interview

Akhenaton (IAM): "L’anxiété, c’est le mal du siècle"

Pour Akhenaton, rappeur et membre fondateur du groupe français IAM, "les réseaux sociaux sont asociaux". Il déplore le fait que l'on "utilise uniquement la technologie comme un outil de confrontation". ©PRESSE SPORTS

Frappé par la manière dont l’individualisme, l’avidité et les réseaux sociaux abîment nos démocraties, le rappeur d'IAM nous revient avec un long poème, "La faim de leur monde".

En 2006, le rappeur Akhenaton écrit avec son groupe IAM "La fin de leur monde", un titre-fleuve qui dressait un portrait sans concession de la société de l’époque. Quinze ans plus tard, le Marseillais revient avec une nouvelle version de ce texte: "La faim de leur monde" (éditions L’iconoclaste). Dans ce long poème, en forme de cri de colère, il fait un constat sans appel: le monde ne va pas mieux, loin de là…

Il y a quinze ans, vous écriviez "La fin de leur monde". Vous acheviez le morceau avec cette phrase: "Ça ne peut qu’aller mieux". Vous revenez aujourd’hui avec "La faim de leur monde". Qu’est-ce qui a changé?

Il y a une forme de continuité dans le glissement civilisationnel. En quinze ans, l’individualisme et l’appétit du gain se sont aiguisés. On le voit dans la culture de tous les jours. Les signes se trouvent partout dans le quotidien. Les médias, par exemple, ont une grande responsabilité dans cette situation. L’information passe de plus en plus par le buzz. Elle fonctionne aujourd’hui comme les réseaux sociaux.

"On attend la mort en essayant de l’éviter, et en oubliant de vivre. Selon moi, c’est la négation même de l’humanité."
Akhenaton (IAM)
Rappeur

Ce qui faisait la huitième page d’un journal local devient aujourd’hui une info nationale. Et c’est la raison pour laquelle, on a l’impression, par exemple, que l’insécurité ou la violence augmentent.

Et de cette crise que va-t-il sortir, selon vous?

Il ne va sortir que du jus amer de cette crise. Le rapport à la mort est complètement faussé. Nous vivons dans une société qui n’accepte plus la mort. On attend la mort en essayant de l’éviter, et en oubliant de vivre. Selon moi, c’est la négation même de l’humanité.

Nous allons au-devant de nombreux problèmes: économiques, écologiques, psychologiques, sociaux, etc. Et comme l’être humain n’est pas assez humble, il voudra toujours trouver des boucs émissaires… 

Quel est le pouvoir de la poésie, des mots dans ce monde-là?

La poésie soigne l’âme. Il faut prêter attention aux mots, éviter notamment qu’ils ne deviennent des maux. Il faut qu’ils retrouvent leur sens et leur pouvoir. Aujourd’hui, on laisse bien trop souvent l’espace de la réflexion au complotisme et la contestation à l’extrême droite. En faisant cela, on joue un jeu très dangereux.

Il faut donc, selon vous, mieux distinguer la contestation du complotisme?

Le mot "complot" vient du latin. Il signifie littéralement "faire des plans avec". Ce n’est pas nouveau, c’est le quotidien de l’humanité depuis toujours. Quand on est puissants, on a le loisir de faire ce genre de choses. Derrière tout ça, il y a le business.

"Je suis contre une écologie radicale qui serait en opposition frontale à l’économie."

Aujourd’hui, il y a un complotisme délirant qui se développe, celui de l'antisémitisme, de l’homophobie, etc. Ce complotisme délirant ne doit pas nous empêcher d’ouvrir les yeux. Il faut détacher le factuel du mythologique. La contestation doit se faire sur base de faits. 

"L’économie tue l’écologie", écrivez-vous. Ces deux champs sont irréconciliables selon vous?

Non. Je suis contre une écologie radicale qui serait en opposition frontale à l’économie. Je pense qu’il faut prendre des décisions raisonnables. Aujourd’hui, toutes les décisions sont prises d’abord pour l’économie, ensuite pour l’humain. C’est cela qui me dérange, ce capitalisme "goinfre"

Et pour le combattre, il faut, écrivez-vous, faire "la révolution par la consommation". Ce sont nos modes de vie qui doivent changer prioritairement?

Oui, il faut agir localement, à notre niveau. Mais ce mouvement doit être appuyé par le politique. Le monde politique doit prendre ses responsabilités. Par exemple, mes parents sont morts des causes indirectes de l’amiante. À une époque, le lobby de l’amiante était très puissant et on a refusé de retirer l’amiante des bâtiments publics.

