Il y a 100 ans sortait le premier album de jazz

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Le tout premier album de jazz au monde, "Livery Stable Blues" de The Original Dixieland Jass band, a été gravé il y a 100 ans. Cette année 2017 est placée sous un signe jazzy, avec un double festival.

L’année 1917 serait-elle celle du jazz? Peut-être… Cette année-là, en effet, est marquée par des moments phares de l’histoire du genre, à commencer par l’enregistrement du tout premier album de jazz au monde: "Livery Stable Blues" de The Original Dixieland Jass band. Et c’est aussi l’année de naissance de Gillespie, Mongo Santamaria, Monk et Fitzgerald. 100 ans donc. Pour Flagey et l’Ancienne Belgique l’occasion est toute trouvée pour proposer, conjointement un programme inédit autour du jazz sous le label "Jazz 100".

N’est-ce pas le Belge Adolphe Sax, né en 1814, qui inventa l’instrument du jazz par excellence?

Pour fêter ce centenaire, les deux institutions bruxelloises élaborent ensemble un programme 100% jazz. Le coup d’envoi est donné le 12 janvier avec le Brussels Jazz Festival. Pendant 10 jours, Flagey propose une sélection unique de films, de conférences et de concerts. Le Brussels Jazz Festival est également l’occasion de lancer "Une histoire de jazz", une série de cinq conférences orchestrée par Marc Danval et Marc Van den Hoof. Dès le 23 janvier, l’Ancienne Belgique, quant à elle, met sur pied pas moins de deux concerts jazz par mois, jusqu’en mai. Dans les deux lieux, la programmation met en valeur aussi bien les artistes belges que le meilleur du jazz international.

Mais le jazz, finalement, commence bien avant 1917…

De tous les genres musicaux, le jazz est certainement celui qui a le plus évolué au fil du XXe siècle. Si le premier album enregistré reste "Livery Stable Blues", le genre naît quelques décennies plus tôt, dans un contexte musical et sociétal particulier. C’est à la Nouvelle-Orléans, en Louisiane, au cœur de la population afro-américaine, qu’il apparaît, teinté d’une dimension politique: la lutte contre l’oppression et l’esclavagisme ambiant. Musicalement parlant, le jazz trouve ses origines dans le blues et le ragtime de la fin du XIXe siècle.

Grosso modo, chaque décennie — et avec elle ses musiciens et chanteurs phares — réinventera la musique jazz jusqu’à produire "l’acid jazz" des années 90. Aussi, les années 20 voient-elles apparaître le swing et l’avènement des big bands. L’époque est alors marquée par Louis Armstrong et Duke Ellington. Dans la décennie 40, le genre se complexifier subtilement avec Charlie Parker et la naissance du "bebop", qui se développe en opposition au swing. 1949 est une date phare: Miles Davis enregistre une première version de son "Birth of the Cool" et ouvre ainsi la voie au "cool jazz"; tandis que John Coltrane, Ornette Coleman ou encore Archie Shepp découvrent le "free-jazz".

Une nouvelle forme apparaît dans les années 70: "le jazz fusion". Musicalement parlant, on pourrait le décrire comme un mélange entre le jazz de l’époque et d’autres styles musicaux contemporains, comme le rock ou le funk. Le musicien le plus représentatif de ce courant, après Miles Davis, est Frank Zappa et son album "Hot Rats", qui parait en 1969. Les dernières décennies du XXe siècle voient, quant à elle, apparaître un "acid jazz", un subtil mélange jazz et de disco, qui produit des sons beaucoup plus denses, voire agressifs.

Et le jazz de demain? Il se caractérise certainement par une large place laissée à l’improvisation et à l’ouverture vers d’autres instruments, moins classiques que le saxophone, la trompette, le trombone ou le piano, comme par exemple… l’harmonica.

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Le jazz et la Belgique

Si l’on évoque plus volontiers la Belgique comme une terre de bandes dessinées ou de poésie, le jazz présente aussi, chez nous, une vraie spécificité qui pousse certains observateurs à en faire un des fleurons du plat pays, et ce même avant la création de l’état belge…

D’ailleurs, n’est-ce pas, Adolphe Sax, né en 1814, qui inventa l’instrument du jazz par excellence? Et la ville de Liberchies, en province de Hainaut n’a-t-elle pas vu naître le père du jazz manouche, Django Reinhardt?

