plan large

Ces fonds qui rachètent de vieilles chansons à prix d'or

Neil Young a vendu les droits de la moitié de son catalogue de 1.180 chansons au fonds d'investissement anglais Hypgnosis Songs Fund. ©Neil Lupin/WENN

Des fonds d'investissement mettent la main sur des catalogues d'artistes à coup de millions de dollars. Le boom du streaming n'y est pas étranger.

Bob Dylan, Neil Young, Fleetwood Mac, les Beach Boys ou encore Bruno Mars et Shakira. Non, ceci n'est pas l'affiche de la prochaine édition de Rock Werchter, mais tous ces artistes ont pourtant un point commun: ils ont cédé les droits de leurs morceaux à une société.

Un phénomène qui est en train de se produire au sein de l'industrie musicale, mais qui semble se passer derrière les radars. Depuis 2018, des fonds d'investissement, tels que Hipgnosis Songs Fund Limited, mais aussi les trois mastodontes du secteur (Universal, Warner et Sony) rachètent des titres et même des catalogues entiers à certains artistes pour des montants qui apparaissent colossaux.

140
Millions $
C'est la somme déboursée par le fonds Hipgnosis Songs Fund Limited pour acquérir l'ensemble du catalogue des Red Hot Chili Peppers.

En mai dernier, la presse américaine annonçait que les Red Hot Chili Peppers allaient empocher environ 140 millions de dollars pour la cession de leurs droits sur l'entièreté de leur catalogue au fonds Hipgnosis Songs. Désormais, quand vous écouterez "Californication" ou "Under The Bridge", les revenus de ces morceaux ne rentreront plus dans les poches d'Anthony Kiedis, de Flea ou de leur label, mais directement dans celles de ce fonds d'investissement.

Si les "Red Hot" ont désormais de quoi voir venir, ils restent de petits joueurs par rapport à Bob Dylan, qui a vendu son immense catalogue à Universal Music Publishing contre 300 millions de dollars, ou encore Neil Young qui a cédé les droits de la moitié de ses morceaux contre 150 millions de dollars.

Crise et opportunités

Pourquoi donc des entreprises sont-elles prêtes à dépenser de tels montants pour acquérir des morceaux? Et pourquoi diable des artistes voudraient-ils se séparer de leur gagne-pain? Un premier élément de réponse se trouve dans l'état et l'évolution de l'industrie musicale, qui est organisée en deux secteurs distincts, comme les faces d'une même pièce.

Le premier secteur est celui de la "musique enregistrée", qui comprend les ventes physiques, les téléchargements, les droits de représentation et le streaming.

Jusqu'en 2000, le secteur est florissant et génère des revenus colossaux qui arrosent tous les acteurs du secteur, de la maison de disque à l'artiste. Mais cette date correspond également au début de la lente agonie de l'industrie, qui voit les ventes de disques s'effondrer et ses recettes s'écrouler. Les revenus annuels mondiaux des ventes physiques passent ainsi d'environ 23 milliards de dollars en 2000, à un peu plus de 4 milliards en 2020, selon le média américain Axios.

En revanche, la crise du disque a laissé place à un autre phénomène bien connu aujourd'hui, à savoir l'envolée du streaming. À tel point qu'actuellement, Spotify, Deezer et consorts représentent environ 18 milliards de dollars sur les 21 milliards de revenus générés par l'industrie, selon la même source. Une nouvelle rentrée financière dont de nombreux acteurs comptent bien tirer profit, mais dont la répartition des gains est bien plus hétérogènes qu'auparavant, les artistes se situant bien souvent au bout de la chaîne.

L'autre secteur, et c'est celui qui nous intéresse ici, est celui de la gestion et de l'édition des droits d'auteurs (le "publishing"). Celui-ci comprend la gestion des royalties (la redevance versée aux créateurs) et les revenus issus de la "syndication", un anglicisme barbare qui recouvre les placements de chansons dans des films, publicités, etc. Et devinez quoi? Les affaires flambent en ce moment.

Les tubes sont éternels

Merck Mercuriadis a flairé le bon coup. Ancien manager d'Elton John, d'Iron Maiden ou de Morrissey, il a créé en 2018 le fameux Hipgnosis Songs Fund Limited , un véhicule financier côté au FTSE 250, qui est actif dans l'achat et la gestion des droits d'auteurs.

"'Born to be Wild' rapporte plus de 300.000 dollars chaque année depuis cinquante-trois ans."
Merck Mercuriadis
CEO d'Hypgnosis Songs Fund

Pour lancer son idée, Merck Mercuriadis est parti d'un constat extrêmement simple et efficace: les tubes ne meurent jamais. "'Born to be Wild' rapporte plus de 300.000 dollars chaque année depuis cinquante-trois ans et les droits d'auteur perdurent pour ceux qui en héritent soixante-dix ans après la mort de tous les compositeurs d'une chanson", expliquaient-ils aux Échos en 2018. "Les hits ont une jeunesse éternelle, les reprises se multiplient: il y en a plus de 4.000 pour 'Yesterday' des Beatles." 

