Beethoven ou la force du destin

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Dernier des classiques ou premier des romantiques? Beethoven, qui aurait eu 250 ans en 2020, fait partie des génies inclassables. Un démiurge qui propulse l’individu au centre de la destinée occidentale avec une énergie et une force qui nous rappellent à nos Lumières.

"Prince, vous l’êtes par le hasard de la naissance. Ce que je suis, je le suis par moi. Des princes, il y en aura encore des milliers. Mais il n’y aura qu’un Beethoven." Ce propos peu diplomatique, le compositeur l’adresse en octobre 1806 au prince Lichnowsky, l’un de ses principaux mécènes… La phrase a largement contribué, avec d’autres du même cru, à livrer à la postérité l’image d’un Beethoven arrogant et imbuvable, que seule sa musique, symbole de toutes les audaces, aurait rendu fréquentable.

Il n’avait pourtant pas tort, Ludwig. Consécration suprême d’une popularité jamais démentie même auprès de ceux qui ne connaissent guère l’univers classique, son nom est devenu un lieu commun, synonyme du génie musical absolu et épithète emblématique de l’art suprême, inspirant aussi bien Gide, Tolstoï et Kubrick, que Schulz, dont l’un des Peanuts, Shroeder, ne jure que par Beethoven sur son piano-jouet…

En cette année qui fête le 250e anniversaire de sa naissance à Bonn, en 1770, nombre d’enregistrements, de concerts et de festivités vont rappeler l’apport immense de Beethoven à la musique autant qu’à l’humanité. Honorer sa mémoire exige cependant d’en revenir à la vérité d’un homme que le qualificatif de "génie" enserre plus qu’il ne sert, comme si une prédisposition naturelle lui avait ouvert un chemin tout tracé.

De la main du maître, "L’Ode à la joie" de sa "9e symhonie". Aujourd’hui, c’est l’hymne européen... mais sans les paroles fraternelles de Schiller. ©BELGAIMAGE

Or, le plus fascinant dans la vie de ce géant, c’est que, durant les 57 années de son existence, il aura été le plus souvent un homme en lutte contre le Destin. Le mot revient sans cesse dans ses écrits. Il lui inspirera les célèbres quatre premières notes de la "5e Symphonie" – Po Po Po Pom –, car, précisera-t-il, "ainsi frappe le Destin". Il sait de quoi il parle, cet enfant mal né d’une mère malade et d’un père musicien alcoolique, qui rêvait d’en faire un nouveau petit Wolfgang…

Son parcours n’en sera que plus remarquable. Nourri du classicisme de Haydn et Mozart, dont il acquiert le langage musical lorsqu’il est jeune musicien à la cour de Bonn, il va s’en écarter peu à peu pour livrer une œuvre qu’il veut "à nulle autre semblable". Schumann, Liszt, Mendelssohn, Wagner, Mahler, tous reconnaîtront leur dette à son égard…

Le destin inspirera à Beethoven les célèbres quatre premières notes de la "5e Symphonie" – Po Po Po Pom –, car, précisera-t-il, "ainsi frappe le Destin".

"Je ne peux chercher un point d’appui qu’au plus intime de mon être. À l’extérieur, il n’y en a aucun pour moi-même". Ces mots, même s’ils ont été écrits suite à une énième déception amoureuse, ont quelque chose d’emblématique en résumant à eux seuls la grande solitude qui ne cessera de l’habiter. Solitude affective autant qu’intellectuelle, dans une Vienne qu’il rejoint en 1792 où l’on ne fait (surtout pas) la révolution, et certainement pas celle des idées, alors qu’il s’enthousiasme pour la Révolution française.

Les 9 symphonies - Par Nikolaus Harnoncourt et le Chamber orchestra of Europe (Warner) ©doc

Déception aussi avec Goethe, dont il a dévoré le "Faust", mais qui lui refuse tout échange fructueux. Solitude créatrice également, sans réelle émulation artistique, telle celle qui inspirera Haydn et Mozart, ou Chopin et Liszt.

