"Beethoven a explosé toutes les frontières"

Ludwig van Beethoven mis en lumière par le quatuor Ebène à travers le monde. ©EPA

Captée lors d’une exceptionnelle tournée planétaire du quatuor Ebène, cette intégrale des quatuors de Beethoven rappelle l’universalité du compositeur. Retour sur cette aventure peu banale en compagnie de Gabriel Le Magadure, second violon...

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"Beethoven around the world"

Quatuor Ebène

7 CD Erato

 

Il y a de ces projets qui font hésiter, même quand on s’appelle le quatuor Ébène. Nous sommes en 2016, au lendemain d’un concert au Carnegie Hall. Le mythique temple new-yorkais propose à la célèbre formation française de revenir en 2020, pour fêter l’année Beethoven avec l’intégrale de ses 16 quatuors. "J’avoue que nous avons pris le temps de réfléchir, reconnaît Gabriel Le Magadure, second violon. Gravir un tel Everest impliquait de mettre tous nos projets de côté pour une seule salle pendant quatre ans. Un risque énorme, sauf à imaginer un 'Beethoven around the world'."

Projet d’exception, aujourd’hui abouti: plusieurs années de préparation, une tournée mondiale de 120 concerts dans 21 pays sur les 6 continents et 7 disques gravés en live dans 7 grandes métropoles – Philadelphie, Vienne, Tokyo, Sao Paulo, Melbourne, Nairobi et Paris.

Le quatuor Ebène, en plein travail. ©Association Quatuor Ebene

Coronavirus ou pas, on est bel et bien dans l’année qui commémore la naissance, il y a 250 ans, du plus génial des compositeurs! Raison de plus pour célébrer le Beethoven des Ébène et la philosophie qui l’a nourri: "Ce tour du monde", poursuit Gabriel Le Magadure, "était d’autant plus excitant que nous voulions voir dans quelle mesure le message beethovenien de fraternité et d’humanisme était aussi universel que nous le pensons, nous, occidentaux." La réponse? "Oui, cent fois oui. Mais je vais être politiquement incorrect. Cette tournée planétaire nous a valu des expériences inoubliables, qui ne plaident pas forcément toujours en faveur du public aux cheveux gris pour qui nous jouons en Europe. C’est celui qui est sans doute le mieux à même de comprendre cette musique, mais pas forcément de la recevoir."

C’est-à-dire…?  

Si je vous disais qu’il a fallu aller au Kenya pour prouver, s’il le fallait, la réalité de "l’effet Beethoven"! Le moment le plus fort de notre tournée, nous l’avons vécu dans une petite école de musique d’un bidonville de Nairobi. Nous y avons été invités par l’association Ghetto Classics pour partager Beethoven avec de jeunes musiciens d’une pauvreté extrême. Nous avons emprunté leurs instruments de fortune et nous avons notamment joué le final de l’opus 18, n°4. Leurs réactions extrêmement vives nous ont bouleversés. Chaque dynamique - forte, subito… - leur arrachait des cris – wouaaah, ouuuhh…! C’était bluffant.

Vous avez vécu une expérience aussi forte avec les Maoris, en Nouvelle-Zélande…

Tout à fait, mais d’un autre ordre. Nous avons été reçus dans un collège Maori, où les élèves et leurs professeurs nous ont accueillis avec leur célèbre rituel haka. Ils nous ont demandé de leur offrir quelque chose en retour. C’était une démarche très spirituelle. Nous avons joué le scherzo de l’opus 95, extrêmement violent. Ils nous ensuite refait un haka. Je croyais la puissance de Beethoven sans limite, mais face à des élèves de 16 ans qui vous tirent la langue en mimant le fait qu’ils vont vous couper la tête, j’en ai douté pour la première fois!

Comme si la musique de Beethoven était encore plus actuelle aujourd’hui que de son temps?

Très probablement. Soumettez la 'Grande fugue' à des étudiants en analyse musicale, ils pourraient l’attribuer à Webern ou Schönberg!

"Ce que Beethoven a de différent avec les autres compositeurs, c’est son immédiateté. Il ne le laisse pas le choix à la conscience de l’interprète, ni à celle de l’auditeur."
Gabriel Le Magadure
Second violon du quatuor Ebène

Le quatuor Ebène a attendu ses vingt ans pour oser Beethoven. Il faut cette lente maturation pour s’y attaquer?

Oui. Il faut le mettre en garde, comme on le fait pour un vin d’exception. Et si on le refait dans dix ou vingt ans, il s’épanouira encore davantage. En écoutant le premier CD de cette intégrale, enregistré à Philadelphie en avril 2019, nous avons déjà envie de le regraver car l’expérience acquise en un an nous a ouvert à d’autres pistes. Les musiciens ne sont qu’acteurs de passage qui n’expriment jamais que le ressenti d’un moment.

Le quatuor Ebène a traversé le monde (ici à Nairobi) pour présenter son travail sur Beethoven ©Association Quatuor Ebene

Que découvre-t-on chez Beethoven quand on l’aborde de l’intérieur, comme interprète?

Vaste question! Comment se fait-il en effet que la cavatine de l’opus 130 ou le final fugué du 59–3 nous mettent dans un tel état? Et cette Grande fugue, qui fait penser à de la violence, alors qu’elle me paraît au contraire très euphorisante? On en sort complètement crevés, or, c’est généralement là que l’on a le plus d’énergie, comme si cette œuvre nous avait transcendée. En fait, ce que Beethoven a de différent avec les autres compositeurs, c’est son immédiateté. Il ne le laisse pas le choix à la conscience de l’interprète, ni à celle de l’auditeur. Il est tellement extrême dans la tristesse, la joie, la violence… Sa surdité lui a permis d’exploser toutes les frontières. Il n’a plus peur de rien car il est déjà tellement enfermé avec lui-même qu’il s’échappe par tous les moyens. 

"Il est le compositeur qui a éclaté toutes les formes, sans la moindre bienveillance envers les musiciens."
Gabriel Le Magadure
Second violon du quatuor Ebène

On parle souvent les derniers quatuors comme un sommet, mais on oublie un peu vite ceux qui les précédèrent…

Les derniers ouvrent la porte, c‘est un fait, à une sorte de cosmos extatique, en dehors du monde. Mais personnellement, je suis interpellé par les Razumowksy de sa période médiane. Ce sont des quatuors très spontanés, aux limites sans cesse repoussées pour l’instrumentiste et sans doute pour cela les plus difficiles à jouer. Ils exigent à la fois un chant continu, de la violence et une technique de tout haut vol. La synthèse parfaite de la maîtrise de son écriture.

À l’époque de Beethoven, plusieurs musiciens estimaient certaines œuvres injouables…

Il est le compositeur qui a éclaté toutes les formes, sans la moindre bienveillance envers les musiciens, c’est vrai. Mais quelque part, cela nous rassure. Comme on sait que c’est trop dur pour nous, cela nous enlève paradoxalement de la pression, car c’est dur pour tout le monde. Beethoven ne voulait pas rendre le métier de musicien confortable, mais aboutir à un idéal sonore que ne comprendraient, comme il le disait lui-même, que les générations futures. Eh bien, nous y sommes!

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