Anne Queffélec: "La musique nous échappe, comme la vie"

©PHOTOPQR/OUEST FRANCE

La grande dame du piano français présente à Flagey son dernier disque Mozart, son "contemporain pour l’éternité". Rencontre hors du temps avec une femme libre qui a fait de la musique une philosophie, et de son art un cadeau divin.

À six ans, elle voulait être "pianiste la semaine et fleuriste le dimanche". Le destin a choisi pour elle, posant des jalons précieux dès son enfance. Si Anne Queffélec est aujourd’hui une pianiste aussi célébrée qu’attachante, c’est d’abord, elle le sait, parce qu’elle est bien née. En cet après-guerre qui découvre l’illusoire société de consommation, ses parents résistent à cette modernité qui a pour nom voiture, frigo, télévision. "J’ai grandi dans une grotte préhistorique", lâche-t-elle, ravie. Oui, mais dans la grotte, il y a un piano et des livres, beaucoup de livres. Son père est le romancier Henri Queffélec, sa maman, qui tape ses manuscrits, la directrice littéraire. Ce duo-là, "extrêmement cultivé, généreux et humaniste", lui lèguera l’impalpable: des valeurs morales, artistiques, spirituelles.

Une jeunesse un peu austère, voire ascétique? Elle éclate de rire: "Rayonnante, oui! Et je n’ai jamais été une ascète!" On la croit. D’autant que les éléments y glissent leur grain de sel, celui de l’océan qui assaille les côtes du Finistère. La jeune Bretonne, qui raffole des bains glacés, y trouve "cette vérité qui naît de l’affrontement avec la nature, face à votre propre vérité. On ne transige pas avec le cosmos. Cet émerveillement m’a forgé le caractère."

Avec un tel socle, on peut prendre son élan pour affronter les plus grandes scènes du monde. "Sans calcul, insiste-telle. On doit bien sûr avoir un cap, mais, parole de Bretonne, c’est la mer qui décide. Les tempêtes, le calme plat, les récifs, les courants, les requins… on ne les maîtrise pas! Il faut saisir les opportunités."

Sa première bonne étoile sera l’assistante de Cortot, passionnée de culture et de littérature, avec qui elle débute le piano. Ensuite? Le Conservatoire de Paris. Des master classes à Vienne avec le grand maître des classiques, Alfred Brendel – "du grain pour toute une vie". Des concours prestigieux – Munich 1968, Leeds 1969 – qui la révèlent. Et un premier disque Scarlatti chez Erato. Tout cela à 20 ans à peine…

Arrêter le temps

C’est à Paris qu’elle nous reçoit, dans sa petite maison nichée dans un jardin tout au fond d’une impasse. Loin de la furie de la ville, à la frontière du quartier chinois du 13e, "contraste à la Sempé", sourit-elle. D’emblée, on évoque le beau coffret de rééditions Erato (voir l’encadré) qui salue son parcours, ainsi que son récent Mozart, avec les trois superbes sonates K.331, 332 et 333 qu’elle a gravées à Flagey pour Mirare. Propos de circonstance, que l’on interrompt très vite.

Intégrale
"Le savoir, le savoir-faire et le goût"

Le label Erato, qui la lança à l’époque du visionnaire Michel Garcin, réédite l’intégrale des enregistrements d’Anne Queffélec de 1970 à 1995. Une période foisonnante durant laquelle la pianiste imposera son style, d’une élégance jamais superficielle. Retour sur ce jeu exigeant et investi, qui émeut par ce classicisme, désormais rare, où l’affect prime toujours sur l’effet. L’on croise ainsi Scarlatti, qui la révéla. Bach à qui elle "dit merci chaque jour". Schubert et Chopin, servis avec des nuances toutes personnelles. Large place aussi à la musique française, dont elle aime rappeler qu’elle est "un mystère en pleine lumière, comme disait Claudel de sa sœur Camille". Une alliance de retenue et de tension, au service de Debussy, Poulenc et Ravel, dont revoici l’intégrale pour piano seul. Intégrale encore de Dutilleux, à redécouvrir, avant de célébrer la si singulière poésie de Satie. Ajoutez-y Haydn, Fauré, Mendelssohn… Et laissez agir sans modération. Parce que, comme dit Gilles Ledure, patron de Flagey, Anne Queffélec, "c’est le savoir, le savoir-faire et le goût".

