chronique

Joyce DiDonato: "Je suis une batailleuse optimiste"

Il s’agit du projet le plus personnel de sa carrière: inspirée par la violence du monde, la grande colorature américaine propose un CD d’airs baroques sur la guerre et la paix, ainsi qu’une tournée mondiale de concerts exceptionnels. Première halte: Bruxelles. Interview d’une suprême virtuose combattante.

Un soir de novembre 2015, à Kansas City, Missouri. Assise devant le vieux piano paternel, Joyce DiDonato, 47 ans, se concentre sur une pile de soixante arias napolitaines rares. Sa mission? En sélectionner une dizaine, qui constitueront la base d’un prochain CD et d’une série mondiale de récitals. Son portable n’est pas loin: la mezzo-soprano américaine, l’une des voix coloratures les plus intenses et engagées de sa génération, attend encore des nouvelles de collègues européens, quelques jours après les attentats meurtriers de Paris. Tandis que son âme artistique s’applique à dénicher des pépites baroques, sa "tête tourne" et son "cœur pleure", écrit-elle sur le blog de son site officiel, qu’elle alimente sans cesse d’une plume alerte. Mais, ce jour-là, le choix musical coince. Comment élire ces obscures mélodies anciennes, et les porter bientôt devant le public de vingt villes dans douze pays différents, quand le monde alentour est à feu et à sang? Comment trouver la paix, au milieu du chaos? Et là, soudain, lumière. De son propre répertoire surgissent Almirena, la captive du "Rinaldo" de Haendel, qui implore si douloureusement la liberté, et Sesto qui crie vengeance, dans "Giulio Cesare", et aussi Didon qui se lamente, chez Purcell… Ces trois plaintes-là, en provenance directe des XVIIe et XVIIIe siècles, la supplient en quelque sorte "d’être entendues". Alors, Joyce DiDonato contacte son éditeur, et prie qu’il ne la tue pas lorsqu’elle annonce son intention de changer le programme. Elle veut, dit-elle, chanter désormais "sur la guerre et la paix". L’affaire est entendue.

Joyce DiDonato - In War & Peace - Lascia ch'io pianga

Un an plus tard, il ne reste plus, sur ce nouveau CD d’une effroyable puissance émotionnelle, que trois des pièces napolitaines du projet initial – un air martial de Leonardo Leo (1694-1744) et deux, plus doux, de Niccolo Jommelli (1714-1774), enregistrés ici pour la première fois. Hormis ces trois morceaux, les douze autres que compte "In War & Peace: Harmony through Music", bien séparés en deux sections distinctes (l’une "belliqueuse", l’autre "pacifique"), sont tous des chefs-d’œuvre de l’opéra et de l’oratorio baroques (Haendel, Purcell, Monteverdi) que Joyce DiDonato rêvait de graver depuis longtemps. Il lui semblait, toutefois, qu’elle ne pourrait présenter, côte à côte, ces deux faces opposées de l’humanité et "s’en aller simplement". Offrir un message d’espoir? Oui, mais encore. Joyce DiDonato entend engager ses auditeurs dans une voie plus "viscérale", et leur montrer que ces musiques, écoutées parfois depuis plus de quatre siècles, recèlent le don de les mettre au défi d’apporter leur propre contribution à l’apaisement du monde. Curieuse, elle envoie des requêtes à des connaissances, aux quatre coins de la planète: "Où trouvez-vous la paix, les amis, face au bruit incessant?" L’une des premières réponses à lui parvenir provient d’un super-héros, l’acteur britannique Patrick Stewart, 76 ans ("Star Trek", "X-Men"), qui évoque… les rires d’enfants et l’envol des milans royaux dans les grands arbres. D’autres témoignages, émanant de prisonniers détenus à Sing Sing, de membres de la Cour suprême des Etats-Unis, de jeunes lépreux indiens, de conducteurs de taxi soufis… pointent tous vers une extrême simplicité et l’art, vaillants chemins vers la paix.

"Nous avons des choix de vie à faire, par et pour notre propre expérience, et ces choix doivent être documentés aussi par les ténèbres."

Le CD, dont le livret rassemble tous ces messages philosophiques, oscille ainsi, par la grâce de sa talentueuse interprète ("La voix d’or 24 carats", selon le "Times"), entre les brutalités de l’âme humaine (partie "Guerre") et les sommets d’harmonie dont elle est peut aussi, miraculeusement, se montrer capable (partie "Paix"). Il se double aujourd’hui d’une tournée, qui débute ce 17 novembre à Bozar. Un hasard de la programmation, mais qui fait bien les choses. "Bruxelles, rappelle Joyce DiDonato, a aussi été affectée par le chaos…"

Pourquoi avoir inclus la guerre, dans votre CD? La paix n’aurait-elle pas suffi?

