interview

Boris Giltburg, pianiste: "Même dans ses sonates les plus tragiques de Beethoven, il y a toujours un espoir"

©Oliver Binns

Le pianiste israélien, 1er prix du Reine Elisabeth 2013, était de passage mardi, à Flagey, pour jouer les 4 dernières sonates de Beethoven, en direct sur Musiq3 et en clôture de l’intégrale du cycle, commencé en multimédia un an plus tôt.

"Clair de lune", "Appassionata", "Waldstein", "Pathétique"… Boris Giltburg, 36 ans, connaissait déjà toutes les sonates de Beethoven qui portent un nom, mais pas l’essentiel des trente-deux que contiennent son cycle emblématique. Pour le 250 ans de la naissance du génie allemand, ce 17 décembre, le pianiste s’était donné un an pour apprendre les 23 sonates qui lui manquaient et les a jouées ensuite au fur et à mesure, à partir du 17 décembre 2019. "Au départ, j’ai conçu #Beethoven32 comme un projet privé, puis je me suis dit que je n’y arriverais pas sans le public de ma chaîne YouTube. Cela a intéressé Apple Music, puis mon label de disques, Naxos. Et quand j’ai commencé à avoir des critiques dans Gramophone, je me suis dit: ‘OK, c’est assez sérieux!'", dit-il en riant.

Tous les mouvements ont été filmés en une prise par le producteur vidéo Stuart French, essentiellement à la salle Fazioli, du nom du célèbre facteur de piano italien, à une heure de Venise. La diffusion, par ordre de composition, s’est ensuite enchaînée sur tous les canaux digitaux et les réseaux sociaux de l’artiste, et s’achèvera par un coffret de 9 disques (voir l'encadré ci-contre). Avec ce vlog musical, qui se consulte comme un journal intime, le sien et celui de Beethoven, Boris Giltburg reconfigure ainsi ce ménage à trois entre le compositeur, son interprète et le public. À l’image de Beethoven: "100% moderne!"

#Beethoven32

Vlog du cycle des 32 sonates pour piano de Beethoven (en cours)
Boris Giltburg, piano

Le site du projet (textes et vidéos)

Coffret de 9 CD (Naxos) à paraître en septembre 2021.

À présent que #Beethoven32 touche à sa fin, un an après l’avoir inauguré, qu’en retirez-vous?

Ce projet des 32 sonates m’a donné un objectif dans cette drôle d’époque. J’ai beaucoup de chance d’avoir la compagnie de cette musique transcendante, tellement chargée d’espoir et de la certitude que quelque chose de meilleur peut advenir. Cette affirmation de la vie, malgré toutes les difficultés de l’existence, est une qualité très forte chez Beethoven et que j’ignorais avant de traverser ce cycle. Beethoven ne se limite pas à l’homme grincheux et ombrageux; dans sa musique, il est traversé par un amour pour l’humanité entière. Un sentiment qui culmine dans la "Neuvième symphonie" et sa musique pour piano. Même dans ses sonates les plus tragiques, il y a toujours un espoir. Tout l’opposé du nihilisme monochrome de Chostakovitch.

Cet espoir se loge dans l’énergie qui se dégage de sa musique et qui balaie tout sur son passage. C’est même généralement ce qui surprend ceux qui l’entendent pour la première fois…

Ce qui est intéressant avec Beethoven, c’est qu’il est 100% moderne, davantage même que Mozart. Pas besoin d’un dictionnaire pour comprendre de quoi il s’agit.

La différence avec son contemporain Schubert?

J’en parlais justement avec mes amis du Quatuor Pavel Haas qui jouent beaucoup Schubert. Pour eux, la grande différence, c’est qu’avec Beethoven, on a quelqu’un qui agit, un héros au centre de tout, et c’est en cela qu’il me procure la plus grande joie.

«Ce qui est intéressant avec Beethoven, c’est qu’il est 100% moderne, davantage même que Mozart. Pas besoin d’un dictionnaire pour comprendre de quoi il s’agit.»
Boris Giltburg
Pianiste

Ce serait le meilleur antidote à la morosité ambiante qui existait déjà avant cette crise, dans cette espèce de fatigue existentielle qui plombe nos sociétés?

Comparé à Mozart ou Chopin, Beethoven a le cran de se mesurer au monde réel pour concevoir un idéal supérieur. Particulièrement dans les mouvements lents, il exprime cet idéal platonicien et nous donne la chance de pouvoir l’explorer. C’est très fort dans les dernières sonates, dans le dernier mouvement de la trente-deuxième, le début de la trente-et-unième. Il part de presque rien, d’un accord brisé, une mélodie que quiconque semble pouvoir inventer (il fredonne), et dont il tire une innocence, une beauté lyrique et une profondeur abyssale. C’est là qu’on se dit qu’on a affaire à un génie, si direct et pourtant si éloigné de nous tant ce monde où il est entré nous semble inimaginable.