"The complete Erato Recordings" – Anne Queffélec". 21 CD Erato.

Face à Anne Queffélec, dans cette minuscule véranda tamisée par le soleil d’automne, le temps des hommes s’est arrêté. Place à la musique, à la philosophie, au vrai. Au silence et à la beauté du monde, à portée de main. "Les pavés de ma rue prennent, sous la pluie, des couleurs huître et opale qui enchanteraient un grand peintre", se réjouit-elle avant de s’excuser pour cette digression. On lui pardonne. Mieux, on en redemande. Insatiable lectrice de classiques, de Proust à Tchekov, passionnée de philosophie, elle qui ne lit "jamais sans un crayon" dit ne pas s’habituer à la vie, "dont aucune seconde ne ressemble à la précédente." Elle s’interrompt un moment. Sourit. "Je parle beaucoup. Vous m’arrêterez?" Surtout pas.

Florilège d’instants précieux.

Sur sa mère …et le féminisme

"Ma mère est décédée quand j’avais 22 ans, mais je ne l’ai jamais perdue. Ses dernières paroles ont été mon viatique. Elle citait Saint-Augustin: ‘Aime et fais ce que tu voudras’. Aimer, à la fois exigence et liberté, synonyme de responsabilité individuelle. Ma mère était une brillante épistolaire, dont j’ai conservé les lettres. Ce formidable témoignage contribuerait à la réflexion actuelle sur la place de la femme. Certains excès délirants du féminisme sont devenus contreproductifs. Ma mère, dévouée à sa famille, était le fruit de son époque. Mais elle avait anticipé le féminisme: elle a tout fait pour que je grandisse en femme libre de mes choix."

Sur la vérité musicale

"‘J’écris pour me parcourir’, disait Michaux. Une œuvre n’est jamais achevée car la musique, c’est du temps, matière vivante qui ne cesse de nous accompagner. Elle explore une part de notre humanité et du grand questionnement existentiel ‘to be or not to be’. La partition n’est qu’une vérité de départ. La musique est métamorphose permanente. Elle nous échappe, comme la vie. C’est l’art suprême car il nous ressemble le plus. Proust, qui a merveilleusement parlé de l’émotion musicale, estimait que si le langage n’avait pas existé, elle aurait pu devenir l’élément de communication des âmes."

Sur l’inaccessible

"L’invention de la mélodie serait, selon Lévi-Strauss, le mystère suprême des sciences de l’homme. Pourquoi en effet cette nécessité mélodique, qui ne vient pas forcément du chant des oiseaux? N’est-ce pas cela le pouvoir de la musique, qui accède aux strates les plus profondes de notre cerveau? Est-ce parce que cette beauté s’accorde à quelque chose de préexistant en nous et auquel seule la musique nous donne accès?

"Mozart, sonates K.331,332,333". Anne Queffélec. 1 CD Mirare. Note: 5/5. ©doc

En écoutant certaines œuvres, nous sommes parcourus de frissons, réaction physique inexplicable. Schopenhauer, qui jouait de la flûte tous les jours, voyait en la musique ‘un paradis familier quoique éternellement inaccessible, parfaitement intelligible et tout à fait inexplicable’."

Sur Dieu

"Cioran disait de Bach qu’il était le cinquième évangéliste. J’irais plus loin encore…! Si Dieu existe, il doit être bluffé par sa créature en voyant à quel point l’être humain a pu le rejoindre dans la création de la beauté. Le deuxième mouvement de l’‘Opus 111’, dernière sonate de Beethoven, tient de la métaphysique pure. On ne peut aller plus loin pour exprimer notre part de transcendance. Jouer cette sonate est une aventure intérieure spirituelle. Quand j’arrive à la fin, je me sens à la fois épuisée et remplie. Quelle énigme…"

Sur notre part de divin

"Mon origine bretonne tend à privilégier l’idée pascalienne selon laquelle il est incompréhensible que Dieu ne soit pas. Mais pour Rilke, dans ses "Lettres à un jeune poète", nous portons en nous une part de la divinité et nous avons la responsabilité de la faire exister. Ainsi Beethoven, avec l’arietta de son ‘Opus 111’, apporte un sacré argument à cette possibilité d’existence divine portée par l’homme. Comme Bach. Quand on le joue, tout s’ordonne à l’intérieur de soi."