©Brooke Shaden

Non, parce qu’il est impératif que nous voyions aussi notre côté sombre. Nous sommes des êtres complexes, balancés constamment entre désespoir et espérance, horreur et joie, tumulte et tranquillité. Nous devons contempler ces deux penchants, parce que nous avons des choix de vie à faire, par et pour notre propre expérience, et que ces choix doivent être actifs, et documentés aussi par les ténèbres.

Mais on trouve souvent des éléments de guerre et de la paix chez un même compositeur, et aussi parfois dans un même air! Cela n’a pas dû être facile de séparer les pièces en deux catégories…

Tout est rarement blanc ou noir. Je voulais une progression, un chemin clair vers la paix et la joie, et que les auditeurs, à la fin, murmurent pour eux-mêmes: "Oh mon Dieu, nous voulons plus de ça!" Mais en tant qu’êtres humains, nous portons ces deux sentiments en nous et sommes affectés par eux en permanence.

C’est ce que rapportent aussi les constats de vos amis, dans leur quête de sérénité?

J’ai été frappée, et agréablement surprise, par le fait que la majorité de leurs témoignages mentionnaient des méthodes assez modestes: les références à la nature, à la foi, à la lecture, à la peinture, à la musique sont constantes. Cela nous rappelle combien il est finalement assez simple de trouver individuellement la paix, intérieure ou extérieure. Nous avons le pouvoir de d’abord nous changer nous-mêmes, puis, avec un peu de détermination, d’entraîner à notre suite nos partenaires, nos familles, nos voisins, nos compatriotes, notre monde.

Quelle est votre recette personnelle pour neutraliser vos peurs?

Je suis une battante, de nature plutôt optimiste. Mais il m’arrive aussi d’être submergée par cette tentation de succomber au désarroi. Quand je me sens devenir cynique et penser que tout est vain, j’essaie de rester simplement concentrée en moi-même, sur ce qui m’apaise. J’ai plusieurs chemins pour y arriver. Si j’essaie de voir ce qu’ils ont en commun, je dirais que c’est l’amour. Oui, c’est ma façon d’y accéder. Enfin j’essaie, du moins!

Vous éprouvez parfois du désespoir?

Oui. J’ai connu beaucoup de grands moments de tourmente, dans ma vie. La perte de mon père, des ruptures difficiles… Mais quand je chante ou écoute de la musique, j’arrive à me recentrer, à redonner du sens. Les choses commencent à se clarifier. Peut-être pas immédiatement, mais je m’en rapproche certainement…

Qui seraient vos héros, actuellement?

©Brooke Shaden

Voilà qui est un peu problématique, de nos jours… Je suis en attente de meilleurs leaders, j’espère qu’ils vont apparaître. Barack Obama n’a pas été parfait, mais son intégrité, sa dignité ont fait de lui un héros pour beaucoup de gens. Son impact sur le monde sera pleinement compris dans quelques années. Je pense aussi à Malala Yousafzai (NDLR: la jeune militante pakistanaise de 19 ans, en lutte contre les Talibans pour l’éducation des filles, Prix Nobel de la Paix en 2014) ou à toutes ces femmes, mères et familles de réfugiés à qui tout a été enlevé. Elles sont héroïques dans leur courage.

Vous venez d’incarner, au cinéma cette fois, Florence Foster Jenkins, la pire cantatrice de tous les temps. Cette diva américaine a probablement inspiré le personnage de la Castafiore… C’était amusant de chanter faux?

J’ai adoré l’approche du réalisateur allemand Ralf Pleger, qui a consisté à se mettre dans la tête de cette reine de la dissonance, qui ne percevait sans doute pas sa propre voix comme les autres pouvaient l’entendre. Jamais je n’ai rencontré d’artiste ayant autant vécu pour l’amour du chant, et dans un partage aussi "désinhibé". La tourner en ridicule ne m’aurait pas intéressée; mais le biopic confronte la réalité et l’illusion, et c’est aussi drôle qu’énigmatique et fascinant. Son existence s’est achevée tragiquement, mais elle a vécu comme elle voulait, en apportant de la joie et en inspirant bien des gens.

Y a-t-il des moments qui, pareillement, ont changé votre vie à vous?

Oh mais je ne sais pas par où commencer! Chaque fois que j’ai été en contact avec des personnes, ça a modifié ma vie!

La magie de votre monde artistique, quand l’avez-vous découverte, alors?

Quand j’étais enfant. Je donnais déjà des représentations, et je chantais… devant mon miroir, qui était le monde entier. Mon imagination était très développée. Dans une vie, ce n’est pas la destination qui compte, n’est-ce pas, mais bien le voyage!

  • "In War & Peace: Harmony through Music", par Joyce DiDonato et Il Pomo d’Oro, sous la direction de Maxim Emelyanychev. 1 CD Erato/Warner Classics.
  • À Bozar, le 17 novembre à 20 heures — www.bozar.be.

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