Beethoven: Sonata No.14 in C-sharp minor (Clair de lune) – Boris Giltburg | Beethoven 32 project

Avez-vous abordé le cycle de manière chronologique ou êtes-vous reparti des 9 sonates que vous connaissiez déjà?

Je voulais autant que possible les aborder au même rythme qu’il les écrivait lui-même. C’est très facile de regarder ces 32 sonates et de dire que la cinquième en do mineur est une petite "Pathétique". Mais deux à trois ans se sont écoulés entre les deux et il est très peu probable qu’en écrivant la cinquième, il ait eu déjà à l’esprit la "Pathétique". J’ai essayé de considérer chaque sonate comme si c’était l’œuvre la plus importante pour Beethoven au moment où il la composait, même pour la plus "modeste", l’"Opus 49".

On pourrait dire que ce cycle se lit comme son journal intime. Est-ce ainsi que vous l’avez abordé?

Oui. Il n’y a qu’une sonate, la vingt-huitième, qu’il a jouée devant un grand public; les autres, c’était pour un petit cénacle de connaisseurs. C’est non seulement un journal intime mais un laboratoire d’idées. Comparées aux œuvres symphoniques ou aux concertos écrits au même moment et destinés à un public plus large, les sonates sont presque systématiquement plus expérimentales et révolutionnaires. La "Hammerklavier" n’a pas été jouée de son vivant. Il a fallu attendre que Liszt la donne en concert, en 1837, devant Berlioz en jeune critique musical, dix ans après la mort de Beethoven. Comme pour ses derniers quatuors – sa production peut-être la plus transcendante –, il a fallu attendre 30-40 ans pour qu’elles entrent au répertoire.

«Beethoven ne se limite pas à l’homme grincheux et ombrageux; dans sa musique, il est traversé par un amour pour l’humanité entière.»
Boris Giltburg
Pianiste

Comment ce projet vous a-t-il transformé vous-même?

Il m’est très difficile de séparer ce projet de cette année de confinement. Les deux m’ont changé, c’est certain, mais je ne peux encore dire de quelle manière sinon que je ressens aujourd’hui la même passion pour Beethoven que celle que j’ai pour Rachmaninov, ce qui n’était pas du tout le cas auparavant. C’est une chose de savoir que Beethoven est l’un des plus grands génies que l’esprit humain ait produit et l’éprouver intimement. Auparavant, je n’aurais jamais osé présenter en concert les quatre dernières sonates (l’entretien a été réalisé ce mardi 24, avant son récital en direct sur Musiq3. Le réécouter ci-dessous, NDLR); aujourd’hui, c’est un programme que je veux jouer et continuer à explorer. C’est devenu une grande partie de ma vie.

EETHOVEN SUMMER MADNESS, AND IS THE PROJECT STILL ON? (it is!)

Comme votre collègue Igor Levit, on peut vous suivre à la trace sur Facebook, YouTube, Instagram et Twitter. Comment définiriez-vous cette nouvelle relation au public?

Je n’ai jamais aimé la distance entre l’artiste et le public. Dans les salles de concerts, à part au moment des signatures, il n’y a aucun contact. Or, je ne suis pas sûr qu’il y ait une loi qui nous empêche de vivre la même chose que les artistes pop-rock. Les réseaux sociaux nous permettent de diminuer cette distance, voire de la faire disparaître complètement et d’entrer en contact direct avec un public théoriquement infini. Quand je fais un "live stream", j’ai un retour immédiat. Il y a quelque chose de plus égalitaire.

«Recevoir, sur les réseaux, des messages de gens qui vous disent que vous leur avez fait du bien, cela vous donne énormément d’énergie.»
Boris Giltburg
Pianiste

Beaucoup de musiciens redoutent de jouer en direct devant l’œil froid de la caméra. Vous qui l’avez apprivoisée, ressentez-vous la même énergie qu’au concert?

Les premières fois, c’était très étrange; il fallait aussi être sûr que cela fonctionne, techniquement parlant… J’ai eu une telle quantité d’adrénaline qu’il m’a presqu’été impossible de jouer! (Il rit) Mais si on imagine que l’on n’est pas dans une salle de concert, qu’il y a un mètre entre le piano et la caméra et peut-être un mètre entre l’auditeur et son écran, on est finalement très proches. Il s’agit juste de recadrer notre représentation mentale.

Et quand on sait que cela se passe en temps réel et qu’on ne pourra pas refaire la prise, c’est en fait assez proche du concert. Recevoir ensuite des messages de gens qui vous disent que vous leur avez fait du bien, cela vous donne énormément d’énergie. Me dire que je peux apporter quelque chose de positif, même de façon modeste, cela a beaucoup de valeur pour moi et me permet de survive à cette terrible période. Et même si les concerts reprennent, je continuerai.

Récital à Flagey sur Musiq3 (24.11.20)

Boris Giltburg interprète les quatre dernières sonates pour piano de Beethoven à Flagey, Bruxelles.

Sur Auvio (RTBF)

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