Etienne Daho: "Il y a beaucoup de résistants dans la pop française"

©Richard Dumas

Après plus de 30 ans de carrière, l’infroissable Étienne Daho reste d’une déconcertante modernité. En retraite à Soho, il se livre en exclu avant sa seule date belge de l’été au Brussels Summer Festival.

Quand Étienne Daho se lance au début des années 80, la terre est quasi vierge. Gainsbarre défigure Gainsbourg, Polnareff est exilé, Christophe est au purgatoire. Et pourtant, le printemps 1984 est radieux. Avec un zeste de funk, une marinière et une perruche verte, le petit prince de Rennes réinvente le crooner français. Trois décennies ont passé, et les liserés du bel Étienne semblent être devenus le point de ralliement musical des jeunes pousses d’aujourd’hui. Daho, le timide, rayonne… Mais il revient de loin.

À écouter: "Les chansons de l’innocence retrouvée", "Diskönoir, live", Etienne Daho (Polydor/Universal Music)

À voir: en concert le 21 août, au Brussels Summer Festival. Tickets: www.bsf.be

 

Rescapé d’un grave accident de santé, Étienne Daho s’est vu contraint d’annuler toutes les dates de sa précédente tournée. Son dernier album, "Les Chansons de l’innocence retrouvée", est sorti malgré tout en novembre 2013. Et c’est avec un an de retard que le "Diskönoir Tour" a pu enfin démarrer. Costume sombre impeccable, lunettes noires, mèche parfaite, sous un éclairage bleuté… Daho écume à présent les festivals d’été, serein, régénéré.

Extrait de l'album

Avant son concert exclusif en Belgique, le 21 août à Bruxelles, il est parti se ressourcer à Londres. Au bout du fil, on retrouve son beau tissu de voix. Et un homme libre, pudique et élégant. Son GPS personnel, constitué de souvenirs de disques, de concerts, de fêtes vécues ou fantasmées, le conduit à l’aveugle dans Soho. Sous les pavés, la pop. Et sous l’apparente légèreté d’une star perce une épaisseur inattendue.

Vous passez beaucoup de temps en "exil", à Londres. C’est une ville qui compte beaucoup pour vous?

©Richard Dumas

Je vis toujours à Paris, mais Londres, c’est une vieille histoire d’amour… C’est très inspirant. Déjà, c’est une ville qui me permet de marcher, beaucoup. Ensuite, j’adore l’énergie de Soho! J’y trouve plein d’idées pour écrire. La musique y est présente en permanence, on peut se laisser embarquer par plein de surprises, voir des concerts improbables… Loin de cette pop monstrueuse, faite pour la consommation rapide, qui déforme l’oreille des ados. J’ai l’impression que tout, dans cette ville, renaît à chaque fois de ses cendres.

Il y a deux ans, au cours de l’été, vous avez failli mourir d’une péritonite… En ce moment, quel est votre état d’esprit?

Tiens, c’est vrai, il s’en est fallu d’un cheveu. Mais j’ai complètement oublié cet épisode… (Rires.) Je l’ai pris comme un rappel à la réalité, au respect de la vie. Du coup, cette nouvelle tournée "Diskönoir" est très différente de celle centrée sur l’album. Le fait de jouer en festival y est pour beaucoup: il faut de suite capter le public, donner ce qu’il veut, pour que l’ambiance soit la plus festive possible. On mélange d’anciens titres avec les nouveaux. C’est très excitant, aussi, de découvrir d’autres mondes, d’autres artistes, de proposer des titres à des gens qui ne seraient jamais venus m’écouter.

Vous commencez vos concerts avec "Satori thème". Ce retour dans le passé, à l’album charnière qu’est "Pop Satori", c’est par instinct de survie?

Pour moi, cet album a toujours été comme une planche de surf. "Pop Satori" incarne la fin d’une décennie folle. Il capture les derniers feux d’une fête, une fin de party éthylique et charnelle. On y porte un masque de légèreté, mais l’insouciance du Palace, des Bains Douches commence à disparaître. C’est le début d’une gueule de bois… À l’époque, je voulais capter le son électro qu’inventait William Orbit. Mais la production s’est révélée chaotique. Quand, chez Virgin, ils ont écouté le disque pour la première fois, ils étaient consternés. Ils trouvaient que cela manquait de tubes, que la voix était noyée dans la musique. Or ce disque a été un moment exceptionnel, un énorme cadeau. "Pop Satori", c’est le disque à travers lequel les gens m’ont découvert… Aujourd’hui, ce titre renvoie surtout à une légèreté retrouvée, l’impression d’avoir effectué un parcours en boucle et d’être revenu à un point d’où l’on peut redémarrer, avec maturité et détachement.

