interview

Carlo Di Antonio: "C'est une période propice pour que les plus gros festivals mangent les petits"

Ambiance au Dour Festival en 2015. ©Photo News

Pour Carlo Di Antonio, Bourgmestre de Dour, l’annulation du Dour Festival impacte toute une région. Il évoque aussi une possible concentration sur le marché des festivals, aujourd’hui fragilisés.

La décision du Conseil national de sécurité, mercredi soir, d’annuler les événements de masse jusqu’au 31 août fut paradoxalement un soulagement pour la direction du Dour Festival. Impossible de garantir les mesures sanitaires lors du montage, qui devait démarrer le 25 mai, ni a fortiori durant le festival où s’agglutinent à la mi-juillet quelque 50.000 festivaliers. C’est aussi pouvoir invoquer le cas de force majeure pour justifier le report en 2021 des tickets et des frais déjà engagés, et les ruptures de contrats avec les fournisseurs de tous bords. Et… calculer les pertes: entre 500.000 et 750.000 euros, selon la direction. Carlo Di Antonio (cdH), fondateur du festival et bourgmestre de Dour, revient sur l’impact de cette annulation mais aussi sur les grandes tensions dans le marché des festivals que la crise du coronavirus met au jour.

Les festivals s’inscrivent dans des écosystèmes beaucoup plus vastes. Quel est l’impact de l’annulation de Dour pour le territoire?
Il y a en effet des retombées directes pour la commune sous forme d’une taxe sur les places de camping, négociée de commun accord avec le festival, et qui raporte 50.000 euros au budget communal. On peut faire une croix dessus... Il y a aussi une foule de gens dont c’est le job de vacances. Tout l’associatif à 10 km à la ronde compte sur ces recettes pour financer ses activités tout le reste de l’année.
"Le plus grand danger, c’est qu’il soit impossible de programmer 2021 au cas où le prix des artistes et des services augmenteraient encore."

Cela représente quel montant?
Sur le budget total du festival, qui s’élève à 16 millions d’euros: entre 800.000 et un million d’euros répartis entre ces participations en tous genres – contrats individuels, étudiants, volontaires, prestataires locaux, sans oublier les artistes et les techniciens de la région que l’on essaie de favoriser. Dans l’hôtellerie, notre influence porte jusqu’à Valenciennes, Charleroi et les aéroports régionaux.


Cette décision globale d’interdire les festivals jusque fin août ne méritait-elle pas quelques nuances?
On s’interroge sur la façon de remettre une enseignante devant 20 élèves et on mettrait 10.000 personnes sous un chapiteau, jusqu’à 2 heures du matin? Non, c’était la bonne décision! Des festivals du type de Tomorrowland, Werchter et Dour, c’est l’antithèse de la distanciation. Ce seront les derniers à avoir lieu. Mais là où la question peut
se poser, c’est pour les petits événements. Si la situation s’améliore, la tenue d’un festival comme le Summer, qui a lieu en août, entre Dour et Boussu, avec 4 ou 5.000 personnes par jour, ne doit pas être écartée. Il faut que l’on refasse le chemin avec les plus petits pour voir comment on va redémarrer. Car si les petits événements ne peuvent avoir lieu cet automne, si on ne peut rouvrir l’Ancienne Belgique et les salles de concerts cet hiver, l’été 2021 pourrait être compromis.
Carlo Di Antonio (cdH), bourgmestre de Dour et fondateur du Dour Festival. ©Anthony Dehez

Vous êtes-vous concertés entre niveaux de pouvoir?
Mes anciennes fonctions ont peut-être aidé (Carlo Di Antonio fut ministre du Gouvernement wallon, NDLR): j’ai eu le ministre de l’Intérieur Pieter De Crem au téléphone, la semaine dernière – je lui ai dit que nous souhaitions l’annulation – ainsi qu’Elio Di Rupo, Pierre-Yves Jeholet, le ministre-président de la Fédération et Bénédicte Linard, la ministre de la Culture. La concertation a eu lieu, mais j’avais de toute façon prévu une alternative qui m’aurait permis d’annuler moi-même le festival. Vu la situation, les polices font tellement d’heures supplémentaires qu’il y aurait eu un problème de récupération avec le surcroît de travail du festival. Quant au médecins qui coordonne les secours sur le site, il ne jugeait pas possible de gérer l’urgence sanitaire s’il se passait la moindre chose.

