de Dam Funk, producteur californien, créateur du "modern funk". Très différent de "Chaleur humaine" (le premier opus de Christine and The Queens), "Chris" est uptempo, upbeat, funky, électro, provocant. Avec même un clin d'œil à Bruce Springsteen et aux solos de guitare eighties dans "Le G". Sa manière de chanter a évolué également. L'influence de la langue anglaise est frappante y compris dans ses textes en français. Le rap, genre auquel elle ne touche pas mais qui la titille, semble avoir imprégné son écriture. On trouve dans ses textes quelques punchlines telles "Qu'est-ce qu'une femme doit faire ici?" dans "Follarse" ou "Que faire de l'énergie que je perds?" dans "Damn, dis-moi". Queen Christine avance avec ses quelques certitudes et ses nombreux doutes. Mais avec force toujours.

Sortie le 21 septembre.

En concert à Forest National le 12 octobre.

 

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