"Pour Rilke, dans ses "Lettres à un jeune poète", nous portons en nous une part de la divinité et nous avons la responsabilité de la faire exister."
Anne Queffélec
Pianiste

Sur Mozart

"Il est mon contemporain par tout ce qu’il nous transmet, pour l’éternité. Je suis infiniment touchée de me dire que, sur son lit de mort, alors qu’il ne peut assister à ‘La Flûte’ qui se donne ce soir-là, il fredonne l’air de Papageno, et non le Requiem… C’est dans le même esprit qu’il rédige un poème pour la mort de son petit sansonnet. Mozart ne craint pas l’esprit d’enfance. Il y a en lui tout l’être humain, l’homme, la femme, dans tous leurs états amoureux. Il connaît le tragique de l’existence, mais cela n’affecte pas sa profonde joie de vivre. Même s’il écrira que la mort est la meilleure amie de l’homme, il gardera toujours son sens de la facétie. Et un billard dans sa chambre à coucher!"

Sur la dictature de l’image

"Avec l’overdose des écrans, l’œil a conquis la primauté sur l’oreille. On va désormais ‘voir’ un concert. Et certains pianistes vont trop loin dans leur obsession du ‘look’. La musique, c’est de l’invisible; cet invisible est liberté. Celle-ci disparaît avec la manipulation par l’image.

Je supporte mal la façon dont on filme désormais les concerts, alternant les plans de caméra sans arrêt comme s’il fallait animer la musique sous prétexte qu’il ne se passe rien pour l’œil. Comment peut-on alors faire silence en soi? Cette dérive du visuel qui ne fait que distraire, attaque notre liberté individuelle en violant notre for intérieur. Je n’aime pas les gros plans sur le visage d’un interprète qui livre des émotions intimes. Lorsque je joue, je ne suis pas impassible! À la fin de sa vie, Richter exigeait en concert que la lumière éclaire ses mains, pas son visage."

Interprétation Sonate "Alla Turca" Mozart, Andante Grazioso - Anne Queffélec - Pianiste n°112

Sur les sonneries de portables

"Un concert est création collective. Ce rassemblement d’inconnus qui se retrouvent dans une salle pour communier à travers la beauté est très émouvant. Il m’arrive de remercier le public d’avoir aidé à ce que la musique advienne. Mais quand un portable sonne, c’est une sorte de crime, comme cracher sur la Joconde!

Les photos aussi me dérangent. J’ai dû m’arrêter une fois en concert, me sentant comme aspirée par l’œil d’un appareil photo, qui détruisait le lien avec le public. En viendra-t-on un jour à se prendre en selfie en écoutant une sonate de Schubert?"

Sur l’élitisme… et la prison

"Oui, la musique classique est élitiste, non socialement mais parce qu’elle s’adresse à l’élite de chacun, sa meilleure part. Je rejoins l’idée de Jean Vilar, créateur du Festival d’Avignon, qui prônait ‘l’élitisme pour tous’. J’ai joué plusieurs fois en prison, devant des détenus aux longues peines. À l’issue d’un concert, l’un d’eux s’est levé et m’a demandé pourquoi les gestes des musiciens étaient si beaux. Un autre était curieux de savoir si je mettais dans mon jeu tout ce à quoi je croyais dans la vie. Un troisième m’a avoué être devenu, en prison, fou des sonates de Beethoven: ‘Vous rendez-vous compte? Si je n’étais pas venu en prison, je n’aurais pas connu la musique!’ Alors, je dis oui à cet élitisme qui dort en chacun de nous. Il suffit de le réveiller."

Sur l’âge qui avance

"L’immortalité ne serait pas une solution, mais une catastrophe. Sans finitude, pas d’art, pas de musique. Mémoire devenue inutile. Et alors que transmettre à ses enfants? La maternité représente pour moi une richesse fondatrice. Je rends grâce à la vie de me l’avoir donnée. Et puis, comme l’affirmait Victor Hugo, vieillir permet des éclosions, d’autres fleurs poussent, d’autres soleils se lèvent. On se sent infiniment plus libre. Et on se fiche du ‘qu’en dira-t-on’ puisque que, d’ici 20 ou 30 ans, si l’on est optimiste, plus rien n’aura d’importance. On réalise enfin le prix du moment et la valeur du temps!"

Anne Queffélec est en concert "Piknik" à Flagey, le 13/12, avec les sonates K.331 "Alla Turca" et K.332 de Mozart: www.flagey.be.


Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect

Messages sponsorisés

n