Solitude sociale, enfin, imposée par sa surdité, qui commence à se manifester dès 26 ans. Car si cette infirmité ne freinera jamais sa créativité (mais sa carrière d’interprète), elle va le tyranniser sur le plan relationnel, mettant fin, écrira-t-il, "à tout stimulant dans la société des hommes, aux conversations intelligentes et aux épanchements mutuels". Un silence qu’il tentera de briser à la fin de sa vie par ses carnets de conversation.

Tout cela n’aide pas à polir le caractère. Lequel n’est cependant pas celui d’un misanthrope, raccourci discutable, mais d’un homme en quête de sincères amitiés, capable de grande générosité notamment familiale autant que rétif au mensonge des bonnes manières de la comédie humaine.

Alors, est-ce parce que personne ne l’a aidé à penser qu’il a pu devenir "lui-même, par lui-même"? Auteurs de la somme beethovenienne de référence, datée mais toujours passionnante, Jean et Brigitte Massin en étaient persuadés, voyant en lui "un penseur dans un milieu où tout le monde aurait voulu qu’il ne le soit pas" (Fayard, 1967).

Prince, vous l’êtes par le hasard de la naissance. Ce que je suis, je le suis par moi. Des princes, il y en aura encore des milliers. Mais il n’y aura qu’un Beethoven.

Le fait est que le cheminement mental de Beethoven est révolutionnaire, et pas seulement parce qu’il s’imprègne des Lumières allemandes (Aufklärung). Alors que ses illustres prédécesseurs Bach, Haydn et Mozart sont rémunérés par leurs employeurs ecclésiastiques ou aristocratiques, Ludwig van Beethoven est en fait le premier compositeur à vouloir, au-delà de l’impératif alimentaire, léguer une grande œuvre à la postérité. Et ceux qui le trouvent trop "original" – notamment dans ses derniers quatuors, dans ses dernières sonates, sublimes – "comprendront plus tard", affirme-t-il. Avec raison. Lorsqu’il sollicite le soutien financier de mécènes fortunés, ce n’est pas, comme souvent avancé, par âpreté financière, mais au nom de l’Art et de la liberté créative, qui ne peut s’épanouir qu’en dehors de toute obsession matérielle.

Les 5 concertos pour piano - Par Maurizio Pollini et Claudio Abbado (Deutsche Grammophon) ©doc

Porté par un besoin vital de créer jusque dans sa manière d’être, n’hésitant pas à se verser des brocs d’eau sur la tête lorsqu’il a le cerveau échauffé par trop de travail, il ne compose pas en effet pour divertir les frivoles enrubannés, ces "oisifs". Sa musique, souvent dramatique, est à l’image de ses partitions dont la calligraphie sauvage traduit un bouillonnement volcanique. Lequel ne l’empêchera pas d’être aussi l’un des premiers à noter des indications de tempi – toujours cette obsession de servir la postérité en laissant ses instructions à ses futurs interprètes.

Tout portrait mérite évidemment des nuances. Dans son très érudit "Beethoven ou la construction du génie" (Fayard, 1999), la musicologue anglaise Tia DeNora a fort justement recadré le romantisme excessif de trop de biographes. Car Beethoven n’eut pas que des partisans. Il dut aussi son ascension, au-delà de son immense talent, au soutien intéressé de la haute société viennoise, laquelle instrumentalisa ce musicien hors du commun pour servir le prestige esthétique de son propre rayonnement.

Reste que l’Ancien Régime n’eut qu’un temps, celui de ses prébendes et de ses égoïsmes. Celui de Beethoven, ce Titan qui se voulait intercesseur entre l’homme et le divin, allait au contraire s’inscrire dans le sens de l’histoire. Non, il n’avait pas tort, Ludwig, qui composa pour soulager "la pauvre humanité souffrante". Il fut bel et bien l’un des premiers modernes.

