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Chaman du piano, Julien Brocal invente le streaming équitable

De gauche à droite, Julien Brocal, Benjamin Prunet, le chat Koutsouna, Geoffroy Chapelle et le grand Steinway de concert. ©saskia vanderstichele

Pianiste habité mais mal dans le monde des concerts, Julien Brocal a créé son propre écosystème et invente le streaming équitable. Bienvenue au Jardin musical!

"Les oreilles de Julien, quand on les branche, le résultat s’entend. C’est un récepteur sur pattes, un cœur prédisposé à pleurer. L’un des meilleurs diplômes! Après son ‘Carnaval’ de Schumann et son ‘Andante spianato’ de Chopin, je me souviens qu’Éric Heidsieck, ancien élève de Cortot, s’est levé du jury pour lui prendre les mains et lui demander comment il pouvait jouer le rubato comme ça." Ainsi s’exprime Rena Cherechevskaïa, son professeur à l’École normale de musique Alfred Cortot, à Paris. Une faiseuse de prix, de Rémi Geniet, l’un des plus jeunes finalistes qu’on ait vu au Reine Elisabeth à Lucas Debargue et Alexandre Kantorow, successivement quatrième et premier Prix du Concours Tchaïkovski.

Mais les concours, les répertoires et les affres de la carrière, très peu pour Julien Brocal. Non pas que ce Français né à Arles en 1987 ait immédiatement tenté de s’y soustraire. Il avait même rejoint l’écurie d’Askonas Holt qui représente Daniel Barenboim, Angela Gheorghiu ou Simon Rattle, la fine fleur du classique international. Avant de déchanter. "J’avais l’impression d’être un pneu qu’on déplace aux quatre coins du monde. Il fallait que je tienne la route, qu’il neige, qu’il vente ou qu’il pleuve. Tu es un performeur et tu dois performer", nous dit-il en se rappelant un concert en Chine: "23 heures d’avion pour deux heures de récital, une photo floue de la Cité interdite et pour seul contact, l’organisateur du concert. Absurde!"

"J’avais l’impression d’être un pneu qu’on déplace aux quatre coins du monde. Il fallait que je tienne la route, qu’il neige, qu’il vente ou qu’il pleuve. Tu est un performeur et tu dois performer."
Julien Brocal
Pianiste et fondateur du Jardin musical

"J’ai rencontré Julien, début 2013, quand il a rejoint la classe de Maria João Pires, à la Chapelle musicale Reine Elisabeth. Ce qui m’a frappé chez lui, c’est qu’il était parfaitement à l’aise dans la classe de Maria mais absolument pas dans le schéma du monde de la musique", témoigne à son propos le pianiste Julien Libeer. "D’un côté, il était fait pour ça et, de l’autre, pas du tout. Et c’est cette tension-là qu’il essaie de résoudre depuis que je le connais."

Avec Maria João Pires, Julien Brocal frappe à la bonne porte. Elle-même pourfend la compétition et un monde de la musique qui ne fonctionnerait pas, selon elle, sur des principes artistique mais selon les lois du marché. "Avec Maria, c’est comme si tu arrives au Népal", reprend Julien Brocal. "Ce n’est pas le toit du monde mais tu prends de la hauteur rien que par ce que représente un être de cette qualité, une artiste aussi élevée spirituellement. Elle touche à l’esprit de la musique simplement en étant, en donnant vie à l’instant avec des sons."

Et c’est précisément ce qu’il fait lui-même lorsqu’il passe au piano dans une pièce hypnotique de Mompou ou le miroitement d’un Ravel. En un instant, le voilà échevelé, le regard en dedans et pourtant porté loin au-delà du clavier, les doigts qui s’envolent une fois qu’ils ont élancé leur son. Une attitude qu’il enseigne inlassablement à ses propres élèves: lancer le son et puis le dégrossir comme un sculpteur qui travaillerait la glaise pour en révéler la forme qui préexisterait en son sein.

Ravel: Miroirs No. 2, Oiseaux tristes (Sad Birds) - Julien Brocal

Le chaman du son

Oui, il y a bien du chaman chez Brocal. "Une présence démente dans l’instant qui lui permet de concentrer son talent", dit de lui sa collègue et amie Élodie Vignon par qui nous l’avons rencontré. "Il est capable de remettre très vite un programme sur pied et y imposer une telle présence qu’au moment de jouer, rien ne va lui échapper, même s’il n’a pas des milliers d’heures de préparation. Je l’admire énormément pour cela."

Julien Brocal dévoile ce pan intime de l’artiste à l’œuvre: "Si une note sonne autrement que ce que tu as prévu, soit tu es frustré, soit tu te laisses surprendre et de cet imprévu peut naître la prochaine note. Ce sentiment d’embrasser l’imprévisibilité, c’est… c’est…", les mots lui manquent mais son œil scintille. "Il y a quelque chose qui se passe et après, on se dit: ‘Qu’est-ce que j’ai fait?’ Et si on essaie de la retrouver, c’est peine perdue. Cette communion parfaite avec la musique, c’est quand tout disparaît dans le moment présent. On ne peut le capturer. C’est quelque chose qui passe et dont on n’est que le passager. Mais quand cela arrive, c’est miraculeux."

