interview

Bob Mould: "La situation actuelle me rappelle les années Reagan et, se faisant, les années sida"

©Blake Little

À 60 ans, l’ancien meneur du groupe de punk hardcore Hüsker Dü reprend à nouveau du service avec "Blue Hearts". Sabre au clair et guitare affûtée, Bob Mould sonne la charge contre son pays, les USA.

Ancien leader de Hüsker Dü et Sugar, Bob Mould est l’une des influences majeures de groupes comme les Pixies, Nirvana ou les Foo Fighters. À soixante ans, le guitariste gay se révèle toujours aussi furieux, notamment quant à la situation aux États-Unis. "Blue Hearts", empli d’une rage et une fougue juvénile, évoque les bleus au cœur de l’Amérique et sonne, si pas le réveil, en tout cas la charge...

Rock

"Blue Hearts"

Bob Mould, Merge Records

Sortie le 25 septembre

"American Crisis" fut-il le morceau déclencheur de cet album?

Il s’agit d’une chanson composée voici trois ans. À l’époque, je me suis concentré sur l’écriture de l’album Sunshine Rock, plutôt optimiste et positif: "American Crisis", lourd dans les textes et bruyant dans la musique, faisait tache dans l’ensemble.

Je l’ai donc mis de côté. Et lorsque je me suis mis à composer à nouveau en septembre dernier, j’ai réalisé que ce morceau trahissait un sens de révolte tout à fait opportun vu la situation aux États-Unis… qui n’avait fait qu’empirer au cours des trois dernières années. 

Serait-ce une collection de protest-songs électriques?

Pour la plupart. Nous nous situons à un moment de l’histoire où il est important pour chacun d’exprimer ses opinions (il rit).

"Heart On My Sleeve", morceau introductif, réfère à la catastrophe écologique. Est-ce la raison pour laquelle vous l’interprétez de façon acoustique... pour ne pas utiliser l’électricité (rires)?

Non, il s’agit d’une chanson calme qui me permet de planter le décor, afin d’exposer clairement ma pensée, sans le bruit de la guitare électrique.

"Je ne serais jamais un angry old republican (rires), plutôt un angry old gay man."

Ce qui signifie que vous souhaitiez que l’auditeur écoute attentivement les paroles?

Oui, c’est une sorte d’introduction à ma pensée et au maelstrom électrique qui va suivre.

La rage est-elle une bonne source d’inspiration?

En effet (il rit)! C’est l’une des nombreuses en tout cas. À mon sens, nous sommes trop résignés: me voici donc à nouveau… hurlant (rires)!

Vous êtes devenu an angry old man?

Exact. Mais je ne serais jamais un angry old republican (rires), plutôt un angry old gay man. La situation actuelle me rappelle les années Reagan et, se faisant, les années sida. Mais lorsque j’ai écrit "American Crisis", j’ignorais tout de la pandémie qui nous attendait…

Bob Mould, "American Crisis" (Blue Hearts)

Pourquoi vos chansons sont-elles toujours "in your face", directes?

Nous sommes "in deep shit", il est donc important d’avoir les idées claires. Si la façon dont le monde tourne ne nous plaît guère, il faut le proclamer, écouter le mouvement Black Lives Matter, les gens de la rue: je me sens dans l’obligation de livrer mes petites réflexions sur les inadéquations, les inégalités... et parfois en hurlant.

Mais ce n’est pas la première fois que vous faites cela: la plupart de vos albums sont ainsi?

Certes, mais l’urgence est encore plus grande.

À soixante ans, vous cultivez une sorte d’attitude "rien à perdre"... qui vous caractérisait déjà auparavant.

Plus que jamais! On ne pourrait rêver pire que ce que nous vivons actuellement, alors pourquoi ne pas le dire? J’espérais que certains de mes collègues fassent de même, afin qu’en novembre nous soyons débarrassés de ces gens. Dire la vérité est plus important que de chanter la concorde.

"Si la façon dont le monde tourne ne nous plaît guère, il faut le proclamer: je me sens dans l’obligation de livrer mes petites réflexions sur les inadéquations, les inégalités... et parfois en hurlant."

Une de vos grandes influences fut les Ramones, même si vous vous révélez nettement plus politique. Par ailleurs, le surfrock fut-il également déterminant?

Certainement à l’époque d’Hüsker Dü. Ce qui est logique, puisque les Ramones eux-mêmes furent influencés par le surfrock.

Était-il plus compliqué d’être homosexuel dans le rock indépendant qu’en pop musique?

Dans les années 80, au sein de la scène punk et alternative, cela fut très facile: la compréhension et la tolérance y étaient grandes. À l’époque, j’étais un homosexuel non déclaré, car tellement concentré sur ma musique, ne sachant quoi faire de mon homosexualité, aussi bien dans le "travail" que dans ma vie privée. Être face à un gouvernement qui aurait préféré me voir mort plutôt que gay n’a sans doute pas aidé non plus (rires).

Le mur de guitares que vous avez développé durant votre carrière, serait-il une sorte de protection, le signe d’une grande timidité?

Non. J’ai grandi dans un environnement violent et la musique m’a toujours permis de me défouler, d’effacer les tensions et les souvenirs douloureux.

Pourquoi y a-t-il peu de gens de couleur dans le rock alternatif et la musique punk?

Au début des années 80, il y en eut un certain nombre: je pense à des formations comme Fishbone. Peut-être ce mouvement a-t-il débuté dans un environnement blanc. Mais à l’époque la scène me paraissait plutôt inclusive. Tout le monde était le bienvenu du moment qu’on ne ruinait pas la scène: que l’on soit femme, homo, hétéro... tous les individus à la marge étaient les bienvenus. Ceci dit, dans le genre hip-hop, à l’inverse, on croise peu de Blancs.

Quelle différence faites-vous entre un guitariste de rock alternatif et un de hard rock?

Les solos de guitare (il rit)! Et les attitudes: des blonds peroxydés qui prennent souvent des poses théâtrales face à des types en t-shirt sale qui regardent leurs mains voire leurs pieds en jouant…

Bob Mould, "Forecast of Rain" (Blue Hearts)

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