L'Echo du chef
René Jacobs: "Le 19e siècle a trahi Beethoven"

Le chef belge René Jacobs frappe fort une fois de plus avec un enregistrement magistral – voix et orchestre – de la première version du seul opéra de Beethoven, "Leonore" (1805), souvent délaissé au profit des versions amputées de 1806 et de 1814 ("Fidelio"). Il y prouve que Beethoven fut souvent bien davantage l’héritier de Mozart que le précurseur de Wagner, idée véhiculée – à tort – par Wagner lui-même. L’occasion pour le chef de remettre les pendules à l’heure: "Beaucoup de ceux qui aiment Beethoven ne connaissent en fait pas le vrai Beethoven, mais sa version wagnérisée au XIXe siècle, qui l’a vu comme un grand romantique. C’est une erreur. Beethoven est le dernier des grands classiques. Même ses symphonies ont la forme classique. Il était d’ailleurs un grand adepte de la forme sonate. Trop de préjugés ont longtemps entaché l’interprétation de ses œuvres."

Selon Jacobs, c’est dû notamment au développement des effectifs orchestraux au XIXe siècle, qui ont alourdi la pâte sonore originale. De plus, certaines de ses œuvres réputées injouables "ne l’étaient que pour les mauvais interprètes", soutient le chef, qui reprend l’exemple de "Léonore": "L’échec fut dû en grande partie aux tempi beaucoup trop lents – je l’ai vérifié en comparant les modifications de Beethoven sur la deuxième version." Le fait que Napoléon ait pris Vienne cette année-là n’aidera pas au succès d’un opéra en allemand: la salle était remplie de soldats français….

Beethoven sera donc le premier mécontent de cet opéra jugé "trop long par ses amis, et en fera une pièce pour ‘gens pressés’. Il coupe alors à tort et à travers dans cette pièce à laquelle il a œuvré pendant deux ans, dans une espèce d’auto-mutilation ravageuse. Si la première avait été un succès, il aurait sans doute créé d’autres opéras, ose croire Jacobs. Il songeait à un Retour d’Ulysse, un Faust et un Macbeth."

Reste que l’interprétation des grandes œuvres de Beethoven, notamment symphoniques, alimentera bien des lectures. Les "mauvaises habitudes" emphatiques – tout est relatif – prises au XIXe siècle se prolongeront une bonne partie du XXe. L’influence des phalanges germaniques emmenées par les Furtwängler et autres Karajan revendiquant une vision très personnelle – et subjective – auront longtemps valeur de doxa.

Paradoxalement, c’est du côté des grands chefs baroqueux que l’on va retrouver le "vrai" Beethoven, dans la foulée de Roger Norrington. Le Britannique sera l’un des tout premiers, dans les années 1980, à respecter les tempi voulus par le compositeur.

Comme le résume Jacobs, "lire des notes est une chose, respecter une partition en est une autre!" Sa "Leonore", qui s’inscrit dans cette optique anti-wagnérienne, va en dérouter quelques-uns. Mais réjouir les amoureux d’un Beethoven lyrique qu’il est urgent de redécouvrir.

"Beethoven – Leonore" - Jacobs/Freiburger Barockorchester. Harmonia Mundi. Note: 5/5.

3 questions à Jean Leclercq

Professeur de philosophie à l'UCLouvain et mélomane averti

1. Quel est le rapport de Beethoven à la pensée des Lumières?

Beethoven vit au cœur du projet de transformation sociétale pensé par les Lumières et le traduit pleinement dans sa création musicale. Il se pose cette question essentielle: quelle est ma condition personnelle dans le présent, comment librement user de ma raison, comment "oser savoir", bref s’émanciper?

Le concerto pour violon - Par Isabelle Faust et Claudio Abbado (Harmonia Mundi) ©doc

On peut lire, sous cet éclairage, l’épisode historico-politique d’amour/haine avec Napoléon. Edward W. Said, le grand théoricien de l’orientalisme et du colonialisme, l’a bien vu: il a le sentiment de vivre au cœur même de l’Histoire, mais sous la forme d’une contradiction. Il a une soif immense de l’absolu, mais il sait qu’il ne pourra jamais embrasser cette totalité. Beethoven, c’est aussi une époque de transition. Il n’est ni courtisan ni compositeur de cour ou d’église. Et encore moins un enfant prodige à la Mozart! Rien n’est, chez lui, de l’ordre de l’évidence ou de la reproduction sociale. Il est face à sa destinée et il veut l’assumer.