Vous avez débuté à une période de pop légère, presque hédoniste. Avec le recul, êtes-vous nostalgique de cette époque?

Ce n’est pas tant l’époque que je regrette, mais la manière dont a évolué l’industrie. Plus personne n’est vraiment rare aujourd’hui à la radio, et plus largement dans les médias. Ce n’est pas la faute des artistes, mais plutôt le résultat d’une forme de profusion. Or, pour moi, la pop française a toujours été underground. Au début des années 80, la scène qui me réunissait à Elli & Jacno, Taxi Girl ou Marquis de Sade, essayait de donner le change à un état d’esprit trop romantique, trop sombre, en distillant des couleurs plus joyeuses. Soudain, nous, Français, n’avions plus à rougir face aux Anglais. Mais la vie est bien meilleure aujourd’hui… À l’époque, on n’était pas du tout des businessmen. On était de petits artisans. Pas du tout formés au marketing. Mais les musiciens des années 80 se sont tellement fait avoir, qu’il est presque normal qu’en réaction, ceux d’aujourd’hui soient plus armés.

Aujourd’hui, une nouvelle génération de pop "Made in France" se réclame, à des degrés divers, de votre influence. Vous vous sentez proche d’eux?

Très honnêtement, ça me fait un immense plaisir parce qu’en plus, ce sont des artistes que moi aussi j’apprécie beaucoup. Et mon rôle, justement, c’est d’amener un peu de lumière sur des artistes dont on parle peu. Alors que cette scène bouillonne! L’année dernière, j’ai parrainé une soirée "Tombés pour la France" avec une quinzaine d’artistes. C’était l’occasion, pour des groupes comme Lou Doillon, Aline, La Femme, Lescop ou François and The Atlas Mountains, d’électriser à nouveau la salle Pleyel. Mais les gens n’ont pas compris… Or la pop, c’est un espace de liberté qui échappe aux contraintes des autres genres musicaux. C’est une zone floue dans laquelle on peut tout s’autoriser. Même les autres styles musicaux. Mais la pop française reste un genre complètement incompris… Elle échappe totalement aux radars des médias internationaux. Du coup, il y a beaucoup de résistants. Des gens qui luttent pour leur singularité.

Pourquoi n’avoir jamais tenté le rock?

Le rock a ouvert très grand les portes de ma sensibilité d’adolescent. C’est une musique que je vénère. Mon premier album acheté était "The Pipers at the Gates of Dawn", du Pink Floyd avec Syd Barrett. J’ai aussi été totalement happé par les Stooges et les trois premiers albums du Velvet Underground. Mais j’aime trop ces musiques pour pouvoir m’en approcher. Je me suis toujours dit qu’il valait mieux inventer quelque chose que de faire de mauvaises copies en français… Mais le rock m’a tellement imprimé qu’il ressort dans mes chansons, sans même que je ne le convoque.

Sur votre dernier album, "Les Chansons de l’innocence retrouvée", vous avez invité Deborah Harris (Blondie) et le célèbre guitariste de Chic, Nile Rodgers, à jouer sur deux morceaux…

J’ai rencontré Nile à New York, en 1991, et lui ai demandé de produire mon disque "Paris ailleurs", mais il ne pouvait pas. Il y a trois ans, lorsque j’ai commencé à écrire mon nouvel album, j’ai immédiatement pensé à lui. Je souhaitais faire un disque très disco. Mais une disco noire. Au bout du compte, on en est assez loin… Mais c’est le toucher unique de Nile et son sens du groove qui ont apporté la couleur dont nous rêvions. Il y a beaucoup de générosité dans son jeu.

Il y a une chanson, "L’Étrangère", sur votre album. On pense à Camus, à l’Algérie, aux boat people… Il existe donc, en France, des pop stars engagées?

J’ai passé ma vie à transformer des moments d’émotion en chansons. Aussi, j’ai beaucoup parlé de moi en parlant des autres. Aujourd’hui, j’ai moins besoin de faire le tour de mes états d’âme. Je suis plus apaisé. Enfin, "provisoirement"… En tous cas, je suis plus sensible à l’état du monde. Beaucoup de ces chansons sont engagées, mais je ne les écris pas à l’encre rouge. L’engagement, c’est à chaque instant. Et pas forcément en public ou sur scène. Il faut rester cohérent dans son attitude. C’est pourquoi, je n’aime pas le côté "bon cœur" de certains artistes français.

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