Mais il vous fallait absolument la communication de Conseil national de sécurité pour invoquer le cas de force majeure…
Il est bien mieux établi, en effet, pour que les organisateurs puissent l’opposer à toutes les personnes avec qui ils avaient signé des contrats.
La "festivalisation" de la vie musicale a mis les festivals en concurrence. Avec la crise qui va en fragiliser beaucoup, va-t-on assister à un mouvement de concentration ou de rachat par les acteurs dominants du marché?
C’est tout-à-fait possible. On connaît de très beaux festivals mais qui ont des difficultés à équilibrer leur budget. Fragilisés par la crise, ce sont des proies faciles pour d’autres qui voudraient se renforcer. C’est une période propice pour que les plus gros mangent les plus petits. Mais le plus grand danger, c’est qu’il soit impossible de programmer 2021 au cas où le prix des artistes et des services augmenteraient encore. Il y a moins de 10 ans, un groupe qui remplissait l’AB venait jouer en festival pour 25-30.000 euros. Aujourd’hui, il demande 60 ou 70.000 euros, tellement il y a de festivals dans une Europe où il est facile de circuler.
"Il faut maintenir les subventions au festivals même s’ils n’ont pas pu remplir les critères pour les obtenir du fait de leur annulation. C’est une bouée de sauvetage pour que leur structure tienne le coup et qu’ils puissent repartir en 2021."

La récession annoncée et des frontières moins poreuses changeront-elles la donne?
Cela pourrait être le contraire, car, pour se relancer, tout le monde va jouer des coudes pour avoir la plus belle affiche et des exclusivités. Sur les 16 millions que coûte le festival de Dour, trois environ vont à l’artistique et tout le reste, aux à-côtés. Pourquoi le prix des sonos et des sons-et-lumières s’envolent-ils à cette période? Parce que les artistes veulent des effets de plus en plus élaborés entraînant des jours supplémentaires de montage. Auparavant, un même matériel passait d’un festival à l’autre. Maintenant, c’est impossible: il y a une course au gigantisme qui doit être questionnée.

Doit-on laisser faire le darwinisme culturel? Ou les pouvoirs publics ont-ils le devoir de préserver la diversité de l’offre culturelle?
Comme je l’ai suggéré à la ministre de la Culture, qui semble aller dans cette direction, il faut maintenir les subventions au festivals même s’ils n’ont pas pu remplir les critères pour les obtenir du fait de leur annulation. Pour la Fédération Wallonie-Bruxelles, le coût ne change pas, mais pour ces festivals, c’est une bouée de sauvetage pour que leur structure tienne le coup et qu’ils puissent repartir en 2021.
Un fonds pour la création contemporaine

Au KunstenFestivaldesArts, vitrine de la création contemporaine de Bruxelles, et victime du coronavirus, on organise le soutien aux artistes avec un fonds, des "ghost tickets"... et en les rémunérant.

Toutes les annulations sont douloureuses mais les situations sont pour le moins contrastées entre les festivals. Rien de commun entre la grosse machine du Dour Festival et le festival de création contemporaine du KunstenFestivaldesArts, qui devait se tenir à Bruxelles en mai. La direction n’a pas attendu la décision de Conseil national de sécurité pour trancher dans le vif, mettant fin à l’incertitude d’artistes qui devaient venir de Chine, d’Iran, du Japon ou de Corée du Sud.

"Parmi nos 34 projets, 25 étaient des créations", explique Daniel Blanga Gubbay, co-directeur artistique. "Impossible d’organiser les répétitions qui devaient démarrer en mars, tandis que s’est posé tout de suite le problème de la mobilité internationale des artistes."

La direction de ce festival bicommunautaire n’a pas voulu renoncer à sa mission de soutien à la création contemporaine. Malgré les 300.000 euros de pertes sur les avances de tickets, elle a décidé d’honorer toutes ses coproductions et d’indemniser des artistes très touchés par les annulations en cascade, ainsi que toutes les personnes qui auraient dû travailler au festival, même celles qui n’étaient pas encore sous contrat.

"Nous expliquons à nos sponsors que nous allons créer un fonds de soutien à la création contemporaine. Si on ne soutient pas les artistes aujourd’hui, on se prive de leur capacité à créer demain!", poursuit Blanga Gubbay qui tente aussi de convaincre le public d’acheter des "ghost tickets" pour l’alimenter. "Ce ne sont pas des tickets pour l’an prochain mais pour soutenir les artistes", dit-il. Quant à l’édition 2021, elle sera composée des créations de 2020, "sans exiger d’exclusivité sur les premières, pour ne pas accroître encore davantage la fragilité des artistes."

Infos: www.kfda.be

 

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