interview

"L'Orchestre de La Monnaie est adorable et a vraiment envie de travailler."

©Simon van Boxtel

Dès ce vendredi soir, le chef français dirige "Le Château de Barbe Bleue" et "Le Mandarin merveilleux", de Béla Bartok, pour boucler la saison de La Monnaie. Entretien avec celui qui a remis l’orchestre maison sur orbite en moins de trois ans.

Ses yeux bleus souriants, encadrés par des boucles d’un noir de jais, donnent à ce Français d’origine arménienne un air d’ado quadragénaire. Comme si la vie ne cessait de l’éblouir. Son parcours n’y est sans doute pas étranger. Fils d’immigrés en banlieue parisienne, boursier modeste au Conservatoire de Paris, chef autodidacte, sa carrière en dit long sur sa force de travail autant que sur ses compétences et son charisme, lui qui fait l’unanimité des scènes où il dirige, et qui ont pour nom le Met, Covent Garden, l’Oper Berlin, le Wiener Staatsoper, la Bastille, Bayreuth

C’est ce chef peu banal qui, depuis 2016, s’est investi dans la direction musicale du Théâtre royal de La Monnaie, avec une mission difficile: remobiliser un orchestre symphonique échaudé par les années d’errance qui ont suivi le départ de Kazushi Ono… en 2008. Un défi qu’Alain Altinoglu a cependant relevé en moins de trois ans. On en veut pour dernières preuves éclatantes les somptueuses couleurs de son "Lohengrin" et l’exécution enthousiasmante du répertoire disparate propre au Reine Elisabeth.

Brahms : Symphonie n°4 sous la direction d'Alain Altinoglu

Il est vrai que, lorsqu’il nous avait accordé sa première interview de nouveau directeur musical, il avait jugé à l’époque que l’orchestre ne manquait pas d’atouts. "Et ce n’était pas un propos de circonstance, nous confirme-t-il aujourd’hui. Je n’ai eu qu’à cultiver son potentiel, tout en gardant une certaine tradition. Je dirige beaucoup d’orchestres dans le monde et je connais les relations qu’ils ont avec leurs directeurs musicaux. L’Orchestre de La Monnaie est adorable et a vraiment envie de travailler."

Comment amène-t-on un tel ensemble toujours plus haut? Le pupitre des cordes, pour ne citer que lui, en est un bel exemple…

En évitant la routine, laquelle finit par banaliser les défauts. On laisse aller parce que, au fond, cela passe. Moi, je profite de chaque répétition pour pointer tel ou tel problème. C’est comme cela que l’on monte peu à peu le niveau, en réglant quotidiennement un petit point sur la couleur, la mise en place, l’intonation… Mais l’on n’y arrive, soyons clairs, que si les musiciens en ont envie. Or, leur envie est réelle, je la sens, je la vis. Et quand la presse salue leur travail, c’est stimulant. Il était d’ailleurs important pour moi que cet orchestre devienne une entité, avec une présence accrue sur les réseaux sociaux, présence portée par les musiciens, comme dans d’autres grands orchestres. Il faut être fier de ce que l’on fait. L’an prochain, quatre œuvres de commande mettront d’ailleurs en valeur certains solistes.

"Je profite de chaque répétition pour pointer tel ou tel problème. C’est comme cela que l’on monte peu à peu le niveau."

Le fait d’être directeur musical, et non plus chef invité, a changé votre vision?

Certainement. Chef invité, c’est chouette et prestigieux, mais on ne fait jamais que prendre ce qu’un autre a créé. Quand je vais au Met, je m’adapte au travail mené par James Levine hier, Nézet-Séguin aujourd’hui. Quand je suis devant le Philharmonique de Berlin, je prends le travail de Rattle… Être directeur musical représente une tout autre implication. Il m’appartient de définir un son, une manière de penser, une façon de jouer.

Deux Bartok, deux visages

"‘Le Château de Barbe Bleue’ est l’un des grands chefs-d’œuvre de l’opérainsiste Alain Altinoglu. Je voulais le combiner depuis longtemps avec ‘Le Mandarin merveilleux’, moins connu. Le premier opéra a été écrit en 1911. Il est très métaphysique, existentiel, avec déjà l’influence de la musique populaire. Le second opéra a été écrit par Bartok en 1918. Le livret reprend la thématique de l’incommunicabilité entre hommes et femmes, reflet de ses propres problèmes de couple, y compris sexuels. Le début du ‘Mandarin’ est d’une extrême violence, mais l’on sortait de la guerre. Il s’agit donc de présenter les deux facettes d’un même compositeur." Et sur le plan musical? "Il s’agit de partitions très difficiles, avec un rubato fait d’accélérés et de ralentis à la manière hongroise au milieu de rythmes très complexes. Un vrai challenge pour l’orchestre et le chef!"

Quel est le son que vous souhaitez modeler?

Celui que l’on commence à entendre! (Il rit) Un son assez riche, mais souple, capable de s’adapter à tous les répertoires. Cette flexibilité traduit la culture de l’orchestre, son éducation, son élégance aussi. C’est tout cela que je veux cultiver. Le fait que je développe en parallèle un important cycle symphonique permet aussi aux musiciens de jouer en cherchant des couleurs que l’on n’a pas forcément à l’opéra. L’un nourrit l’autre.

Vous êtes quel type de chef? Vous imposez ou vous discutez?

Pour être chef, il faut être psychologue. Même les Karajan, Celibidache et autres Toscanini étaient très psychologues, quoi que l’on en pense. Bien sûr, les temps ont changé. Je ne pense pas qu’il soit encore adéquat d’affirmer comme Toscanini: "Je vais les manger!" Cela dit, je n’aime pas œuvrer dans la tension. Je travaille mieux dans le positif que dans le négatif, ce qui est plus facile pour libérer l’énergie des musiciens. De plus, le directeur musical ne doit pas selon moi être seulement un chef qui dirige. Je m’implique également dans les problèmes relationnels propres à tout microcosme. Mais avec toujours une même volonté d’équité absolue…

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