interview

Amaury Coeytaux: "Eugène Ysaïe a révolutionné le jeu du violon"

©doc

"Chants d’hiver", "Neiges d’antan", "Berceuse"… La nostalgie est toujours ce qu’elle était pour les violonsites Amaury Coeytaux et Svetlin Roussev. Qui redonnent aux poèmes symphoniques d’Ysaïe leurs couleurs d’autrefois. Par Stéphane Renard

Une carrière internationale et quelques œuvres majeures du répertoire pour violon ont inscrit le nom du Liégeois Eugène Ysaïe (1858-1931) au rang des tout grands violonistes de son temps. Car s’il fut – aussi – le professeur de la Reine Elisabeth et l’instigateur du célèbre concours, le compositeur séduit d’abord et encore par la richesse de son écriture. Dans le cadre de la commémoration de la Grande Guerre, la collection 14-18 de "Musiques en Wallonie" – excellent mais trop discret label wallon – nous a déjà offert d’Ysaïe, il y a deux ans, de superbes "Harmonies du soir". L’Orchestre philharmonique royal de Liège, dirigé par le chef et violoniste français Jean-Jacques Kantorow, avait taillé un écrin sur mesure à la violoniste Tatiana Samouil et au violoncelliste Thibault Klavrednov.

Eugène Ysaïe, "Neiges d’antan"

4/5 - OPRL/Kantorow – Roussev/Coeytaux

1 CD Musiques en Wallonie

Ce disque important, et largement distingué (y compris en France…), est rejoint aujourd’hui par "Neiges d’antan", un enregistrement de la même veine, généreuse et puissante, avec toujours Kantorow à la tête de l’OPRL. Ce sont cependant deux autres solistes de renom qui s’imposent ici, le Bulgare Svetlin Roussev et le Français Amaury Coeytaux.

Le fait qu’ils soient tous deux élèves… de Kantorow explique-t-il pourquoi, alors que les violonistes se sont partagés les morceaux de cet enregistrement, celui-ci est porté par un seul et même souffle? "En partie sans doute", admet Amaury Coeytaux, qui s’est nourri de ces "retrouvailles touchantes". Mais cela ne peut faire oublier l’admiration que porte le violoniste français – qui joue sur un Guadagnini de 1773 – pour le compositeur. Défense et illustration de notre valeureux Liégeois par le soliste du Philharmonique de Radio France.

Est-il exact que, pour votre première prestation sur une radio francaise, à 11 ans seulement, vous aviez choisi une sonate d’Ysaïe?

C’est vrai!

Qu’est-ce qui vous plaisait déjà chez ce compositeur, qu’on imagine mal au menu d’un tout jeune violoniste…

A tort! Il m’a très vite séduit. Il était un grand virtuose. Il a donc développé, pour son instrument, une écriture parfaitement adaptée, mais évitant toute démonstration gratuite, ce qui n’est pas toujours le cas chez d’autres. De plus, il exprime une générosité et une humanité extraordinaires. À mes yeux, il a vraiment révolutionné la façon de jouer du violon en proposant une nouvelle approche, extrêmement riche sur le plan harmonique.

"En jouant ces pièces, nous avons le sentiment de recréer le son tel que le compositeur et son public l’entendaient alors."

Il s’agit ici de poèmes symphoniques. Que recouvre cette forme musicale?

Tout le monde pense évidemment au poème de Chausson. Ce sont des pièces courtes, souvent en un mouvement, qui racontent une véritable histoire, avec de l’amour, de la passion, beaucoup de tendresse… Mais j’y vois également la musique de toute une époque.

C’est exactement l’impression que produit l’écoute de votre disque. On a le sentiment de reculer d’un bon siècle, sans que la musique ait été déformée ou revue par ses interprètes ultérieurs…

Ysaïe nous offre en effet un plongeon dans le monde de nos arrière grands-parents. En jouant ces pièces, nous avons le sentiment de recréer le son tel que le compositeur et son public l’entendaient alors. C’est son écriture qui nourrit cela.

Et l’interprétation, malgré tout…

Il n’y a jamais que trois générations entre celle d’Ysaïe et la mienne. C’est un peu comme si nous étions toujours en connexion. Il ne faut pas oublier que nous sommes tous issus de cette école-là du violon. Je parle en termes de pédagogie. Au-delà de cela, il faut insister sur son sens de la polyphonie et sur les différentes couches hiérarchiques qui composent sa musique. C’est ce qui lui donne son timbre et sa clarté, en laissant finalement assez peu de marge d’interprétation.

On dit parfois d’Ysaïe, dans ses poèmes en tout cas, qu’il fait le lien entre les esthétiques allemande et française…

Il y avait effectivement, au tournant du siècle, deux tendances. Le monde germanique était encore empreint de romantisme, notamment avec Malher et Strauss, alors que Paris foisonnait d’idées neuves, sur le plan culturel. On songe à l’impressionnisme de Debussy… Eugène Ysaïe, lui, est bel et bien au coeur de cette double influence. Tout comme le fut d’ailleurs César Franck.

Cette volonté de synthèse aurait quelque peu pénalisé Ysaïe à une époque où il fallait "choisir son camp", après la guerre de 1870, et avant celle de 1914…

Sur un plan musical, en tout cas, il n’y a pas d’hésitation à avoir. Cette richesse d’inspiration, nourrie à la fois par le romantisme allemand et l’impressionnisme français, a fait la force de ses œuvres.

 

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