interview

Jean-Michel Jarre "On passe plus de temps à caresser son smartphone que son partenaire"

©Tom Sheehan

Jean-Michel Jarre fait partie de ces artistes qu’on connaît sans vraiment connaître. Père de la musique électronique, pionnier des shows pharaoniques, avec son nouvel album "The Heart Of Noise", il part à la rencontre de ses fils et filles spirituelles. Littéralement.

C’est dans le bar d’un hôtel luxueux, à deux pas du Théâtre de la Monnaie que nous rencontrons Jean-Michel Jarre. De passage à Bruxelles pour la promotion de "The Heart Of Noise", 2e album du projet de collaborations "Electronica", l’homme machine nous parle de l’évolution de la musique électronique, des dangers de la technologie. Un message à la jeune génération…

"The Heart Of Noise", sort le 6 mai, après 8 ans d’absence. Qu’est-ce qui vous a motivé à vous lancer dans un tel projet?

J’avais, depuis un moment, envie de collaborer avec des gens qui sont une source d’inspiration, pour moi ou pour les plus jeunes. Je voulais réunir des personnes liées, directement ou indirectement, à la technologie: Rone, Sebastien Tellier, Gary Numan et même Edward Snowden… Mais ce qui comptait vraiment, c’était d’aller à leur rencontre, dans leurs univers et de mélanger nos ADN autour d’un vrai travail. Car nous sommes tous de plus en plus connectés au monde extérieur, mais cela nous renvoie finalement à une solitude encore plus grande. Je voulais faire, à chaque fois, un morceau en fonction du fantasme que j’avais de l’artiste avec qui je voulais travailler, en essayant de trouver un équilibre à 50/50 entre sa touche et la mienne. Et j’ai eu la surprise que tout le monde me dise "oui". C’est pour cela qu’Electronica comporte deux albums ("Electronica 1: The Time Machine" est sorti en octobre 2015).

Eletronica 2: The Heart Of Noise - Album trailer

L’étonnant est que vous collaborez avec des artistes, comme Cindy Lauper, dont la carrière semble loin derrière eux…

Pour moi, Cindy Lauper, c’est la première Lady Gaga. Tous ceux qui sont dans l’album sont des "geeks", des passionnés du son. La voix de Cindy Lauper m’a toujours étonné. Elle a inventé l’auto-tune, mais dans son larynx! C’est naturel pour elle. "Swipe To The Right", le morceau avec Cindy est, en fait, une "love song" assez "dark"qui parle du sentiment amoureux à l'époque de Tinder.

Vous avez pris un risque avec ces collaborations, n’avez-vous pas peur de l’accueil critique?

Jean-Michel Jarre, "Electronica 2: The Heart Of Noise"

3/5 - 1 CD Sony Music, sortie le 6/5.

Jean-Michel Jarre sera  en concert au Palais 12  le 23 octobre.

 

"Electronica 1", à de rares exceptions, a plutôt bien été accueilli en France. Il y aura toujours des opportunistes du contre-pied, et ça fait vivre les choses. Mais je suis arrivé à un moment où franchement… Je m’en fous un peu. J’en parlais justement avec Christophe, je pense qu’à partir d’un moment, on fait les choses pour soi, on espère que les gens vont suivre, mais ça ne doit pas empêcher d’avancer. C’est le conseil que je pourrais donner à des artistes qui débutent. écouter éventuellement les proches, ceux qui vous aiment. Et puis, après, la musique ou la fête ne vous appartiennent plus. Alors, ils peuvent vous aimer ou vous détester, mais il ne faut pas que ça vous empêche d’avancer.

Votre musique est très actuelle dans ses sonorités, oscillant entre EDM et techno. N’avez-vous jamais songé à surfer sur le succès du retour à la mode des années 80?

Ce que je voulais faire avec cet album, c’est emmener les artistes vers ce que je pense être le son d’aujourd’hui. Par exemple, j’avais envie d’entendre Gary Numan, immense star dans les années 80, avec un son 2016. Un artiste n’est jamais mort. Bien entendu, les gens avec qui j’ai travaillé n’ont absolument pas besoin de moi, mais j’avais envie de raconter une histoire à travers la musique électronique, et de revisiter différentes périodes. Que ce soit Pete Towsend ou Air, pour moi, il n’y a pas de différence. Ils ont tous des sons instantanément reconnaissables, et finalement, tous sont un peu "off" par rapport à un "trend" ou une mode.

"Quand la société génère des choses inacceptables, il y a des gens qui doivent se lever."
Jean-Michel Jarre

Voilà pourquoi vous avez été attiré par eux.

