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Baroque et jazz

©doc

Jean-Paul Estiévenart revisite Jean-Sébastien Jazz.

Dans l'album "Triptyque", avec le hautboïste Marcel Ponseele et son ensemble Il Gardellino, le trompettiste voit l'œuvre du cantor de Leipzig sous d'autres angles, source d'inspiration et base d'improvisation également. De subtiles connivences naissent entre baroque et jazz.

Ce 23 septembre, le trompettiste fait l'événement avec un disque intitulé "Triptyque", déclaration d'amour à l'œuvre de Jean-Sébastien Bach.

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Jean-Paul Estiévenart est un musicien très occupé: après avoir été sur tous les fronts dans les festivals estivaux, on va le voir un peu partout dans les salles à l'automne, comme à Flagey le 10 novembre. Mais, ce 23 septembre, le trompettiste fait l'événement avec un disque intitulé "Triptyque", déclaration d'amour à l'œuvre de Jean-Sébastien Bach. Réalisé en étroite collaboration avec l'hautboïste Marcel Ponseele et son ensemble Il Gardellino, cet enregistrement réunit de façon la plus harmonieuse et fluide qui soit, les univers du jazz et de la musique baroque. 

Bach et le jazz, c'est une histoire presque aussi vieille que le jazz. Vis à vis du cantor de Leipzig il y a, de la part des jazzmen, comme une attirance naturelle, sans doute captivés qu'ils sont par l'écriture très rythmique, la ligne claire mélodique, la liberté laissée originellement à l'improvisation. Avec son trio Play Bach, le pianiste français Jacques Loussier fit un tabac dans les années soixante, tout comme le Modern Jazz Quartet, l'un comme l'autre s'attachant à faire swinguer les compositions de JSB.

"After Bach", etc.

D'ascension, il est fortement question dans ce "Triptyque" aux trois panneaux que sont "La misère", "L'élévation" et "La transfiguration".

Depuis les pianistes Bill Evans, Keith Jarrett et Brad Mehldau ("After Bach", 2018), l'intégration des deux univers se fait de façon beaucoup plus subtile: plus question d'hybride ou de crossover – ouh, les vilains mots quand ça touche à l'art – mais d'inspiration réciproque, d'élévation. D'ascension, il est fortement question dans ce "Triptyque" aux trois panneaux que sont "La misère", "L'élévation" et "La transfiguration".

"Bach, on peut le jouer à l'envers, retourner la partition, et ça sonne toujours bien."

Mais qu'est-ce qui peut bien les réunir, lui le jazzman et eux, les baroqueux ? Une même passion pour Jean-Seb, que Jean-Paul Estiévenart (1985) nourrit depuis une vingtaine d'années. "À partir de 2015, je m'y suis mis à fond en termes d'analyse, de décorticage, d'inspiration. Puis, pendant le Covid, j'ai commencé à apprendre les Préludes et Fugues au piano, en les jouant d'abord très lentement. Même si tu ralentis vingt fois le rythme, cela reste très beau. Bach, on peut le jouer à l'envers, retourner la partition, et ça sonne toujours bien."

"Le Wynton Marsalis du hautbois"

Cette infinie souplesse explique sans doute pourquoi l'œuvre du natif d'Eisenach est accommodée à toutes les sauces, allant jusqu'à subir les affres des déformations électroacoustiques par un logiciel conçu à l'Ircam... Pas de ça ici! L'idée du "Triptyque" est de Marcel Ponseele, "le Wynton Marsalis du hautbois" selon Jean-Paul Estiévenart. Si le courant est tout de suite passé entre eux, il leur a cependant fallu se mettre au diapason l'un de l'autre.

C'est le cas de le dire car, ancêtre de la trompette actuelle, la trompette baroque ou naturelle, sans pistons, est juste constituée d'une embouchure et d'un pavillon reliés par un tuyau, percé ou pas. "Le Brandebourgeois numéro 2 est joué avec ça, et cela ne sonne pas toujours très juste, car les rapports entre les notes sont différents. Il Gardellino joue avec le diapason d'époque, entre 396 et 415 hertz, selon la facture des instruments anciens. Moi, ma trompette du XXIe siècle est à 440 Hz, et donc j'ai dû tout transposer pour pouvoir jouer avec eux, j'ai dû monter d'un demi ton. C'est un autre langage."

Chiffrement d'accords

"Nous, jazzmen, on ne lit pas toutes les notes au piano, on a notre langage jazz. Mais, en l'adaptant comme un standard de jazz, on peut jouer tout le classique qu'on veut."

Ce n'est pas rien. Une fois les pièces musicales sélectionnées, le trompettiste est parti avec les partitions et s'est installé devant son piano: "Là, j'ai tout chiffré avec des accords jazz, pour pouvoir mieux travailler. Nous, jazzmen, on ne lit pas toutes les notes au piano, on a notre langage jazz. Mais, en l'adaptant comme un standard de jazz, on peut jouer tout le classique qu'on veut. Sinon, on reste bloqué, on doit apprendre le piano comme tout le monde...".