De 1959 à 1967, Chet Baker et les vedettes du jazz d’antan ont fait de Comblain-la-Tour, la capitale mondiale du jazz.

Grâce à Marc Danval, historien et archéologue du genre, on apprend, dans son "Histoire du jazz en Belgique" (éditions Avant-Propos), que c’est un musicien belge, Omer Van Speybroeck qui enregistre l’album "Since My Best Gal Turned Me Down", aux côtés de Bix Beiderbecke, le 25 octobre 1925. Que dire encore de l’incroyable aventure du Festival Comblain-La-Tour, qui doit son existence à la présence inopinée d’un GI américain, Joe Napoli — impresario de jazz dans le civil — dans cette bourgade liégeoise fin des années 50? De 1959 à 1967, Chet Baker et les vedettes du jazz d’antan ont fait de Comblain, la capitale mondiale du jazz.

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Certes, il y a peut-être un certain chauvinisme à attribuer au monde belge les grands faits de l’histoire du jazz du XXe siècle, mais il reste que, depuis la seconde moitié de ce siècle, on peut voir un certain nombre d’artistes nationaux se démarquer sur la scène internationale.

À commencer par le regretté Toots Thielemans, qui interprète, en 1962, un véritable "tube" avec "Bluesette", une valse musette avec des accents de jazz. Avant lui, les Liégeois René Thomas, Bobby Jaspar et Jacques Pelzer se sont imposés, dès les années 40, comme les trois grands représentants du genre et les premiers artistes belges à s’expatrier et faire carrière aux Etats-Unis.

Nés fin des années 50 ou début des années 60, plusieurs grandes artistes belges forment un âge d’or du jazz belge. Un des points centraux ou fédérateurs de cette génération est sans doute à trouver autour d’Aka Moon, avec Fabrizio Cassol, Stéphane Galland et Michel Hatzigeorgiou, mais aussi avec des musiciens comme Steve Houben, Philip Catherine, Michel Herr, Philippe Aerts ou encore Dré Pallemaerts. Eux, parmi tant d’autres.

Et demain? Il n’est pas impossible de voir se dessiner une révèle sérieuse et de qualité autour de Jean-Paul Estievenart, Igor Gehenot et Antoine Pierre. À suivre, donc…

Fabian Fiorini

Né à Liège en 1973, Fabian Fiorini est pianiste et compositeur. Il a une expérience musicale sur la scène belge et internationale très variée: on l’a notamment vu aux côtés d’Aka Moon, d’Anna Teresa de Keersmaeker, Jeroen Van Herzeele, ou encore Joe Lovano. Depuis plusieurs années, il enseigne au conservatoire de Bruxelles.

L’improvisation a un rôle considérable dans votre musique. Comment appréhendez-vous ce travail particulier?
C’est un travail différent. L’interprète, lui, joue un son qui lui est imposé. La difficulté majeure de son jeu est celle-ci: ne pas commettre d’erreur technique; il doit faire revivre quelque chose de déjà connu. Avec le jazz, on se laisse aller à l’improvisation: c’est de la recherche en direct. Adolescent, j’ai commencé la musique par les percussions et le piano. C’était techniquement très compliqué et, surtout, j’avais envie de m’exprimer, de faire une musique d’aujourd’hui.

C’est donc une nouvelle vision du jazz, finalement?
Au départ, le jazz, c’était avant tout un style de musique, parfois considéré à ses débuts comme de la "sous-musique", qui avait pour but de dire une réalité sociale sur la condition des Afro-Américains. Après, au fur et à mesure, cette musique a perdu son enjeu sociétal. On ne peut plus jouer comme Bill Evans ou Miles Davis, mais on doit les étudier pour faire sa propre musique. Miles Davis disait, à peu de choses près:"Ma plus grande émotion musicale, c’est un son de Charlie Parker. J’ai essayé toute ma vie de refaire vivre ce choc à mon public." Finalement, c’est cela la définition du jazz et de l’improvisation: tenter de faire vivre une émotion, mais dans une société particulière, à un moment donné, afin qu’elle parle aux gens. Le musicien doit se dire: comment puis-je faire pour toucher les gens? Il est important de se dire qu’aujourd’hui peut amener quelque chose de différent d’hier.