La solution pour faire bouger les choses, c’est d’introduire des actions judiciaires communes qui permettent de poursuivre les grandes firmes. Hélas, pour l’instant, à la différence des États-Unis, ce type de recours collectif, lorsque les victimes se rassemblent, n’est pas mis en place chez nous. Nos responsables politiques doivent arrêter d’être les représentants des grandes firmes.

"La culture génère deux fois plus de profit que l’industrie du luxe et sept fois plus que l’industrie automobile. Mais le monde politique s’assied sur la culture."

On vous sent très remonté contre le monde politique. Nous avons besoin de nouvelles utopies politiques, selon vous?

Nous avons le même problème partout en Europe. Par exemple, il faudrait, selon moi, mettre en place le décompte du vote blanc. Si le vote blanc l’emporte, on revote: c’est aussi simple que ça. Et puis, il faudrait également empêcher les hommes politiques de cumuler les jobs.

Le monde politique doit prendre ses responsabilités dans tous les domaines. Prenons la culture. La culture génère deux fois plus de profit que l’industrie du luxe et sept fois plus que l’industrie automobile. Mais le monde politique s’assied sur la culture. Faut-il parler chiffre pour qu’on nous entende?

La jeunesse a beaucoup souffert lors de cette crise. A-t-elle changé par rapport à la jeunesse que vous décriviez dans les années 90?

Il y a des choses très positives au sein de la jeunesse actuelle. On commet l’erreur de ne pas écouter les jeunes, et donc on ne les comprend pas. Les jeunes sortent de l’enfance et ensuite on les infantilise. À leur place, lors de cette crise, nous aurions réagi de manière beaucoup plus véhémente. Je les ai trouvés très compatissants. Dans les années 60-70, cela ne se serait pas du tout passé comme ça.

"On ne peut pas vendre de la merde pendant 25 ans aux jeunes et espérer ensuite produire une génération 'Apostrophe'."

Les idoles actuelles sont-elles à la hauteur?

Quand on montre aux jeunes, à longueur de journée, du bling bling, de la télé-réalité, des filles avec un faux cul et des faux seins, à quoi s’attendre? On ne peut pas vendre de la merde pendant 25 ans aux jeunes et espérer ensuite produire une génération "Apostrophe" (émission littéraire diffusée sur la chaîne française Antenne 2 de 1975 à 1990, NDLR). On a mis en place ce système et, aujourd’hui, il nous retombe dessus. Nous sommes responsables de cette situation. 

Et les réseaux sociaux accentuent très probablement ce phénomène aujourd’hui. Vous écrivez à ce sujet: "Je pense qu’on subit le poids de la technologie". Est-il possible d’employer la technologie autrement ou faut-il s’en détacher selon vous?

L’effondrement du réseau ne me dérangerait pas du tout. Le problème, c’est de vivre uniquement à travers la technologie. Les réseaux sociaux sont asociaux. Nous sommes devenus des produits. On utilise uniquement la technologie comme un outil de confrontation, alors qu’elle devrait, au contraire, nous rapprocher.

"L’anxiété, c’est le mal du siècle. Lorsqu’on a peur, on met la raison de côté."

Vous êtes très attaché aux mots. Quel est pour vous le mot le plus important?

C’est le mot "univers". Il faut redimensionner les réalités à la taille de l’univers. Il y a toute une série de problèmes, qui paraissent immenses, et qui, pourtant, ne représentent rien du point de vue de l’univers. Il faut retrouver le goût de la contemplation, l’amour des belles choses, de l’humanité. L’anxiété, c’est le mal du siècle. Lorsqu’on a peur, on met la raison de côté. 

Mais vous restez optimiste tout de même?

Oui, je reste optimiste et je continue d’espérer que l’homme va cesser de se détruire lui-même. Je crois encore à l’empathie. Mais si le monde était vraiment empathique, il y aurait un seul vaccin pour l’ensemble de l’humanité, par exemple...

Il faut arrêter avec les grandes phrases. Il faut cesser de se donner de fausses excuses en se cachant derrière de faux mots, à travers lesquels ne résonne pas la vérité, mais uniquement le business.

Rap

"La faim de leur monde"
Akhenaton

"Le monde prend feu.
Les crises se succèdent.
Les injustices s’accentuent.
La colère monte.
Comment garder espoir?"

Éditions L'Iconoclaste (collection L'Iconopop), 80p., 13 euros.

>L'écouter sur Deezer

Note de L'Echo: 5/5

Akhenaton : "Une société qui s'effondre commence toujours par voir sa culture s'effondrer"

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