Oui c’est vrai, je ne m’en étais pas rendu compte, mais ils sont tous "décalés" et on a ça en commun. Même dans ma vie personnelle, c’est une discussion qu’on avait avec Charlotte Rampling, la mère de mes enfants. Elle aussi est "à part", et on naît comme ça, je pense. Finalement, les gens présents sur l’album, même s’ils ont – ou auront – tous de grands succès, ce ne sont pas des Beyoncé ou des Rihanna, avec qui je n’aurais pas précisément envie de travailler. Par contre, je me suis tourné vers Pete Townsend et les Pet Shop Boys, qui ont introduit ce mélange de pop anglaise et de musique électronique. Mon dernier album réussit un mélange assez équilibré entre tout ça et ce que j’ai pu apporter.

Retrouvez toute l'actualité musicale de l'Echo dans notre dossier musique.

Des artistes un temps "boudé" par le public retournent en grâce, comme Christophe, Alain Chamfort, voire vous-même. Avez-vous un sentiment de revanche à reprendre le devant de la scène?

Honnêtement, je ne me suis jamais considéré comme étant "au-devant de la scène", et donc je ne me suis jamais considéré comme n’y étant plus. La dernière tournée que j’ai faite a très bien marché, mais j’ai arrêté après 250 concerts partout dans le monde. Puis j’ai eu quelques moments difficiles comme on en a tous, avec la perte de mes deux parents, et d’autres choses encore. Ce dernier projet a alors été une sorte de voyage initiatique, et je n’avais aucune idée de la façon dont il serait accueilli. Pour avoir l’esprit "revanchard", il faudrait vouloir se venger de quelque chose. Or je me sens extrêmement privilégié dans ma vie.

Je pense que c’est la même chose pour Christophe. Tout le monde parle du "retour de…", mais Christophe n’est jamais parti! Ceux qui sont dans cet album font de la musique parce qu’ils le veulent, et non parce qu’une maison de disque le leur impose.

Le titre "Exit" est un peu spécial, puisqu’il est issu d’une collaboration avec Edward Snowden. Comment est née cette idée?

Un des thèmes récurrents d’"Electronica", c’est ce rapport ambigu avec la technologie. Les gens passent plus de temps à caresser leur smartphone que leur propre partenaire. J’ai été très touché par l’histoire d’Edward Snowden, qui m’a fait penser à ma mère. Elle s’est engagée dans la résistance en 1941, à une époque où les résistants étaient considérés, en France, comme des fauteurs de troubles. Ma mère m’a appris que, quand la société génère des choses inacceptables, il y a des gens qui doivent se lever, et que la frontière entre le traître et le héros est totalement subjective. Pour moi, Edward Snowden fait partie de la deuxième catégorie. J’ai eu envie de collaborer avec lui et d’emmener ce morceau sur scène.

©Photo12

Je vais faire pas mal de festivals dans les deux ans à venir, avec une jeune génération qui sera donc présente, et on sent bien qu’aujourd’hui beaucoup d’ados sont attirés par le populisme, que ce soit, d’un côté, Donald Trump ou, de l’autre, Marine Le Pen. Surtout par rejet du pouvoir en place, des élites. Edward fait partie d’une jeune génération qui remet en question le pouvoir en place, mais de manière positive, pour le bien de son pays. Il ne dit pas "stop", mais "faites attention à l’abus de la technologie". C’est ça que j’ai eu envie d’intégrer. Je pense que ce qu’il incarne peut contribuer à donner de l’espoir aux générations futures.

Avec le recul, de quoi êtes-vous le plus fier ?

Le mot " fierté " n’est pas du tout dans mon paysage. Je pense qu’il y a des moments de bonheur, dans la vie personnelle et professionnelle, et il est vrai que professionnellement j’en ai eu pas mal. Quand on fait un album comme "Oxygène" et qu’il est refusé par toutes les maisons de disques, et qu’il devient le succès qu’on connaît… Au-delà de ce qui va changer votre vie, financièrement, psychologiquement, etc. Même les concerts, que ce soit la Concorde devant un million de personnes, ou le fameux concert de Houston, ça peut vous monter la tête. D’ailleurs, c’est concerts sont tous des demandes… ça a toujours été une suite d’accidents au fond, et puis aujourd’hui de faire Electronica, qui est projet qui m’a permis, enfin, de m’ouvrir, et j’ai beaucoup de plaisir à travailler là-dessus.

Finalement la musique, c’est une addiction. Finalement, j’aurai passé 80% de ma vie dans un studio, devant des écrans, et j’aurais bien voulu faire autre chose, mais finalement il n’y a pas le choix. Et avec le temps qui passe, le fait de ne pas avoir le choix crée une sorte de vertige. Et j’ai toujours cette obsession de créer un jour le morceau parfait, celui vers lequel je tends, mais qui m’échappe à chaque fois… Mais tant mieux, finalement, c’est un peu la carotte de l’âne.

Jean-Michel Jarre - Zoolook (1984)

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