"Aida" à l'ORW, une vallée (du Nil) de larmes

"Aida" De Giuseppe Verdi. Speranza Scappucci, direction musicale. Stefano Mazzonis di Pralafera, mise en scène. Michèle Anne de Mey, chorégraphie. Orchestre, chœurs et techniciens de l’Opéra royal de Wallonie. NNNNn ©Opera Liège

Proche du cœur de l’œuvre, loin d’une Egypte de pacotille: "Aida", à Liège, souffle le vent chaud des jalousies.

 

OPÉRA

"Aida", de Verdi

Note: 4/5

Direction musicale Speranza Scappucci, mise en scène Stefano Mazzonis di Pralafera, chorégraphie Michèle Anne de Mey, orchestre, chœurs et techniciens de l’Opéra Royal de Wallonie.

Jusqu'au 14/3/19 à l'Opéra royal de Wallonie

Amneris, princesse pharaonique, et Aida, sa captive éthiopienne: deux femmes éprises du même soldat – le commandant de l’armée égyptienne Radamès, qui ne se consume que pour la dernière (et qui aurait dû choisir meilleur parti, vu que c’est quand même la fille de l’ennemi). On le devine, dès l’ouverture de l’opéra, et rien qu’aux positions qu’occupe sur scène ce terrible trio (un triangle presque parfait), ça va gémir. Des corps exaltés sous pression maximale, une guerre des cœurs féroce, à côté de laquelle le massacre des champs de bataille thébains semble aussi bénin qu’un vol d’ibis sur le Nil…

Aida (Verdi) - Teaser

Pour donner vie à cette tragédie, l’ORW n’y va pas de main morte. Au départ de murs de calcaire ocre d’une arrogante hauteur – ceux du temple d’Isis à Philae, peut-être –, qu’un éclairage abricot rend vite aussi brûlants que le désir inassouvi, la mise en scène de Stefano Mazzonis se pare de décors qui, progressivement, révèlent une machinerie assez diabolique: des blocs de pierre pivotent, dévoilent des bas-reliefs, hissent des sous-sols un tombeau entier ou tout un parterre de choristes.

Dans ce dispositif, les costumes drapés, très ajustés et multicolores de Fernand Ruiz, qui s’inspirent de ceux dessinés au XIXe siècle par l’illustre égyptologue français Auguste Mariette, sont proprement hallucinants: les couvre-chefs, notamment, où défile le bestiaire local – scarabée, cobra, vautour, chacal –, s’apprécient encore mieux de profil, dans leur encombrante et savante architecture animale. Quand les chorégraphies de Michèle Anne de Mey, pour la première fois à l’ORW, viennent enfin occuper l’espace avec dix-sept danseurs aux membres de caoutchouc, pliables à angle droit, un tourbillon d’égyptomanie (non clinquante) se met en place.

N. Surguladze ©Opéra Royal de Wallonie-Liège

Malgré ses chœurs sidérants, ses effets de masses spectaculaires et ses célébrissimes sonneries de trompettes, qui rendent l’anéantissement de l’adversaire quasi grisant, "Aida", créé au Caire en 1871 (pour les fêtes d’inauguration du canal de Suez), est bien un huis clos passionnel. Élans d’envies contrariées, fins des illusions: la lutte contre le destin y est perdue d’avance, et génère des moments de solitude absolue, de sanglots, de frustration et de désespoir indescriptibles, quand la vie rêvée se transforme en désert. C’est dans ces thébaïdes, ou dans la fraîcheur d’un dédale de bambous, qu’Amonasro, le père d’Aida, n’hésite pas à utiliser sa fille comme appeau sexuel, pour obtenir une info militaire. Et qu’Amneris endure l’insupportable morsure de la jalousie (pire que celle d’un naja), avant de tenter tendresse feinte, terreur mentale, chantage et sadisme, prise du doute affreux que Radamès puisse lui préférer une vulgaire esclave.

L’Amonasro de Lionel Lhotte casse la baraque. En Amneris implacable, Nino Surguladze montre des colères quasi wagnériennes, qui volent parfois la vedette au rôle-titre (Elaine Alvarez). Simple vengeance, sans doute, contre cette servante pleureuse, qui lui a fauché à jamais son martial amour.

La Scappucci, pharaonique

Dans cette logique mortuaire inexorable, la musique, que Verdi voulait tantôt puissante et belliqueuse, tantôt raffinée, savante, délicate et douce (oui, douce!), oscille admirablement d’un pôle d’émotions à l’autre, sous la baguette de Speranza Scappucci (relire son portrait dans L’Echo du 23/2/19). La maestro ambitionnait de rendre à l’œuvre sa dimension intimiste, "presque lunaire": elle y parvient en conférant une délicatesse extrême à sa direction d’orchestre, une sorte de suavité dans la solennité qui contrebalance à merveille la démesure du reste.

"La Boîte à Questions" avec Lionel Lhote (Amonasro - Aida)

Par-dessus la fosse, point de déplacements ou gestes inutiles, non plus: par leur réserve et leur statisme recherchés, les solistes contribuent aussi à cet équilibre réussi. Au flanc d’un Radamès (Marcello Giordani) en petite forme vocale – et à qui la tunique cramoisie, la cuirasse et les bottines lacées donnent un air de… légionnaire –, l’Amonasro de Lionel Lhotte casse la baraque. En Amneris implacable, Nino Surguladze montre des colères quasi wagnériennes, qui volent parfois la vedette au rôle-titre (Elaine Alvarez). Simple vengeance, sans doute, contre cette servante pleureuse, qui lui a fauché à jamais son martial amour.

Jusqu'au 14/3/19 à l'Opéra royal de Wallonie

L. Dall'Amico ©Opéra Royal de Wallonie-Liège

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