Le rappeur Nekfeu face à Deneuve

©Getty Images

C’est une star du rap hexagonal. Et pour sa toute première fois au cinéma, il fait face à Catherine Deneuve. Dans "Tout nous sépare", Nekfeu est un bad boy au cœur tendre. Dans la vie, Nekfeu est plus qu’un personnage.

Partager l’affiche avec Catherine Deneuve quand on joue pour la première fois au cinéma, c’est l’équivalent de gagner à l’euromillions, une double baraka. Mais pour Nekfeu, ce n’était pas sur sa dreamlist. "Surtout que je me suis improvisé apprenti comédien. Je ne l’étais pas. Mais débuter comme ça avec Catherine Deneuve, c’est incroyable." Il dit ça simplement, Nekfeu. Il ne va pas la ramener non plus. Le film s’intitule, en l’occurrence, "Tout nous sépare". Mais qu’est-ce qui rapproche le personnage de petit délinquant de banlieue à celui de la patronne d’une grosse entreprise? "Une forme de courage un peu désespéré et une indépendance d’esprit. Et une tendresse presque maternelle qui naît au fil de l’histoire. Mais surtout, ces deux personnages ont été amenés à faire des choses dans leur vie qu’ils n’avaient pas prévues et pas choisies. Je pense qu’ils sont tous les deux un peu artistes."

"Tout nous sépare". De Thierry Klifa. Sortie le 8 novembre. Note: 2/5. ©rv doc

Dans "Tout nous sépare", c’est vrai que Nekfeu graffe – comprenez qu’il fait des graffitis sur les murs – et que Deneuve rêvait d’être libraire. "Elle s’est retrouvée embarquée dans le business de son mari et mon personnage s’est retrouvé dans un business illégal de drogue et de chantage qu’il réprouve en fait."

Entre Deneuve et Nekfeu, les échanges sont les moments les plus intéressants du film. Surtout quand elle lui balance: "Moi aussi, je suis un sale type". Une punchline que Nekfeu aurait pu glisser dans un morceau s’il avait fait un duo avec la grande Catherine. Ce n’est pas un projet à l’étude. Pourtant, Catherine Deneuve chante parfois. "Elle chante très bien, dit-il. Durant le tournage, elle chantait souvent des chansons de Benjamin Biolay." Via sa petite-fille, Anna Biolay (fille de Chiara Mastroianni et de Benjamin Biolay), Catherine connaissait un peu le répertoire de Nekfeu mais peut-être pas au point de le chanter. "Elle est bienveillante, Catherine mais je fais la part des choses. En général, je remets les choses en question. Et je suis assez observateur." Cela dit, Benjamin Biolay est élogieux à propos de Nekfeu comme on a pu le lire sur le site Greenroom. "Son dernier album, ‘Cyborg’, je l’ai écouté en entier, 127 fois, même si l’album ‘Feu’ me motive plus en tant qu’artiste. C’est un gros bosseur de ouf et j’aime bien quand il mitraille, il y a du débit, de la verve."

Tout nous sépare - Bande annonce

C’est quoi l’égotrip?

Pour un rappeur, Nekfeu ne semble pas être atteint par un égotrip monstrueux. "C’est vrai que comme le tag, l’une des facettes du hip-hop, c’est l’égotrip. Cela vient de l’idée que si personne ne mise sur moi, moi je vais miser sur moi. Mais c’est plus un jeu qu’autre chose comme le battle. C’est une espèce de sport." Le tag ou le graf', Nekfeu y a tâté plus jeune. Avec peu de succès. Pourtant, il continue de s’y intéresser. "J’aime découvrir le côté secret d’une ville, les toits, les courses poursuite, l’esprit de bande. J’aime aussi, quand les braves gens, dorment découvrir un autre monde. Avec ses rites. Et le lendemain, quand la ville s’éveille, voir les traces qu’on a laissées la nuit avec les grafs."

Nekfeu travaille en équipe. Son crew s’appelle l’Entourage. Et son label Seine Zoo Records. "Il y a beaucoup de gens qui fonctionnent comme ça dans le cinéma ou le rock mais le rap, c’est vraiment une musique de bande. C’est un rassemblement. Et c’est pour ça que c’est ma passion." La qualité d’écriture de Nekfeu est souvent soulignée par ses fans et par les experts en hip-hop français. "Pour moi, elle reste encore à prouver. Je considère que je suis au début."