Le public a donc un rôle central dans votre travail de création?
Cela m’évoque l’histoire de l’arbre qui tombe dans la forêt. Est-ce qu’il fait du bruit, si personne n’est là pour l’entendre tomber? Le rapport entre le musicien et le public est le même. Le concert c’est l’avenir; le CD a mis une certaine distance entre la musique et le public. Le public est éminemment important, car c’est devant lui qu’on est vrai. Il nous donne une énergie, un enjeu. Lorsqu’on joue, notamment en improvisant, quel que soit le nombre de personnes présentes, jouer consiste à trouver des solutions à des "problèmes" du moment.

Vous avez joué avec de nombreux jazzmen et groupes différents. C’est une tendance constatée régulièrement en Belgique…
Oui, c’est tout à fait juste. Cela s’explique. Depuis plusieurs années, il y a le conservatoire et les écoles de jazz. On peut être "pro" après trois ans de cours. Évidemment cela ne suffit pas. Même avec ce diplôme, on se rend compte qu’il nous manque beaucoup de choses. Le groupe permet d’apprendre telle chose, tel rythme. Finalement, chaque groupe est une mini-école, un stage nécessaire. Jouer dans différents groupes, cela permet d’atteindre une maturité, de se chercher et de trouver "sa musique".

Mélanie De Bisaio

Elle est certainement la chanteuse belge la plus en vogue du moment. Passionnée, très jeune, de danse classique et de chant, elle se lance à corps perdu dans la musique, de la flûte traversière en passant par le rock, avant d’arriver au jazz…

Quel est votre premier contact avec le jazz?
Au Conservatoire royal de Bruxelles. Je devais choisir entre la voie classique ou celle du jazz. Au départ, j’ai toujours plus d’affinités avec les instrumentistes. Ce sont davantage les sons musicaux que le "scat" qui m’intéressent dans cette musique.

Qu’évoque pour vous le mot "jazz"?
Pour moi, "le jazz" évoque avant tout la création spontanée. Je n’aime pas reproduire une musique figée. Chaque concert doit être une nouvelle création. Ce qui m’inspire, c’est avant tout la liberté de l’improvisation; on ne sait jamais où l’on va, mais on sait qu’on va y aller. La musique est une création spontanée et le résultat est toujours différent, car il dépend de plein d’éléments, dont le public et sa réaction, l’acoustique de la salle, etc. En concert, c’est chaque soir une histoire singulière. C’est cet état d’esprit, ce goût pour l’improvisation qui me fait aimer le jazz.

Vous êtes belge, d’origine italienne, mais vous privilégiez pourtant la langue anglaise lorsque vous chantez. Est-ce un moyen pour rayonner à l’étranger?
La langue du jazz est l’anglais. Je ne me suis jamais posé la question de savoir dans quelle langue j’allais chanter. C’est naturel: l’anglais s’est imposé comme une évidence. Parfois même, je dors, je pense en anglais. Mais je n’exclus pas le jazz francophone.

Quel regard portez-vous justement sur la scène belge?
Nous, les artistes belges, nous arrêtons les catégories. On mélange les influences, moi-même j’ai envie de dépasser les étiquettes. Cela fait du bien, par exemple, d’être invitée au festival Rock Werchter. Les frontières du genre s’ouvrent enfin. Le jazz, pour moi, c’est avant tout un état d’esprit vers l’ouverture, bien plus qu’un son.

Vous avez enregistré, en 2016, votre dernier album, "Blackened Cities", extraordinaire par sa singularité: une seule plage, une longue improvisation de 25 minutes.
Oui, c’est un album qui est né par "accident". Un jour, avec mes musiciens, nous nous sommes réunis en studio et nous avons commencé à improviser, pendant de longues minutes. Nous en avons fait deux enregistrements. Au départ, je ne pensais pas en faire un CD, d’autant que la maison de disque, après "No Deal", voulait un "album de chanteuse". Cet album est une coupure, une ouverture vers autre chose.

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