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interview

Donald Glowinski: "Les orchestres sont des modèles d'organisation"

Donald Glowinski, chercheur en neurosciences à Genève. ©doc

À l'occasion d'un colloque-festival sur les superpouvoirs de la musique, on s'intéresse à l'extraordinaire plasticité des ensembles musicaux qui pourrait être reproduite en entreprise pour parer aux incertitudes de l'époque.

Du 20 au 23 mars, "BAM! Brain & Music", un passionnant colloque-festival explore les effets impressionnants de la musique sur le cerveau. Il réunit une quarantaine de spécialistes internationaux, comme la neuropsychologue d'origine belge Isabelle Peretz (Université de Montréal), qui ouvrira les festivités à l'Hôtel de Ville de Bruxelles.

La musique comme outil thérapeutique, éducatif ou de développement professionnel seront autant de thèmes abordés, mais aussi la manière dont elle peut être une source d'inspiration précieuse pour les organisations sociales, et notamment l'entreprise, en cette période de perturbations incessantes.

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C'est l'angle que nous avons retenu à L'Echo, en tendant le micro à l'un des conférenciers du BAM!, le Suisse Donald Glowinski, chercheur en neurosciences et directeur à l'Université de Genève.

France Culture | "Cerveau musical" avec Isabelle Peretz, chercheuse à l'Université de Montréal.

Quel est l'objet de vos études?

J'ai toujours fait en sorte d'associer la recherche neuroscientifique fondamentale au domaine musical, en voulant comprendre pourquoi les groupes musicaux, tels que les quatuors ou les orchestres, peuvent être des modèles d'organisation d'équipes. Cela m'amène ainsi à enseigner, à l'Université de Genève, les principes de la résilience organisationnelle aux MBA, à des publics de financiers, de businessmen et businesswomen extrêmement bien formés. On parle ici de la capacité des structures d'organisation à pouvoir garder leur cohérence, leur capacité de survie, quelles que soient les perturbations auxquelles elles sont soumises.

Quel est le protocole pour mettre en adéquation l'organisation sociale au sein de ces ensembles musicaux et ce qui se passe réellement dans le cerveau des artistes qui les composent?

On a ce qu'on appelle des niveaux d'échelle, dont le premier est dit "comportemental". On essaie de comprendre le comportement des musiciens en leur posant des capteurs: un set-up expérimental qui permet de décoder l'ensemble des informations concernant le mouvement, les regards, le positionnement. Une fois ces données alignées, on va pouvoir interpréter les types d'interactions et les dynamiques à l'œuvre.

Université de Genève: "Quand la musique joue sur le cerveau".

Concrètement?

Prenez les quatre membres d'un quatuor. On leur pose des capteurs sur la tête, et parfois sur certaines parties du corps, pour visualiser comment, sur un type de morceau ou d'improvisation donné, ils vont réussir à s'accorder. À partir de là, au moyen de tout un travail d'algorithmie et d'analyses mathématiques, on va chercher à comprendre les processus d'adaptation qui se mettent en place lorsque vous leur demandez d'introduire une perturbation, comme une fausse note.

"En musique, quand il y a un problème, ça s'entend rapidement. Cette visibilité en temps réel, l'entreprise adorerait l'avoir aussi."

Donald Glowinski
Chercheur en neurosciences

Dans un quatuor chevronné, les trois autres membres viennent automatiquement compenser et soutenir le "fautif", et tout rentre vite dans l'ordre. Il y a une plasticité remarquable…

Exactement. Vous allez voir comment la personne se sent désemparée face à l'événement perturbateur et le temps qu'elle va mettre pour se réadapter à titre individuel. On va voir, également, la dynamique qui va se créer au sein du groupe et faire en sorte que le mouvement de l'un va être compensé par celui de l'autre. C'est tout cet ensemble d'ajustements continus qui va permettre de définir ce qui s'apparente à une stratégie efficiente versus non efficiente.

