Badly Drawn Boy: "Ce n'est pas parce que quelqu'un vous inspire que vous désirez l'imiter"

Badly Drawn Boy, alias Damon Gough, sort un nouvel album après 10 ans d'absence. Signe d'un nouveau départ. ©David Oldham

Après dix ans de silence, Badly Drawn Boy revient avec un nouvel album lumineux et aux rythmes divers. "Banana Skin Shoes" marque pour l’artiste un nouveau départ plein d’espoir.

Rock
"Banana Skin Shoes"

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Badly Drawn Boy

Awal Recordings/V2

Figure atypique du rock alternatif anglais des années 2000, Damon Gough alias Badly Drawn Boy, lequel se cache autant sous son nom que son éternel bonnet, revient après dix ans de silence. "Banana Skin Shoes" est un neuvième album convaincant, varié, signe d’un retour aux origines pour ce fan anglais de Springsteen qui a retrouvé le goût des compositions dans un monde qu’il juge… en décomposition.

Dix ans pour produire un nouvel album, c’est très long?

Paradoxalement, c’est sans doute celui que j’ai conçu le plus rapidement. Mais il y eut tant de choses auxquelles j’ai dû faire face durant ces dix dernières années. Notamment ma rupture en 2012 avec Claire, ma compagne de 15 ans et mère de mes enfants âgés aujourd’hui de 19 et 18 ans: à l’époque, ce fut littéralement la fin du monde. La raison en fut la pression à laquelle j’étais professionnellement soumis: entre 2000 et 2012, j’ai conçu huit albums et… deux enfants (il sourit). Comme pas mal d’artistes, je buvais, afin de faire face à cette pression, notamment des tournées, et traverser toute cette période sans répit: j’étais obsédé par le travail.

Après cette rupture, j’ai continué à boire. Heureusement, j’ai rencontré ma femme, qui m’a progressivement fait changer mes habitudes: en 2015, je suis devenu totalement sobre. J’ai alors commencé à ramasser les morceaux de mon existence, à composer en regardant le monde… qui s’est mis à son tour à se décomposer. Je souhaitais revenir avec un album significatif, qui démontre le triomphe d’un individu sur la tragédie.

Couverture de l'album "Banana Skin Shoes"

"Banana Skin Shoes" marque donc une nouvelle ère pour vous?

Oui. Débarrassé d’une addiction tout en étant à nouveau père (j’ai un fils de 3 ans), tout semble désormais en place pour un nouveau départ, plein d’espoir, espoir que j’espère transmette à travers ce disque.

Ce CD présente une panoplie de rythmes divers: funky, house, bossa-nova… Vous explorez cette fois différents univers musicaux…

C’est le cas depuis le premier album, mais d’une façon plus expérimentale à l’époque. Au fil des années, je me suis davantage consacré à l’écriture des chansons. Mais avec ce CD, je voulais également rappeler mes influences originelles. J’ai également retravaillé des morceaux non terminés datant de la période de mon premier disque pour ensuite poser les mots, qui viennent toujours après.

"Je souhaitais revenir avec un album significatif, qui démontre le triomphe d’un individu sur la tragédie."
Badly Drawn Boy
Compositeur, chanteur et instrumentaliste

Ce n’est pas le cas, je suppose, avec le morceau "Tony Wilson Said", qui évoque cette figure du Manchester de la fin des années 80 et que la musique reflète?

Cette chanson célèbre la figure de Tony Wilson, qui fut producteur, ouvrit l’Haçienda à Manchester et lança Joy Division New Order et les Happy Mondays... Tony fut un mentor pour les artistes mancuniens de ma génération; il a maintenu cette scène en vie. Je l’ai d’ailleurs rencontré à plusieurs reprises: quelqu’un d’ouvert et enthousiaste, notamment lorsque j’ai créé mon propre label en 1997. Il est mort il y a quelques années, sans que j’aie eu l’occasion de le remercier…

Badly Drawn Boy, "Tony Wilson Said"

Être à ce point fan de Bruce Springsteen, est-ce une chance ou une malédiction en tant que compositeur?

Ce n’est pas parce que quelqu’un vous inspire que vous désirez l’imiter. À part une ou deux chansons peut-être, ce ne fut jamais le cas avec Bruce. Il me fascinait durant mes années d’adolescence, au point de faire partie intégrante de ma vie. Entre l’âge de 14 et 18 ans, la seule musique que j’écoutais était la sienne.

"Comme pas mal d’artistes, je buvais, afin de faire face à cette pression, notamment des tournées, et traverser toute cette période sans répit: j’étais obsédé par le travail."
Badly Drawn Boy
Compositeur, chanteur et instrumentaliste

Beaucoup d’autres groupes et artistes m’ont influencé par la suite: des Beastie Boys aux Flaming Lips en passant par Guided by Voices ou le Jon Spencer Blues Explosion… pour la plupart, des artistes américains de rock alternatif. Jon Spencer Blues Explosion est un groupe qui a changé ma vie le jour où, en 1994, j’ai assisté à l’un de leurs concerts. À l’époque, je faisais partie d’un groupe au sein duquel je trouvais ma contribution trop minime. Le lendemain de ce set, j’ai quitté le groupe et débuté ma carrière solo. Jon Spencer semblait vivre sa vie sur scène, paraissait totalement dédié à sa musique: il m’a vraiment convaincu de suivre ma voie.

Évoquons votre "englishness". Vous avez sorti un album intitulé "Born in the UK". C’est l’une des composantes de votre musique et de votre personne?

Inévitablement. Être originaire du nord de l’Angleterre vous donne de surcroît un sens de l’humour assez typique, que l’on peut associer à des artistes comme Morrissey ou Artic Monkeys. Cette "britishness" est dans mon sang, fait partie de mon héritage. Lorsque cet album est sorti voici 14 ans, je désirais savoir ce que cela signifiait. Les Anglais ont un rapport particulier à l’identité, exacerbé plus encore par le Brexit. Reste que mélanger les langues les cultures, multiplier les échanges avec les pays d’Europe, rend les choses plus intéressantes, me paraît porteur d’espoir et d’optimisme.

"Nous avons perdu trois ans avec le Brexit, qui doit encore être résolu. C’est une tragédie."
Badly Drawn Boy
Compositeur, chanteur et instrumentaliste

Nous entrons dans une période où il nous sera plus aisé d’être britannique ou anglais, ce qui à mes yeux est connoté négativement à cause du nationalisme, et du racisme qui y est souvent inévitablement associé: il n’y a qu’à voir ce qui se passe aux États-Unis. Nous avons perdu trois ans avec le Brexit, qui doit encore être résolu. C’est une tragédie. Raison pour laquelle sur le morceau "Is this a dream?", je chante "Welcome to the tragedy"…

Badly Drawn Boy, "Is this dream?"

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