En rachetant des catalogues de "classiques" de la musique, Hipgnosis, comme les autres sociétés en la matière telles que Primary Wave ou Iconic Artists Group, compte faire fructifier ses placements grâce au boom du streaming et au placement de musiques dans les productions multimédias.

Si les affaires semblent s'être accélérées depuis quelques mois, c'est parce que l'activité de ces fonds et d'Hypgnosis en particulier, a bénéficié de plusieurs effets d'aubaines dus à la crise du coronavirus et à la temporalité de la loi sur le droit d'auteur. En effet, si les Red Hot Chili Peppers en sont venus à accepter ces 140 millions de dollars en échange de leurs droits, c'est aussi parce qu'ils ont été privés des ressources liées à leurs prestations live suite à la pandémie de coronavirus. Les concerts représentants une part grandissante dans la rémunération des artistes, alors que le streaming s'avère être peu payant pour la grande majorité d'entre eux.

L'autre facteur est relatif à la loi sur les droits d'auteur, qui, même si elle diffère selon les pays, prévoit qu'une œuvre tombe dans le domaine public au bout d'un certain temps prédéfini, et si elle ne fait pas l'objet d'un copyright. De nombreux artistes aujourd'hui en fin de carrière ont vu les contrats qui les liaient aux maisons de disques arriver à échéance. Ils ont ainsi pu récupérer l'ensemble des droits sur leur catalogue (c'est le cas de Bob Dylan par exemple).

La proposition alléchante de ces sociétés arrive donc comme une excellente surprise pour les "papys" de la musique, pour qui il serait plus difficile de gagner ces sommes avec de nouveaux albums et de nouvelles tournées, plutôt qu'en signant le bas d'un contrat. L'un n'empêchant pas l'autre.

Fleetwood Mac sur Tik Tok

Après ces explications, il se peut tout de même que vous doutiez encore. Après tout, 300 millions de dollars pour toutes les chansons des Bob Dylan, n'est-ce pas surestimer un poil le potentiel commercial du récent Nobel? Surtout que la jeune génération semble plus encline à danser sur de la K-pop plutôt que sur "Blowin' in the Wind". Mais il faut croire que le jeu en vaut la chandelle au moins sur le long terme, mais parfois aussi sur le très court terme.

L'exemple le plus frappant est certainement celui du groupe Fleetwood Mac. L'automne dernier, Nathan Apodaca, un skateur américain, se filme sur Tik Tok en train de glisser le long d'une route tout en buvant du jus de cranberry et en chantonnant le titre "Dreams" du groupe anglais. Cette vidéo est alors devenue virale en quelques heures, si bien qu'en un claquement de doigts, le nombre de streams de la chanson a augmenté de 88,7% et les téléchargements de 374% selon s'institut Nielsen Soundscan. Aujourd'hui "Dreams" affiche un joli score de plus de 714 millions d'écoutes, juste sur Spotify.

Nathan Apodaca's viral video

Et devinez qui détient les droits de ce morceau? Stevie Nicks, Mick Fleetwood et Lindsey Buckingham, les membres fondateurs du groupe, ont tous revendus leurs droits à différentes sociétés et maisons de disques pour de rondelettes sommes.

Le Rock'n'roll n'est pas encore mort, mais il a déjà pris sa retraite.

Comment fixer le prix d'un catalogue?

Les revenus du streaming et de la "syndication" offrent donc de belles perspectives de revenus pour ces fonds. Mais comment calculer le bon prix pour l'achat du catalogue d'un artiste en étant certain d'être rentable ? La bonne nouvelle, pour les acteurs du secteur, c'est qu'il n'y a rien de plus prévisible que le cycle de vie d'une chanson, qui donne à peu de chose près ceci: très populaire les premiers mois puis populaire la première année, avant de décliner progressivement durant les cinq prochaines années avant finalement de plafonner.

Hipgnosis Songs Fund a même théorisé ce cycle pour le présenter à ses investisseurs. La société a pris en compte les revenus qu'elle pensait pouvoir générer avec un catalogue sur une période donnée en fonction des différentes sources de revenus (streaming, syndication, revenus mécaniques et téléchargements), pour les comparer au prix d'achat du catalogue.

Ratio positif ou négatif, tout dépend finalement de l'engouement pour l'artiste, mais grâce à l'effet de masse et à la diversification des achats, les risques encourus diminuent mécaniquement. C'est simple la bourse, finalement.

Le résumé

  • Des fonds d'investissement achètent des catalogues d'artistes à prix d'or.
  • Le but est d'acquérir les droits d'auteurs pour les faire fructifier grâce au streaming et à la "syndication".
  • Les achats de catalogues se sont multipliés récemment suite à la pandémie de coronavirus et à la loi sur la propriété intellectuelle.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés