interview

Sandrine Piau, soprano: "J’aime le plaisir animal du chant"

Sandrine Piau, soprano française. ©Sandrine Expilly

Triplé gagnant pour la soprano française Sandrine Piau, qui sort trois albums, dont un "Clair-obscur", d’une éclatante maturité. Elle y sublime les "Quatre derniers Lieder" de Strauss. Entretien à fleur de peau.

Elle est insatiable… Et ses trois nouveautés discographiques tracent mieux que des mots le juste portrait des deux Sandrine qui cohabitent vaille que vaille. La lumineuse, d’abord, aux aigus d’une pureté juvénile, qui sert ici son cher Haendel en Tochter Sion dans la «Brockes-Passsion», mais aussi Haydn avec trois airs de Bérénice dans l’intégrale d’Antonini. Et puis, il y a l’autre Sandrine, dont elle ne fait pas mystère à ceux qui l’apprivoisent. La femme sombre, qui porte sur le destin un regard aux mille nuances de noir. Cette part d’elle-même est au cœur de son troisième CD, «Clair-Obscur».

On la savait parfaite dans la mélodie française. On la découvre magistrale dans ces lieder de Zemlinsky et de Berg, mais aussi de Strauss, dont elle grave les «Vier letzte» tant célébrés par le gotha des gosiers. Sa version à elle, presque chambriste, est bouleversante, avec des couleurs orchestrales et des tempi coulés sur mesure par l’ensemble de Jean-François Verdier. Le disque le plus viscéralement personnel qu’elle ait jamais signé.

Ces Lieder racontent votre histoire, dites-vous. Toute en clair-obscur?

Oui, parce que le clair-obscur, c’est cet instant entre chien et loup qui me fait un peu peur. Le moment où le soleil disparaît est toujours compliqué pour moi. Voilà pourquoi j’ai souhaité un programme qui ne soit pas linéaire, passant du jour à la nuit, et de la nuit aux promesses de l’aube. Même si avec le brouillard qui s’effiloche et la lumière qui revient, c’est parfois le jour qui devient inquiétant. Un soleil éclatant peut aussi symboliser l’homme écrasé dans sa petitesse par le cosmos. Ma vérité se retrouve dans cet entrelacement de lieder, entre angoisse, espoir, amour, doute…

CLAIR-OBSCUR by Sandrine Piau, Orchestre Victor Hugo & Jean-François Verdier

Dans quel état d’esprit avez-vous affronté Strauss ?  

Je m’autorise désormais à faire des choses que j’aime, sans vouloir convaincre tout le monde. Tout ce qui permet d’apporter un spectre différent aux œuvres leur permet d’exister. Je ne sais plus qui a dit que les chefs-d’œuvre se mouraient de trop de respect. D’ailleurs, c’est quoi la vérité musicale? Le concert? Ou un disque qui permet des nuances impossibles en live, alors qu’elles figurent sur la partition? Éternel débat entre la photo volée dans la rue, spontanée, et celle figée en studio. Vous n’êtes pas toujours vous-même sur la photo volée…

Le dernier lied, le bouleversant "Im Abendrot" (Au couchant), évoque, selon vos mots, l’attente apaisée de la mort…

…mais pas la mienne! Cela dit, on vit pour mourir. Ma façon d’échapper à la condition humaine et à tout ce qu’il y a d’odieux dans l’homme, c’est le chant. Il est mon envol. Quand vous regardez une belle peinture, vous avez l’impression de traverser le mur et de partir dans un autre univers. Pareil avec la musique. D’autant que ma tessiture stratosphérique, avec des sons filés, cela donne un petit côté suspendu! J’ai peut-être un peu moins d’aigus et davantage de graves aujourd’hui, mais c’est aussi pour cela que ce disque est tellement en accord avec ce que je suis devenue. Mon prochain Haendel sera mon dernier, alors que ce «Clair-obscur» est à la fois une fin et un début…

"Il n’y a pas plus essentiel que la culture. Ce qui nous différencie de l’animal, c’est la capacité de l’homme à créer des choses qui a priori ne servent à rien… sauf à vivre tout simplement."

La Sandrine rebelle serait-elle en train de faire peu à peu la paix avec la Sandrine chanteuse en apesanteur?

La question! En musique, comme au cinéma, on joue un rôle et on y met un peu de soi. La candide Sœur Constance, que j’étais dans «Le Dialogue des Carmélites», est l’un des personnages les plus éloignés de ce que je suis. Mais si on a considéré que j’avais la voix et le physique pour l’interpréter, c’est qu’une part de moi-même recherche sans doute cet apaisement et cette légèreté-là… Cela peut surprendre, car je suis un bulldozer dans la vie. Mon mari se demande toujours comment je peux chanter de tels pianissimos quand il m’entend dévaler l’escalier. Disons que ma douceur est exprimée dans ma voix, le timbre ne triche pas.

Un regard sur la culture massacrée par la crise?

Sans rentrer dans le débat politique, il est clair que notre société est en train de mourir et de se dessécher. C’est à la mode parler des biens essentiels. Mais si les coiffeurs ont ouvert en France, les musées sont fermés. Or il n’y a pas plus essentiel que la culture. Ce qui nous différencie de l’animal, c’est la capacité de l’homme à créer des choses qui a priori ne servent à rien …sauf à vivre tout simplement. L’art est inscrit dans notre ADN, car la représentation de la vie nous aide probablement à y trouver une place.

Qu’est-ce qui fait encore et toujours courir Sandrine Piau?

Le mouvement! C’est pourquoi j’aime tant la mer, moi qui habite à Marseille, car elle bouge tout le temps. La montagne me fait plus peur. Elle est magnifique, mais c’est la lumière qui la fait évoluer. J’aime le monde qui bouge. Et le plaisir animal du chant…

Album classique

«Clair-obscur – Strauss/Berg/Zemlinsky»
Sandrine Piau – Orchestre Victor Hugo

Note de L'Echo: 4/5

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