interview

"Je ne suis pas sur scène pour m'exhiber"

©Sim Canetty-Clarke

Stars mondiales du piano classique, le Canadien Marc-André Hamelin et le Norvégien Leif Ove Andsnes, célèbrent "Le Sacre du Printemps" de Stravinsky en version pour deux pianos. Note: 5/5

Il est 10h à Boston, où il est en tournée, 16h à Bruxelles. Quelques minutes avant notre entretien téléphonique transatlantique, Marc-André Hamelin a reçu un coup de fil de son label lui annonçant la critique enthousiaste du magazine de référence anglais "Gramophone", qui voit ce disque comme l’un des possibles CD de l’année. On a beau être l’un des tout grands du clavier, cela fait toujours plaisir. Et l’entretien démarre avant même la première question…

Marc-André Hamelin: Saviez-vous que la version originale du "Sacre" écrite par Stravinsky l’était pour un piano à quatre mains, et non pour deux pianos. À cette époque-là, tout ce qui était composé pour orchestre se voyait aussi publié en arrangement pour un piano à quatre mains. Il s’agissait de populariser la musique. Le "Sacre du Printemps" n’y a pas fait exception, d’autant que cet arrangement permettait d’être utilisé pour des répétitions de ballet.

Qu’apporte une interprétation à deux pianos?
Elle est beaucoup plus aisée – pas de collision sur le clavier! Mais a aussi deux pédales, ce qui offre beaucoup plus de couleurs, et plus de diversité dans le jeu et les attaques.

Vous avez modifié la partition originale?
On pourrait jouer sur deux pianos la version originale. Mais certaines lignes et certains contrepoints n’ont pas été inclus par Stravinsky dans son propre arrangement. Nous en avons ajouté, Leif et moi-même.

Au piano, on perçoit tout à coup ce que j’appellerais les interstices, tout ce qui se passe à l’intérieur de ce corpus.
Marc-André Hamelin
Pianiste

Le public connaît bien le "Sacre" en version orchestrale. Au piano, on découvre d’autres choses?
Oui, car c’est remarquablement écrit. La musique paraît plus claire, plus lisible. On en perçoit tout à coup ce que j’appellerais les interstices, tout ce qui se passe à l’intérieur de ce corpus.

Vous proposez aussi le "Concerto pour deux pianos", plus tardif. Peut-être moins "commercial" de la part d’un compositeur qui savait écrire pour plaire?
Ce n’est pas une œuvre des plus simples pour le public. On est loin du "Baiser de la fée" ou de "Pulcinella". Mais c’est l’une de ses pièces que Stravinsky chérissait le plus dans toute sa production. Il faut la réécouter pour en percevoir l’immense richesse. Elle compte des moments de grande complexité harmonique. Et même un hommage à Bach dans le prélude et fugue.

Votre interprétation doit aussi sa réussite à votre grande complicité avec Leif Ove Andsnes. Le secret?
Il m’avait invité lors de son festival, en Norvège, en 2008. Nous nous sommes revus à Londres, où je lui ai proposé le "Sacre" à deux pianos. Cela l’a passionné. Nous l’avons présenté plusieurs fois, notamment à Bruxelles en 2010. Nous l’avons ensuite inclus dans une tournée mondiale et enregistré lors de notre passage à Berlin. Notre complicité vient du fait que nous avions la même envie de réaliser quelque chose d’exceptionnel. Leif est une personne extraordinaire. Il est d’un caractère extrêmement "honorable" – je ne trouve pas le mot en français! – et d’une telle bonté…

Vous êtes aussi un très grand virtuose. Mais ce mot-là, vous ne l’aimez pas…!
A priori, c’est un compliment. Un virtuose utilise à plein toutes ses capacités physiques, mentales et émotionnelles pour réaliser sa propre vision artistique. Ce sont des qualités innées, qu’il faut évidemment raffermir avec le temps, en quête d’un idéal qu’on n’atteint jamais. Hélas, pour beaucoup de gens et notamment dans la culture française, un virtuose est un athlète du clavier. Il fait de grands gestes pour souligner ses incroyables prouesses digitales! Or la musique, ce n’est pas ça du tout. Je ne vais pas sur scène pour m’exhiber, mais pour célébrer le miracle de la musique et de la créativité humaine. Pour partager mes enthousiasmes et mes découvertes.

À propos de découvertes, votre longue discographie salue beaucoup de noms peu connus.
Mon label Hyperion ne se plie pas aux études de marché, comme le font les multinationales du disque! Cette liberté me permet d’enregistrer beaucoup de compositeurs délaissés ou oubliés…

…parfois avec raison, non?
On blâme toujours les compositeurs moins connus mais jamais les interprètes! Mais ces derniers sont-ils toujours les plus aptes à faire briller leur musique? Certaines exécutions ne passent pas la rampe. Les meilleures intentions du monde ne suffisent pas toujours à traduire l’essentiel d’un compositeur…

Votre prochaine découverte?
Je vais enregistrer les sonates de Samouïl Feinberg, grand pianiste russe, mort en 1962, et dont la carrière internationale a été stoppée par le stalinisme. C’était un remarquable pédagogue et un excellent compositeur. Comme je vais le rappeler avec ses sonates…

Dans un répertoire plus attendu, vous sortez en mai un CD Schubert, avec la sonate en si bémol et le deuxième cahier d’impromptus. Comment aborde-t-on de tels monuments?
Avec tout l’amour dont je suis capable! Si je ne pensais pas pouvoir y apporter quelque chose d’essentiel, je ne l’aurais jamais fait. J’espère que l’on partagera mon enthousiasme!

Leif Ove Andsnes et Marc-André Hamelin: Le sacre du printemps

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