CD découverte | Les voix de l'Amérique

©Marco Borggreve / Alpha

Deux fortes têtes, ivres de beauté, de chant et de poésie... Dans "Long time ago", la mezzo Adèle Charvet et la pianiste Susan Manoff révèlent l’univers magnétique des "songs" avec Copland, Vaughan Williams, Barber, Britten, Ives,...

Le disque
"LONG TIME AGO"

Adèle Charvet, mezzo-soprano | Susan Manoff, piano

"Songs" de Copland, Vaughan Williams, Britten, Barber, Roven, Heggie, Bolcom, Finzi, Dring, Ives, Quilter.

Note de 5/5

Alpha > écoutez les plages du CD ici

Le test de la voiture est un grand classique des producteurs de disques. Est-ce qu’inséré dans un improbable mange-disque, avec des bruits de roulement et le paysage qui défile, un enregistrement peut capter l’attention de quatre passagers qui bayent aux corneilles? "Long time ago", le premier disque de la mezzo française Adèle Charvet, 27 ans, qui déroule un catalogue de songs américains et anglais, réussit en tout cas l’épreuve haut la main.

©Marco Borggreve / Alpha

Est-ce le grain de sa voix qui instantanément rappelle celui de la grande diva noire Jessye Norman, récemment décédée? Ou ce swing irrésistible sous les doigts de Susan Manoff, son accompagnatrice, qui vous emporte immédiatement dans les grands espaces d’Outre-Atlantique? Ou cette alchimie magnétique entre deux interprètes qui se trouvent? L’émotion nous soustrait d’un coup aux bouchons du lundi matin.

Adèle Charvet ne laisse décidément personne indifférent. Claquant la porte, en 2018, du Conservatoire de Paris qui la sommait de choisir entre son spectacle de fin d’année et l’alléchante proposition de chanter Mercédès dans "Carmen" à Covent Garden, la mezzo avait défrayé la chronique le 1er octobre dernier en remplaçant au pied levé un chanteur pris de malaise lors d’un concert à Radio France auquel elle assistait en tant que simple spectatrice. Passée dans les coulisses, où elle connaît tout le monde, on lui demande si elle peut assurer la seconde partie alors qu’elle n’a jamais chanté le "Messie" de Haendel!

Comment Adèle Charvet a sauvé le concert du Messie de Haendel

Ni une ni deux, après un quart d’heure de sueurs froides, la voilà propulsée sur scène en jeans, relevant haut la main le défi. "Finalement, c’était assez gênant, car j’ai dû révéler au monde entier que je n’avais jamais ouvert la partition du ‘Messie’", s’amuse-t-elle aujourd’hui, reconnaissant qu’elle n’a "pas froid aux yeux". Comme de chanter ces songs en anglais pour son premier disque: "Je voulais m’attaquer à ce répertoire, mais je ne trouvais personne avec qui le faire. En France, cette musique n’est pas du tout connue. On juge qu’elle est trop simple, du cross-over vaguement Broadway qui fait qu’on la méprise dans les conservatoires. Faire un premier disque avec cette musique, ce n’est pas une posture mais quelque chose que je revendique en tant que récitaliste."

Au studio Teldex de Berlin ©Doc

L’anglais, la langue natale

La proposition viendra de Susan Manoff (écouter son grand entretien sur France Musique), qui l’avait repérée au Conservatoire de Paris où elle dirige la classe des masters en étude de rôles, bien qu’elles n’aient eu que trois cours ensemble avant qu’Adèle Charvet ne claque la porte. C’était suffisant pour une pianiste qui aime tout autant la liberté, les chemins de traverse, la poésie et les relations au long cours avec des interprètes choisis – les sopranos Véronique Gens, Sandrine Piau, Patricia Petibon ou l’inclassable violoniste Nemanja Radulovic. Depuis son premier CD en 2015 ("Néère" avec Véronique Gens), les prix pleuvent si bien qu’Alpha fait confiance à Manoff et lui donne les clés du fameux studio Teldex de Berlin, dont la résonance un rien théâtrale conserve toute l’énergie du direct.

LONG TIME AGO // Adèle Charvet & Susan Manoff [ITW I]

Mais avant d’y passer, en février 2019, il a fallu un an aux deux artistes pour tisser un fil conducteur entre ces pièces de Copland, Vaughan Williams, Britten, Barber, Bolcom entre autres compositeurs anglo-saxons inconnus au bataillon. "Adèle est venue à la maison et on a passé un après-midi à faire ce que j’aime: faire de la musique ensemble, lire des choses. Il y a eu une vraie rencontre et j’ai eu ma piqûre d’inspiration, témoigne Susan Manoff. J’ai peu de partenaires; je privilégie la rencontre du dire et du sens avec quelqu’un plutôt que de viser une quantité de concerts et de disques. Et les choix que l’on pose, on ne s’en rend pas compte, disent quelque chose de ce que l’on vit."

On a créé un cercle au sol pour visualiser les liens que nous voyions entre toutes ces pièces. Cela nous a mis presque un an à mettre en place cette rose des sentiments.
Susan Manoff
Pianiste accompagnatrice

En l’occurrence, c’est en anglais que les deux artistes se sont spontanément trouvées. Adèle Charvet avait passé les six premières années de sa vie à New York (son père, le compositeur Pierre Charvet, enseignait à la Manhattan School of Music), et New York est la ville natale de Susan Manoff, par ailleurs d'origine lettone et allemande. "Ces musiques, ces poésies, c’est comme si nous retrouvions notre terre natale, dit d’ailleurs la pianiste. Copland, c’était ça: il y a toujours un lien avec la terre, avec la géologie de l’Amérique et de notre âme, de notre paysage intérieur. On entrait dans une mélancolie qui ne pouvait être qu’américaine."

BOLCOM // 'Amor' by Adèle Charvet & Susan Manoff

Chamanique

Dans l’appartement parisien de Susan Manoff, tout est composé pour en recouvrer la vibration. "J’ai créé pour moi-même un espace sacré, une ‘safe place’ avec des bougies toujours allumées, des gris-gris, des morceaux de bois que je collectionne de partout… Et je danse dans la pièce pour ressentir la musique."La soprano Sandrine Piau, l’une de ses partenaires, nous confirme ce côté "chamanique": "Quand on entre chez Susan, ce n’est pas vraiment un sanctuaire mais on entre dans un état…" (écoutez leur interprétation de "Solitary hotel" de Barber)

©doc

Et c’est là que, pendant des mois, Adèle Charvet et Susan Manoff ont exploré tous ces répertoires, imaginant avec l’excitation de la création des correspondances entre leurs poésies, leurs couleurs et leurs affects. "On a créé un cercle au sol pour visualiser les liens que nous voyions entre toutes ces pièces. Cela nous a mis presque un an pour mettre en place cette rose des sentiments." Adèle Charvet abonde: "On l’a imaginée comme une roue que l’on peut prendre par n’importe quel rayon: c’est un cycle de vie qui se répète à l’infini et qui doit couler de source."

Et voilà pourquoi, coincé dans les embouteillages du lundi matin, on a soudain levé le nez du volant.

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