Grâce à la résonance magnétique, on obtient des cartographies cérébrales qui permettent de comprendre pourquoi le groupe d'experts musiciens, avec parfois différents types d'expertise en son sein, obtient un taux de réussite plus élevé que les non-experts.

Donald Glowinski, chercheur en neurosciences à Genève. ©DGL

Quelle est la force de la musique dans ce contexte?

C'est que, quand il y a un problème, ça s'entend rapidement. Cette visibilité en temps réel, l'entreprise adorerait l'avoir aussi. Mais qu'est-ce qu'elle fait? Elle fait des KPI, des dashboards, en espérant, à chaque seconde, avoir les résultats de ces indicateurs de performance. Et, finalement, vous passez plus de temps à compiler des rapports qu'à agir! C'est comme si on demandait à un musicien, dans un orchestre, si chaque note qu'il joue est juste...

Quel est alors votre modèle pour transposer à l'entreprise vos constats en musique?

Il tient en trois lettres: "PAC". "P", c'est la partition. On définit ainsi le mode dans lequel on joue et ses modalités: baroque, jazz, ou musique contemporaine avec sa partition extrêmement élaborée. Et puis on laisse à la personne la liberté d'associer, d'inventer: il y a un ajustement possible.

En entreprise, les managements et les hautes directions ont aussi des partitions, qu'il s'agisse de micro-management ou de grandes lignes d'action. Mais les gens oublient souvent de savoir à quel degré les appliquer, la "granularité" vers laquelle il faut tendre et qu'il faut préciser. Certaines personne auront besoin d'avoir une partition au détail près, du type "musique contemporaine", sinon elles se sentiront dépossédées ou sans contrôle. D'autres, avec la même information, auront l'impression que vous essayez d'influencer chacune de leurs actions.

Diriger l'entreprise comme un orchestre, ça marche!

Et le "A" de "PAC"?

C'est précisément l'autonomie. On sait très bien que s'il n'y a pas d'autonomie dans une activité, et que tout dépend de la validation de quelqu'un d'autre, cela produit un désengagement complet. Si un chef d'orchestre devait systématiquement aller derrière chaque instrumentiste pour lui dire quelle note il doit jouer et comment, les musiciens n'auraient vite plus aucune envie de s'impliquer dans l'orchestre...

"La codépendance, c'est dire que ce qu’on fait a un impact sur les autres. L’orchestre modélise magnifiquement cette situation."

Donald Glowinski
Chercheur en neurosciences

Enfin, le "C" de "PAC" fait référence à la codépendance. C'est qu'il ne suffit pas de donner une certaine autonomie aux personnes ou de comprendre quelles sont leurs marges de liberté réelles. C'est dire que ce qu'on fait a un impact sur les autres. Et l'orchestre modélise magnifiquement cette situation. Vous avez une partition, vous avez une autonomie dédiée à chacun, mais c'est toujours lié à l'impact en temps réel de votre action sur le comportement des autres.

C'est cette perception organique globale qui manque en entreprise?

L'entreprise n'a parfois pas de partition très claire. Elle n'est parfois pas très claire non plus sur l'autonomie qu'elle donne à ses employés et collaborateurs. Et, de surcroît, si elle la donne, personne n'a réellement de lisibilité quant à la manière dont son travail impacte celui des autres. Ce que l'organisation musicale nous montre, c'est que quand on commence à avoir une vue claire sur chacune de ces parties, ça sonne tout de suite beaucoup mieux

«BAM! Brain & Music», du 20 au 23 mars: quatre jours de rencontres, débats et concerts. Un partenariat entre la RTBF, l’Académie royale de Belgique, le Collège Belgique, le Conservatoire Royal de Bruxelles, le Conseil de la Musique et Pianorama, placé sous les auspices de la Présidence belge du Conseil de l’Union européenne. Infos: www.bam-festival.be

Les super pouvoirs de la musique | ARTE
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