Aiguillonné par le Covid, le Brussels Philharmonic se réinvente

Stéphane Denève, sans baguette mais avec visière. ©Kristof Vadino

Depuis qu’il a décroché un Oscar et un Golden Globe à Hollywood, on connaît la vitalité et l’inventivité de l’orchestre symphonique bruxellois. Petite symphonie en management majeur.

"On ne peut évidemment pas souhaiter que cette crise dure longtemps, mais si elle passe trop rapidement, on va vite l’oublier et on se retrouvera encore plus vulnérables la prochaine fois…" Ainsi parle Gunther Broucke, l'un des plus entreprenants de nos managers culturels et intendant du Brussels Philharmonic depuis 22 ans. Un homme qui, le 12 mars dernier, a dû envoyer au pilon la brochure de sa nouvelle saison, faire une croix sur le Concours Reine Elisabeth que son orchestre devait accompagner et se plier à la torture des concerts en streaming, avant de se faire éjecter de Flagey, la salle où le Brussels Philharmonic est en résidence – mesures sanitaires obligent.

Le 2 juillet, nous l’avons pourtant retrouvé au moment où son orchestre était pour la première fois autorisé à revenir répéter au Studio 4, avec cette énergie inoxydable avec laquelle il avait sauvé une phalange moribonde en 1998, puis l’avait menée jusqu’à Hollywood, décrochant un Golden Globe pour la bande-son de "The Aviator", en 2005, et un Oscar pour celle de "The Artist", en 2012.

"Mon équipe sait que je ne blague pas quand je dis qu’on va rester calme et chercher une voie pour devenir plus forts."
Gunther Broucke
Intendant du Brussels Philharmonic

"Je dis toujours que dans chaque crise, il y a une opportunité. Dans un bâtiment, il est très facile de voir les murs, mais le tout, c’est de trouver les portes!", assène-t-il alors qu’on entend en fond sonore l’orchestre répéter la "Septième" de Beethoven. "Mon équipe sait que je ne blague pas quand je dis qu’on va rester calme et chercher une voie pour devenir plus forts."

Concert de masques

Au Studio 4 de Flagey, on retrouve Stéphane Denève, le chef français de l’orchestre, qui se débat avec une visière et un triple masque avant de vite faire démonter le paravent de plexi qui le sépare de ses musiciens, tous dûment masqués et séparés par un espace d’un mètre et demi. Situation cocasse qui ne s’entend pas lorsque l’orchestre se remet à sonner. "C’est très troublant cette émotion de se retrouver et en même temps d’être aussi loin les uns des autres", nous dira-t-il à la pause. "Mais après tout, la disposition des orchestres a beaucoup changé au cours de l’histoire. Stokowski avait multiplié les expériences au début du XXe siècle, placé les contrebasses derrière l’orchestre, les vents devant, déplacé les cordes… On doit redevenir créatifs par la force des choses."

Concert sans public | Fazil Say Cello Concerto - Camille Thomas/Stéphane Denève/Brussels Philharmonic

Et c’est précisément l’état d’esprit de Gunther Broucke – "car on est toujours plus conservateur qu’on ne pense. Cette crise nous donne l'obligation de tout repenser et de tout essayer!" Et de lancer jusqu’en décembre une demi-saison "covid-proof" qui démarre le 12 septembre, 6 mois jour pour jour après la désertion de son public. Seuls 50 musiciens étant autorisés sur scène (contre les 85 habituels), le répertoire de chambre a été préféré aux œuvres à grands effectifs. Mais celles-ci peuvent faire l’objet d’arrangements inattendus, annonce l’Intendant: "On se concerte avec le Festival de Flandre pour jouer une version de chambre de la ‘9e symphonie’ de Beethoven."

"Saison covid-proof"

La saison «covid-proof» automne/hiver du Brussels Philharmonic s’ouvre le samedi 12/09, à Flagey (Bruxelles), avec le lied "Ich bin der Welt abhanden gekommen" de Mahler et la "5e Symphonie" de Beethoven.

Autre mesure: limiter les concerts à une heure, pour les redonner plusieurs fois lors de la même soirée, à chaque fois devant 200 nouveaux mélomanes – comme le veut la jauge maximale autorisée. La relation au public a également été revue avec une offre de podcasts en ligne, le lancement d’une application ("Wolfgang", cela ne s’invente pas) et des commentaires adaptés aux enfants.

"Le contact intime avec un public restreint m’intéresse pour l’avenir. Nous avons déjà organisé une formule de 6 petits concerts avec effectifs réduits dans le jardin d’un château viticole en Flandre. Des prestations de 6 ou 7 minutes pour un public de 10 personnes à la fois qui pouvaient ensuite se promener, déguster un vin, puis revenir pour une deuxième session. Après une heure et demi, on aura entendu chaque musicien et les auditeurs auront été entourés par l’ensemble dans une relation très fusionnelle.

Son immersif

Autre innovation pour contourner les mesures sanitaires, le Chœur de la Radio flamande, attaché à l’orchestre, chante de préférence dans la galerie qui surplombe le parterre du Studio 4, chaque chanteur masqué étant espacé de deux mètres. L’effet immersif, entendu le 2 juillet, était saisissant, car le son ne venait plus de face mais se spatialisait dans tout le volume de la salle. "On est entouré par le son. Il va falloir beaucoup plus jouer avec l’acoustique car la salle elle-même devient l’instrument", reprend le chef Stéphane Denève.

Brussels Philharmonic & Vlaams Radiokoor | Lockdown Lessons

Gunther Broucke observe: "Avec la distanciation, j’ai vu du deuxième balcon chaque membre de l’orchestre individuellement. Et on voit immédiatement que la responsabilité individuelle, tout en s’inscrivant dans le collectif, prime par rapport à un ensemble compact où les musiciens sont indifférenciés. Ils vont y réfléchir et cela aura une influence sur leur comportement, et pas seulement en tant que musiciens mais aussi en tant que citoyens. Une dimension sociétale dont devrait se saisir l’ensemble du secteur culturel."

"On voit immédiatement que la responsabilité individuelle prime par rapport à un ensemble compact où les musiciens sont indifférenciés."
Gunther Broucke
Intendant du Brussels Philharmonic

L’intendant, qui a d’abord voulu s’assurer de la stabilité financière de son institution, n’élude pas la question de la rentabilité que des jauges aussi réduites mettent à mal. Mais il a une autre carte dans sa manche – le cinéma. "Avec la distanciation, il y a encore des défis techniques à relever pour l’enregistrement des bandes-son, mais, à nouveau, il y a là une grande opportunité. Beaucoup de films étaient prêts à être enregistrés avant que tout ne s’arrête en mars. Donc, il y aura une foule de films qui devraient sortir cet automne: il y a du commerce à faire!"

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