Athlète de la baguette

©Hugo Ponte

En 2016, Jean-Claude Casadesus, éminent chef français issu d’une lignée d’interprètes, a cédé les rênes de l’Orchestre national de Lille. Sa pensée a une belle portée.

Vivacissimo! À 82 ans, fils de la comédienne Gisèle Casadesus et grand-père du jazzman Thomas Enhco, prestance de danseur, sourire cantabile et aussi animato qu’une triple croche, en plus de soixante ans de carrière, il n’a "jamais autant travaillé", lance-t-il, scherzando.

Un jour de 1975, Michel Guy, ministre de la Culture de Valéry Giscard d’Estaing, qui venait de décider la suppression des orchestres de radio de province, propose au jeune chef un "cadeau empoisonné": l’orchestre de Lille, appelé à disparaître. Voulait-il l’accompagner dans la tombe? Élève des deux Pierre (Dervaux et Boulez), alors chef permanent de l’Opéra de Paris, il désobéit: au lieu d’enterrer la formation moribonde, il la recrée "comme Remus et Romulus", en creusant son sillon dans une terre en friche.

Le 3 janvier 1976, il porte l’Orchestre national de Lille sur les fonts baptismaux et obtient le soutien de Pierre Mauroy, maire de Lille (puis Premier ministre) – "Moi qui n’avais pas appris l’art des joutes oratoires, j’ai dû m’y mettre!" Après le succès du Requiem de Verdi à Aix-en-Provence, et une première tournée internationale en 1981, la phalange prend son essor. Largo

Relié au monde, Casadesus n’oublie pas ce qu’est le rôle d’un chef: jouer "ce qui existe entre les notes".

Quarante ans plus tard, en 2016, il transmet au jeune chef français Alexandre Bloch les clefs et les croches de cette salle de concert qui jouit "d’une des plus belles acoustiques d’Europe. On ne peut que haïr ses successeurs, disait François Mitterrand. Ce n’est pas mon cas!", s’esclaffe-t-il, affettuoso. C’est d’autant plus vrai que s’il cède son fauteuil de directeur musical, il tient fermement sa baguette vagabonde, et poursuit son chemin, da capo.

À peine rentré de Moscou et Novossibirsk, il donne la semaine prochaine, à Lille, trois concerts "d’adieux qui n’en sont pas", avant de repartir le 21 avril pour Saint-Pétersbourg: "un croisement, puisque j’ai choisi de diriger la musique française en Russie et la musique Russe en France", notamment avec les "Tableaux d’une Exposition", de Modeste Moussorgski.

En mai, il sera au Festival de Cannes, membre du jury de la nouvelle section son et cinéma. Enfin, du 8 au 10 juin, il dirigera l’édition annuelle du Festival Piano(s) de Lille, créé par lui-même en 2004. Et il continue de présider Musique Nouvelle en Liberté, inventée en 1991 par le compositeur Marcel Landowski, qui donne mille exécutions de partitions contemporaines par an, sans omettre l’École supérieure de musique et de danse des Hauts-de-France. Presto…

Jean-Claude Casadesus et la Russie

Musik direktor et intendants

Qu’est devenu l’orchestre, en quarante ans? "La connivence entre directeur musical et directeur artistique est essentielle", mais, rappelle-t-il, ce sont "des rôles à géométrie variable". Il admet qu’on ne peut travailler ses partitions et gérer l’entreprise d’un orchestre.

Celui de Lille compte 128 employés pour un chiffre d’affaires de 12 millions. Soutenu par la région, son budget s’énonce en quatre chiffres: 72% de la région, 23% de l’État, 85% de frais fixes et 40 entreprises partenaires. Il sait les équilibres fragiles, mais refuse les logiques comptables régissant les fusions, comme celle de l’Orchestre national de Belgique (ONB) avec l’Orchestre royal de la Monnaie à l’horizon 2026. "Moins plus moins, cela fait moins! L’orchestre d’opéra et l’orchestre symphonique sont des spécialités distinctes, et Bruxelles mérite les deux. Il ne faudrait pas que le rôle moteur du musik direktor soit soumis aux intendants."

Il repousse con fuoco la logique qui voudrait que la musique "savante" soit réservée à l’élite et ennuierait les jeunes. Il est fier d’avoir invité, tout au long de ces années, plus de 15.000 enfants et adolescents de quartiers défavorisés: "J’ai récemment revu un élève, Mohammed, qui venait de sortir de sup de co, alors que son frère avait pu faire sciences po." Réussites qu’ils attribuaient en partie à leur éveil musical. Et le chef de s’écrier: "Dans les écoles de musique, il n’y a pas de délinquance!"

À l’autre extrémité de la partition, il n’est pas moins heureux d’avoir entraîné dans le sillage de l’orchestre une centaine de patrons du Nord à Shanghai, pour l’Exposition universelle de 2010, "où ils ont fait des affaires". Lui qui, comme tous les musiciens, sculpte du temps (et, accessoirement, jongle toute l’année, allegro con brio, avec les décalages horaires), il formule ce credo: "Les créateurs sont à l’heure, c’est le public qui est en retard."

Dans chaque partition, il entend les bruits de l’époque, devenus musique. "Les coups de marteau de la 5e de Beethoven, ta-ta-ta-taam, annoncent l’ère industrielle", et les déchaînements asymétriques du "Sacre du Printemps, les sonorités des machines de chantier!" Relié au monde, Casadesus n’oublie pas, con spirito, ce qu’est le rôle d’un chef "qui fait de la musique par musicien interposé": jouer "ce qui existe entre les notes".

"L’âme russe", du 12 au 14 avril à Lille. www.onlille.com

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