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Béatrice Berrut, pianiste: "Avec Liszt, je parle ma langue maternelle"

La pianiste suisse Béatrice Berrut. ©beatriceberrut.com

La pianiste suisse revient à son cher Liszt avec des pages tardives "où les silences comptent autant que les notes". Une peinture viscérale, abrupte, hallucinée, des ténèbres de la vie et de son gouffre ultime. Sublime. Rencontre avec celle pour qui la musique est spiritualité.

Elle est née au pied des Alpes suisses. Là où l’immensité montagnarde donne au mot liberté la plus enivrante des saveurs et où l’ivresse des grands espaces forge très tôt le caractère. À 11 ans, le «2e Concerto» de Brahms puisé dans la discothèque maternelle lui ouvre «les portes du cosmos». Béatrice Berrut sera pianiste.

À 16 ans, elle défend le «Deuxième» de Rachmaninov avec l’orchestre de la Suisse italienne pour l’Eurovision des musiciens classiques. À 19 ans, elle part à la Hochschule Eisler de Berlin, «où l’on ne formate pas les pianistes», insiste-telle. Elle y connaît cinq ans de travail acharné avec Galina Iwanzowa – «elle a vraiment construit mon esthétique du son» –, en nourrissant sur le tard quelques humeurs d’adolescente, qui se défoule avec une  guitare basse et porte des chaussures Dr. Martens. «Et j’en porte toujours», enchaîne-t-elle d’emblée en riant. On peut être Suissesse et rebelle. Elle assume. «Je n’ai jamais été à l’aise dans le milieu classique. Il est ennuyeux et les relations humaines y sont compliquées. Moi j’aime les rapports directs. C’est pourquoi je ne vis pas à Berlin ou Paris, mais dans le Valais»

Je ne fais aucun compromis

Tel est est le prix de sa paix intérieure. «Pour la préserver, je ne fais aucun compromis sur mes valeurs, ni sur mon image.» Allusion au marketing racoleur: «Quand vous êtes une jeune femme, certains labels jouent sur votre physique pour vendre un produit. Moi, je refuse de tricher. J’ai fait le même choix pour mon répertoire. Je ne joue que ce qui me plaît».

"Vous ne jouez pas cette musique qui est riche d’autant de silences que de notes, c’est elle qui vous traverse. Il faut lui faire confiance!"
Béatrice Berrut
Pianiste

Démonstration éclatante avec ce nouvel album, le troisième qu’elle offre à Liszt, et dont le déroulé – sombre, obsessionnel, désespéré – est tout le contraire d’une playlist racoleuse. Odes funèbres à ses enfants décédés, tombeau pour la mort de Wagner, csardas sarcastiques, «Lugubre gondole», ce Liszt-là est un compositeur déjà âgé, «qui ne se soucie plus de plaire», insiste Béatrice. «Il arrive à la fin de sa quête existentielle. Sa vie, dira-t-il, aura été une longue dissonance sans résolution.»

Ces pièces trop rares révèlent sous les doigts de la pianiste suisse toute leur dimension métaphysique, ciselée par les timbres typés de son Bösenderfer. On craque, on le lui dit. Elle s’en réjouit. Mais tempère: «Vous ne jouez pas cette musique qui est riche d’autant de silences que de notes, c’est elle qui vous traverse. Il faut lui faire confiance!» Peut-être. Mais il a fallu l'apprivoiser, grandir ensemble. Sur ce plan, «les annulations de concerts ont été une aubaine», avoue-t-elle. Plusieurs mois seule avec son compositeur fétiche…

La lugubre gondola I, S. 200: Andante

En quête de spiritualité

«Quand je joue Liszt, je parle ma langue maternelle. J’ai toujours eu avec sa musique une intimité troublante. Elle révèle toute la complexité et la richesse de cet homme, sa bonté aussi. J’ai le sentiment qu’il est toujours là. Il me donne de la force. Et de la foi.» Le mot est choisi. «Oui, la question de la spiritualité me turlupine», admet-elle. «J’aurais adoré croire au dieu de l’église catholique. Mais bon…»

À défaut, elle a fait de la musique une transcendance. «La musique me permet de croire avec une certitude absolue qu'il existe quelque chose de plus grand que nous. Elle parle d’une réalité tellement belle qu’elle ne peut pas émaner simplement de l'âme humaine. La musique n’est pas un art mais une religion.» 

"Oui. Cet enregistrement est un tournant pour moi, en tant qu’artiste et en tant que femme. Cette année de crise m’a fait mûrir. Il faut accepter l'unicité de sa propre trajectoire. J’ai accepté la mienne."
Béatrice Berrut
Pianiste

Mais toute spiritualité a ses démons. Béatrice ne nie pas les siens. «Le fait de ne pas avoir fait les mêmes choix que mes collègues m’a fait souffrir. On se compare toujours. La peur de ne pas être reconnue existe» Cette période en retrait de la scène a atténué sa crainte. On ne réussit pas un tel Liszt sans être au clair avec soi-même. 36 ans, l’âge la maturité? «Oui. Cet enregistrement est un tournant pour moi, en tant qu’artiste et en tant que femme. Cette année de crise m’a fait mûrir. Il faut accepter l'unicité de sa propre trajectoire. J’ai accepté la mienne.»

Le même sillon que Claudio Arrau

Cela tombe bien. Philippe Cassard, pianiste d’envergure, a écrit qu’avec ce disque, Béatrice creusait le même sillon que Claudio Arrau. Diable… «Cela me fait plutôt chaud au cœur que froid dans le dos. Mais quelle responsabilité. Il faut continuer…» On n’est pas inquiet. Quand elle ne joue pas, elle compose. Ou transcrit, s’inscrivant en toute logique dans la lignée de Liszt, immense transcripteur. Lequel lui a donné le courage de paraphraser au piano le sextuor «La Nuit transfigurée» de Schoenberg, qu’elle gravera bientôt à Flagey. «J’avais peur de passer pour une hérétique, condamnée au bûcher!»

L’accueil sur les réseaux sociaux – et par le fils de Schoenberg lui-même! – a en effet été brûlant. D’enthousiasme, une fois de plus.

Album classique

"Liszt"
Béatrice Berrut, piano

Note de L'Echo: 5/5

Schönberg : Verklärte Nacht (Piano Paraphrase)

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