À la Philharmonie de Paris, quintessence de l’image et du son

«Quinte et Sens». extrait du film de René-François Martin et Gordon. ©Philharmonie de Paris

Quand l’absence de public permet un film aussi beau que "Quinte et Sens", on ne boude pas son plaisir. Mais pas sûr que cette réussite soit aisée à reproduire.

En plein été, alors que le confinement et les salles vides laissent les musiciens meurtris, Éric Picard, violoncelle solo de l’Orchestre de Paris, bouillonne. Il convainc la direction de la Philharmonie d’oser un projet fou: profiter des rangées désertées pour filmer un «concert» dans sa dimension cinématographique pour offrir une autre vision de la musique classique. Comme il le souligne, «la captation traditionnelle, frontale, d’un ensemble symphonique avec des spectateurs à ne pas déranger fige un rituel du XIXe siècle. Il s’agissait cette fois de dépasser cette temporalité immédiate et de s’adresser à un public bien plus large.»  «Quinte et sens – Une symphonie pour les éléments» lui aura donné raison.

Diffusé en streaming sur Arte-concert jusqu’au 27 février et sur le site de la Philharmonie (liens au bas de l'article), ce film est une œuvre à part entière, qui explose les standards du concert filmé. Sans personne dans la salle, les réalisateurs René-François Martin et Gordon ont pu multiplier les prises, filmer les musiciens au plus près ou à l’aide de drones, placer cet immense orchestre dans d’inhabituelles configurations, jouer sur les lumières et, enfin, réaliser un montage en adéquation parfaite avec la bande son.

Voyage dans la Philharmonie

Du grand art, avec un «scénario» habile, conçu par Éric Picard autour du concept de la quintessence, cet éther qu’Aristote ajoutera aux quatre éléments d’Empédocle. «Le feu, la terre, l’air et l’eau sont successivement présents dans le film», commente le violoncelliste. «On ouvre avec les mystères du début de ‘L’Oiseau de Feu’ et de la première partie du ‘Sacre du Printemps’ de Stravinski. Lequel laisse la place au premier mouvement de ‘La Mer’ de Debussy, qui avait fortement influencé Stravinski. De plus, ce film est un voyage au sein du bâtiment, avec un déplacement graduel des musiciens vers le toit, pour l’envol final.» Où l’orchestre, plus que séduit par le projet, acceptera même de jouer à 5 heures du matin dans la lumière naissante de juillet…

Bande-annonce "Quinte et sens - Une symphonie pour les éléments"

Au-delà de son esthétique parfaite, l’intérêt de ce film est de s’adresser à tous les publics,  mélomanes ou pas. Il autorise plusieurs niveaux de lecture, du plaisir immédiat jusqu’à la réflexion philosophique qui s’évade des fondements terrestres pour rejoindre l’appel interstellaire d’Olivier Messiaen, dans un duo final de cors.

Une telle réussite artistique pose la question du streaming non plus comme simple succédané à la fermeture des salles mais bien comme un outil complémentaire et à part entière de valorisation culturelle. Il est vrai que, en la matière, la Philharmonie de Paris a été pionnière, comme le rappelle Hugues De Saint-Simon, son secrétaire général. «Cette volonté de miser sur l’audiovisuel est née en 2008, avec un projet complètement dingue – 24 heures d’affilée de ragas indiens. Nous n’avions qu’une salle de 800 places, ce qui nous a fait penser à internet. De fil en aiguille est née la plate-forme philharmonie live

Aujourd’hui, la grande salle parisienne diffuse ainsi 50 à 60 concerts par an. Si l’audience varie selon la plate-forme de diffusion – Arte, Medici TV, Mezzo, Facebook Live… –, reste que, «en moyenne», souligne Hughes De Saint-Simon, «nos concerts en streaming drainent entre dix et cent fois plus de public qu’il n’y en aurait dans la salle». Le concert de musique de chambre donné le 27 mai a même séduit 350.000 spectateurs…

«Quinte et Sens». Extrait du film de René-François Martin et Gordon. ©Philharmonie de Paris

Limites financières

Cela dit, si une salle vide permet d’aller nettement plus loin dans l’esthétique d’une  captation musicale, «la limite de l’exercice est évidemment financière», admet Hugues De Saint-Simon. «Le budget du film, très élevé, a été bouclé grâce à l’apport d’Arte, du Centre national du cinéma et de mécènes.» Déjà dans la course aux prix des festivals de Biarritz et de Montréal, «Quinte et Sens» pourrait être vendu à des chaînes internationales.

De quoi rentabiliser un projet haut de gamme? Peut-être. Mais si des initiatives similaires existent déjà, elles restent rares.

«La captation traditionnelle, frontale, d’un ensemble symphonique avec des spectateurs à ne pas déranger fige un rituel du XIXe siècle. Il s’agissait cette fois de dépasser cette temporalité immédiate et de s’adresser à un public bien plus large.»
Éric Picard
Violoncelle solo de l’Orchestre de Paris et initiateur du projet

En musique classique, le business model est toujours dominé par un certain conservatisme. Frilosité des gestionnaires de salles et de leurs programmations, toute puissance des agents et mainmise des labels en matière de droits d’auteurs ne plaident pas en faveur d’un excès de créativité, alors même que la crise du Covid en a prouvé l’urgente nécessité. La conclusion d’Hugues De Saint-Simon est dès lors très pragmatique: «L’avenir immédiat sera sans doute d’envisager davantage de concerts mixtes lors de la réouverture des salles, avec une diffusion parallèle en streaming direct.»

La pandémie aura au moins eu ce mérite. Rappeler qu’internet, à défaut d’offrir l’indispensable chaleur du live, permet d’abolir les freins habituels à la fréquentation d’une salle de concert.

Voir le film

«Quinte et Sens»
De René-François Martin et Gordon.

Sur arte.tv (jusqu’au 27 février) et live.philharmoniedeparis.fr

Note de L'Echo: 5/5

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