2. Que reste-t-il aujourd’hui de cette énergie prométhéenne? Qu’a-t-il à nous dire dans un contexte de nihilisme et de rejet des Lumières?

Beethoven a été l’objet de tant de récupérations politiques. Notamment par les nationalistes. Qu’aurait-il pensé d’une Europe qui a pensé devoir "protéger" ses "modes de vie", alors qu’elle s’est emparée, mais sans les paroles, de "L’Ode à la joie" de sa "9e Symphonie"?

Les 32 sonates pour piano - Par Wilhelm Kempff (Deutsche Grammophon) ©doc

N’oubliez pas que Beethoven n’a pas gardé toutes les paroles du poème de Schiller. Il a fait des choix forts: les frères, l’ami, la paix, l’humanité. Et tout ceci jubile dans le chœur de la symphonie. Du jamais-vu et entendu pour l’époque. Quant à l’énergie, elle est omniprésente. Via certaines mélodies, il parvient à toucher des archétypes humains très profonds qui déclenchent un rythme, une sorte de vibration intense et universelle qui vous met aussitôt en mouvement. Il a réussi à conjuguer l’universel du son avec le singulier de chaque existence et ça marche! Ce n’est pas le chaos qui arrive, mais l’harmonie. Beethoven n’imite pas, ne décrit pas, ne reproduit pas. Et du coup, son esthétique musicale éclate au grand jour: l’artiste est le révélateur des tonalités affectives et des émotions de la vie.

3. Beethoven est donc un musicien de la victoire, de la joie?

Les 5 derniers quatuors à cordes - Par le quatuor Artemis (Erato) ©doc

Sa musique met en partition nos grands conflits intérieurs et nos affects, via une esthétique de l’art tragique qui montre la lutte contre la souffrance quand elle fait vaciller nos destinées. Repousser les frontières, chanter l’universel, faire de sa tragédie personnelle une œuvre d’art: voilà le message. Il l’a assumé, même dans la technique musicale. Pour le dire avec Stravinsky, il est cet homme au "pathos inspiré" qui avec un "optimisme inébranlable" prend le "destin à la gorge."

Année Beethoven

Flagey (Bruxelles)

7 > 16/2 Flagey Piano Days. Beethoven est le fil rouge de cette 7e édition, inaugurée par Nelson Goerner, intégrant le programme de chaque pianiste. Épinglons l’intégrale des "Sonates pour violoncelle et piano" par Gautier Capuçon et Frank Braley, et l’intégrale des concertos par Boris Giltburg et le Brussels Philharmonic.

Bozar (Bruxelles)

  • 25/1 Les "Quatuors op. 18/3, 121 & 132" par le Quatuor Ébène.
  • 26/1 La "Missa solemnis" par l’Orchestre national.
  • 22/3 "Wir irren", l’ultime et étrange œuvre de Beethoven, inspire Ictus pour accompagner live "Zyklus von Kleinigkeiten", le film d’Ana Torfs sur les fameux carnets de conversation du compositeur.
  • 26/4 Le pianiste Nelson Freire jouera le "4e concerto", suivi de la "7e symphonie" par l’Orchestre national. 
  • 9/5 Sélection de lieder par l’immense baryton Matthias Goerne, bien accompagné au piano par Jan Lisiecki.

OPRL (Liège)

15/3 Le pianiste Josef Moog, ex-Gramophone Young Artist, joue la transcription de Liszt de la "Symphonie pastorale" avec, en regard, le "Gaspard de la nuit" halluciné de Ravel.

Bonn (Allemagne)

Jusqu’au 26/4 (puis dès octobre à Bozar) "Beethoven. World. Citizen. Music" à la Bundeskunsthalle de Bonn, ville natale du compositeur. Cette imposante exposition se focalise sur la vie de Beethoven plus que sur sa musique. Elle viendra en automne à Bozar, dans le cadre de la présidence allemande du Conseil de l’UE, et sera enrichie d’une série de concerts dédiés au "Maître de Bonn".

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