Speranza Scappucci "On massacre parfois des compositeurs!"

©LORRAINE WAUTERS

La fougueuse chef d’orchestre italienne dirige, à l’Opéra Royal de Wallonie, Jérusalem, un Verdi (en français) rarement joué… et quelquefois malmené

Il existe, dans le monde, peu de femmes chefs d’orchestre. Et sans doute aucune de la trempe de Speranza Scappuci, 43 ans, rafale de flair inventif et de boucles blond vénitien. Pianiste brillante, l’Italienne s’est imposée dans le circuit opératique international. Entre deux conduites acclamées à l’Opéra de Vienne, où elle vient d’ouvrir aussi le fameux bal du Philharmonique (c’est la première fois que ce privilège revient à une femme), la "maestra" fait halte à l’Opéra Royal de Wallonie, pour y diriger "Jérusalem", un chef-d’œuvre méconnu de Verdi. L’occasion de l’entendre défendre l’opus de son compatriote… et la condition particulière de ses consœurs au pupitre.

Diriger, ce fut une vocation depuis l’enfance?
Non. Je suis une pianiste, qui s’est progressivement prise de passion pour les musiques de chambre et vocale. Pendant une dizaine d’années, je suis demeurée chef de chant, au service des plus grands dirigeants: James Levine, Seiji Ozawa, Zubin Mehta et, surtout, Riccardo Muti. Mais quand le chef est absent, il arrive qu’il faille conduire à sa place… C’est parti comme ça.

Quel souvenir gardez-vous de la première fois où vous avez affronté l’orchestre?
C’était en 2012 à l’Université Yale. J’ai dû diriger "Cosi fan Tutte", que je connaissais déjà très bien, pour avoir appris tous les récitatifs au clavecin. Mon ressenti? Comme si j’avais fait ça toute ma vie. En vérité, tenir la baguette est l’ultime chose à mettre au point dans le processus. Ce qui compte vraiment, qui est autrement difficile, est en amont: c’est ce qu’on veut faire dire à la musique.

©LORRAINE WAUTERS

Vous optez souvent pour des gestes amples, comme si vous peigniez l’orchestre avec un pinceau…
Pas toujours… Actuellement, on attend d’un chef qu’il soit très "visuel", très exubérant. Mais je ne suis pas là pour faires des chorégraphies. Le geste doit toujours être lié à la musique. Parfois, dans les pianissimos, il est si discret qu’on le dirait absent.

La jeune génération grandit avec le sentiment qu’il est naturel de voir une femme au pupitre.

Comme plusieurs de vos consœurs, vous passez d’un orchestre à l’autre. Mais combien d’entre vous sont des chefs titulaires d’un ensemble, actuellement?
Fort peu! La féminisation du métier est en marche! Les barrières sont tombées. De plus en plus de filles étudient la direction d’orchestre, et la jeune génération grandit avec le sentiment qu’il est naturel de voir une femme au pupitre.

Est-ce délicat, parfois, d’imposer son autorité?
La connaissance de la musique donne l’autorité, tout simplement. Elle marque la différence entre autoritarisme et ascendant naturel. Mais je n’ai jamais constaté de machisme, en tout cas.

Vous préférez travailler avec des femmes?
J’aime collaborer avec des gens compétents qui ont une vision claire. Peu importe si ce sont des hommes ou des femmes. On ne devrait jamais penser en termes de genre. Je rêve du jour où on n’abordera plus ces questions. Cela dit, la création reste plus difficile pour les metteuses en scène et les compositrices, qui sont encore très très peu nombreuses.

Opéra "Jérusalem" génial "recyclage"

En 1847, pressé par le temps ou bonnement fatigué, Verdi décide, suite à une commande de l’Opéra de Paris, d’adapter l’un de ses ouvrages antérieurs à la langue et la mode françaises. "I Lombardi alla prima Crociata", qui date de 1843, servira de matériau à "Jérusalem"… Mais d’importants changements de tessitures et de tonalités, ainsi que la transposition de l’intrigue de Milan à Toulouse, ou encore l’insertion d’un long ballet et de deux "contre-ut de poitrine" (note aiguë tenue par le ténor) compliquent la besogne: à l’écoute, "Jérusalem", avec son orchestration raffinée, concise et dramatique, prend la nature d’un opéra nouveau, bien plus que d’un travestissement. Grande histoire d’amour, de haine et de vengeance intemporelle, qui débute par le désir malsain qu’éprouve un oncle pour sa nièce (fort, pour l’époque!), l’œuvre ne passe pas la rampe. Longtemps boudée par le public, démolie par la critique, tant en France qu’en Italie, elle n’est redécouverte qu’en 1963. Aujourd’hui, d’aucuns la considèrent comme un chef-d’œuvre absolu, qui mélange aux traits du premier Verdi les sons mâtures de Falstaff ou d’Otello.

"Jérusalem", de Giuseppe Verdi. Mise en scène de Stefano Mazzonis di Pralafera. Orchestre et chœurs de l’Opéra Royal de Wallonie, sous la direction de Speranza Scappucci. Du 17 au 25 mars 2017. www.operaliege.be.

De quoi êtes-vous la plus fière?
Difficile… Je suis toujours contente si, à la fin, je sens que j’ai rendu justice au compositeur. Verdi, Bellini, Rossini, Donizetti sont des auteurs que beaucoup pensent pouvoir "arranger" à leur guise. Je suis de l’école de Toscanini, très proche de la partition originale. Si le compositeur a écrit ça, on doit tenter de connaître sa vérité, avant d’y changer quoi que ce soit. Or dans ses courriers, Verdi est sans équivoque: il ne veut pas que sa musique soit modifiée. Pourtant, comme d’autres, on l’a beaucoup massacré. Et on le massacre encore…

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