À son actif, deux albums. "Feu" paru en 2015 et "Cyborg" publié un an plus tard. Le premier vient d’être certifié disque de diamant. "J’ai fait ses albums à la suite l’un de l’autre parce que j’étais dans une course folle. Et si on additionne à cela tous les projets collectifs auxquels j’ai participé, je n’ai pas cessé depuis 2011. Maintenant, j’ai décidé de prendre mon temps pour faire quelque chose qui me ressemble à 100%. J’ai la chance de ne plus m’embarrasser de contraintes." Le succès lui a apporté la liberté. "Le succès, il faut que ça en vaille la peine. Si non, cela peut être un lourd prix à payer."

Nekfeu - Humanoïde

Ce qu’il kiffe

Tout à coup, il s’arrête. "Je n’arrête pas d’être pris en photo depuis tout à l’heure. Et je déteste ça. Je n’ai pas fait de promo depuis deux ans." On se souvient d’ailleurs que pour "Cyborg", sorti juste avant les fêtes de fin 2016, il n’y a eu aucune autre promo que de le lancer comme un album-surprise. "Je n’ai même pas fait de clip, je n’en avais pas envie." Pourtant, Nekfeu admet que notre échange est sympathique. "Mais ce serait encore plus sympathique si on prenait un café et que je ne devais pas peser mes mots. Ce que je n’aime pas dans les interviews, c’est que ce que je dis aujourd’hui changera peut-être demain. On change d’avis et après, on te le reproche. Mais bon, là, c’est très cool."

"Quand je venais en Belgique, vers 2008-2009, j’étais frappé par ça. Je trouve qu’il y a vraiment une identité rap belge et ça, ça me fait kiffer."
Nekfeu

Nekfeu connaît bien le rap belge. Et pas que Roméo Elvis. "Il fait partie de mon équipe belge, avec Caballero et JeanJass. J’ai toujours cru au rap belge. Il est meilleur que le français. La connaissance de la culture rap est plus grande en Belgique que chez nous. Quand je venais en Belgique, vers 2008-2009, j’étais frappé par ça. Je trouve qu’il y a vraiment une identité rap belge et ça, ça me fait kiffer. Avant, elle était plus expérimentale." Et puis, une différence notable, c’est la pression. En France, sur le rap, elle est bien plus forte qu’en Belgique.

Le rappeur a été l’un des premiers, si pas le premier, a évoquer, dans un titre, le massacre des Rohingyas. "Je ne sais pas si j’étais le premier. Disons que ce n’était pas médiatisé. Je remets en question tous les médias. Sinon, j’aime bien Médiapart." Quand on lui demande s’il est quelqu’un d’engagé, il doute. "J’ai des aspirations humanistes. Plus je vieillis (il a vingt-sept ans, NDLR.), plus je suis dans un objectif de vérité et plus je me sens noyé dans un océan de vérités. Et du coup, je crois de moins en moins à un seul point de vue."

Comment être heureux

Nekfeu ne possède pas de téléphone. Il gère ses réseaux sociaux via son ordi. Et de temps en temps, un ami lui prête un smartphone. "L’idée, c’est d’avoir la paix", assure-t-il. Mais ce n’est pas demain la veille que ça arrivera. Parce que dans la foulée de "Tout nous sépare", un autre film, "L’Échappée", arrivera. Sans parler, bien sûr, de son prochain album pour lequel il a tourné un clip aux Etats-Unis. "Moi, je prends tout ce qu’il y a à prendre."

Et si on lui proposait d’ouvrir un restaurant, il ne dirait pas non. "Je kifferais d’ouvrir un restaurant grec avec mon père. Bah, on part de rien. On ne connaissait personne. Et maintenant, on veut tout faire! Pour moi, le cinéma, c’est ça. Et j’aimerais bien réaliser. Et puis, ça me change de mon milieu. Je suis ouvert. J’ai de la chance. Je crois que je sais à peu près comment être heureux. Du coup, je le fais."

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