Si, entre les mondes jazz et baroque, le travail d'adaptation est imposant, Jean-Paul Estiévenart trouve l'écriture de Bach très stimulante et a tout lieu de s'en sentir proche: "Les œuvres de JSB sont parfaites. Si on parle d'émotion, la manière dont le compositeur voyage harmoniquement me touche. Par rapport à Vivaldi ou à Purcell, il y a régulièrement quelque chose de surprenant chez lui, ça bouge différemment."

"Lors de l'improvisation, on dit d'un jazzman qu'il joue "in" et "out", cela signifie qu'il sort de la mélodie, du thème principal, là où l'auditeur l'attend, pour partir sur d'autres chemins, avant d'y revenir de manière élégante. On trouve ça aussi très fort chez Bach, qui a l'art de partir et de revenir, et c'est surtout sa façon de revenir qui est classe."

Le Bach mystique d'abord

"Triptyque" prend sa source dans les œuvres parmi les plus sérieuses, voire mystiques, de Bach, essentiellement des cantates, un prélude, deux concertos pour clavecin, un pour hautbois, mais, même là, "la sicilienne du concerto pour hautbois BWV 1053R est basée sur la belle aria de la cantate BWV 169", explique Marcel Ponseele dans le livret. Ce qui fait dire au trompettiste: "Pour Marcel, ce qu'on fait, c'est une musique de méditation. D'après lui, après, on pourrait faire tout le contraire, le Bach festif qui écrivait pour les bals de l'époque", avec force gigues, courantes, bourrées…

Jean-Paul Estiévenart ouvre l'album "Triptyque" sur une improvisation. À la manière baroque, il a aussi composé "Transition", prétexte à une nouvelle impro, sans mélodie, avec accords seulement. Enregistré avec le pianiste, claveciniste et organiste Anthony Romaniuk et avec Sam Gerstmans à la contrebasse, "Triptyque" sonne naturellement bien. Enregistré par Aline Blondiau – sœur du trompettiste Laurent Blondiau, le disque bénéficie de l'acoustique du Studio 4 de Flagey, de celles "qui laissent le temps à l'onde de se développer dans l'espace. Avec ça, tu ne forces jamais, tu joues cool et ça projette."

Pas du bidon

Le répertoire a beau être très différent, Jean-Paul Estiévenart joue à sa façon, sans forcer sur le côté jazz, mais sans tomber dans la trompette classique non plus. "Le défi, c'était ça: je ne voulais absolument pas toucher à ce que Bach a écrit, mais improviser, créer de nouvelles mélodies, ce qui est ma manière d'envisager l'impro." Selon lui, il aurait été plus facile de jouer de manière abstraite, "j'aurais pu faire bruitage. Avec l'abstraction, en musique comme dans l'art en général, on peut faire semblant, et il est facile de duper les gens, mais je n'aime pas tout ce qui est bidon", dit-il.

Dans sa réflexion en tant que musicien, le trompettiste, comme nombre de ses pairs actuellement, est très sensible à la façon de concevoir la musique et à sa perception par le public, deux univers en soi différents: "Nous devrions y penser un peu plus souvent, retrouver un peu plus de respect vis-à-vis du public, lui rendre par la musique la démarche qu'il a faite de venir assister au concert."

Discipline quotidienne

"C'est Miles que j'admire le plus, mais musicalement, pour la trompette, c'est Clifford."

Chez lui, sur son ampli à tubes Vincent – supporté par un préampli Luxman – Jean-Paul Estiévenart a placé une très belle photo en noir et blanc du trompettiste Wynton Marsalis, dont il admire la technique et le son. La chaîne, elle, diffuse un thème de Clifford Brown. "C'est Miles que j'admire le plus, mais musicalement, pour la trompette, c'est Clifford." Un formidable musicien – ses albums avec Max Roach! – trop tôt disparu, dont le secret était de jouer chaque jour, même s'il n'avait que quinze minutes à y consacrer.

Cette exigence, Jean-Paul Estiévenart l'a aussi faite sienne, lui qui parvient à travailler l'instrument durant les trois ou quatre jours d'un voyage en Espagne à moto. Sur son trail Yamaha, il a toujours une embouchure à disposition, qu'il utilise à chaque étape, toutes les deux heures environ: "On peut tout faire avec l'embouchure", dit-il en souriant, condition sine qua non pour maîtriser cet instrument "incroyablement difficile".

Album

"Triptyque", Jean-Paul Estiévenart, Marcel Ponseele & Il Gardellino feat. Anthony Romaniuk, Fuga Libera / Outhere Music. ****

En concert

Jean-Paul Estiévenart International Quintet, jeudi 10 novembre 2022 à Flagey, Studio 4. Avec Jean-Paul Estiévenart, trompette; Ben Van Gelder, saxophone; Bram De Looze, piano; Clemens van der Feen, contrebasse; Jeff Ballard, batterie.

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