On voit très bien ce qu'il veut dire dans le tournage réalisé lors de l’enregistrement de son disque Mompou-Ravel (Rubicon) ou dans les vidéos de ses propres compositions méditatives (voir ici le film "The Gardener: Julien Brocal") qu’il a accouchées dans le sublime écrin du Tippet Rise Art Center, planté dans les montagnes du Montana. Au chevet de l’un des pianos de Vladimir Horowitz dont les harmoniques se mêlent au chant des oiseaux, il semble contempler la beauté du monde depuis les cimes, tel "Le Voyageur au-dessus de la mer de nuages" de Caspar David Friedrich.

Julien Brocal - Reflections (feat. Caroline Goulding)

Hyper créatif et rassembleur

Alors que faire "quand on aime la musique mais pas le métier"? Devenir professeur de piano d’une bourgade de 150 âmes dans le Montana? L’idée l’a effleuré, au risque de rester avec le goût amer de n'être pas né dans une famille où l’on écoute Chopin plutôt que Johnny, de ne pas avoir su ce qu’était un concerto à l'âge de 19 ans et de s’être cru trop illégitime pour affronter les coteries musicales et l’esprit de cour et de compétition à la française.

Mais Julien Brocal avait deux autres qualités dans sa manche pour infléchir son destin, comme le relève son collègue Julien Libeer: "C’est aussi un type pathologiquement créatif avec mille idées à la seconde. Très souvent, des gens comme ça sont des créneaux à eux tout seuls et ne rentrent dans aucune case. Ensuite, il est très communicatif tout en s’intéressant vraiment aux autres, ce qui crée l’adhésion. Il suscite spontanément les bonnes volontés, car les gens sentent qu’il n’agit pas pour son intérêt personnel. C’est un type avec un capital sympathie capable de fédérer les gens."

Permaculture humaine

Et c’est ainsi qu’a germé l’idée du Jardin musical, bien avant la pandémie qui en a accéléré le développement. Il s’agissait de créer un atelier où croiser dans la convivialité et la bonne humeur des musiciens de tous bords qui viendraient jouer devant un public attentif, bienveillant et ouvert à toutes les expérimentations.

L’occasion s’est présentée avec l’annonce d’un vaste espace à louer, au centre-ville de Bruxelles ("ville décidément moins stressante que Paris"), où il a pu commencer à fédérer une petite communauté autour de concerts dominicaux. Des artistes qui tintent aux oreilles des mélomanes – Camille Thomas, la famille Maisky, Ghalia Benali, Alexandra Soumm ou le Quatuor Alfama – viennent y roder leur programme, tandis qu’une petite équipe de production se soude progressivement autour de Julien Brocal.

"C’est aussi un type pathologiquement créatif avec mille idées à la seconde. Très souvent, des gens comme ça sont des créneaux à eux tout seuls et ne rentrent dans aucune case."
Julien Libeer
Pianiste

Plutôt une coloc’ musicale, car ils crèchent presque tous dans la maison. Il y a Benjamin Prunet, organiste spécialisé en management culturel, Geoffroy Chapelle, brillant élève de Musica Mundi et de la Manhattan School of Music qui s’est reconverti en producteur, programmateur et agent de Julien et de Guillaume Vincent, un autre pianiste français qui prête main forte au Jardin musical, ainsi que sa compagne, la blogueuse Val so Classic. Il y a enfin Théo Fauger, directeur de la photographie, et les frères Brocal, Samuel et Gregory, webmasters et conseillers en communication depuis Paris.

Tout aurait capoté avec le premier confinement si la communauté de Julien Brocal n’avait pas réclamé des vidéos en streaming de leurs chers concerts. Tout s’est alors passé très vite pour équiper le Jardin musical. Aline Blondiau, l’une des meilleures ingénieures du son, a prêté des micros et formé Julien, Manfred Bodner, un mécène de la première heure, a acheté et prêté des caméras haute définition, et trouvé un grand Steinway de concert, réglé ensuite par Michel Brandjes, le technicien des stars du clavier, avec le soutien de D’Ieteren "Je vois des choses avec Julien que je ne vois avec personne d’autre: des gens viennent filmer chez lui gratuitement ou lui envoient des Steinway D!", dit Julien Libeer, admiratif.

SMF at Noon30 : Camille Thomas & Julien Brocal

Streaming équitable

Progressivement le modèle du Jardin musical se met en place. "Ce qu’on essaie de faire ici, c’est de la permaculture humaine, puis voir ce qu’amène cette pluralité, cette diversité, cette richesse", reprend Julien Brocal. "Ce piano ne serait pas arrivé si c’était juste pour ma pomme. Les gens sont venus car ils se sont dit: ‘On participe à quelque chose de plus grand que nous-mêmes.’ Et c’est ce qui manque aujourd’hui: cette dimension du récit." Il ajoute: "Le Jardin musical, c’est aussi un projet militant pour une rémunération équitable dans le monde digital. C’est le modèle économique que l’on défend à l’inverse des gros bazars de Spotify ou d’Apple Music qui ne rétribuent pas les artistes au prorata de leur fanbase."

"Ce grand piano ne serait pas arrivé si c’était juste pour ma pomme. Les gens sont venus nous soutenir car ils se sont dit: ‘On participe à quelque chose de plus grand que nous-même.’ Et c’est ce qui manque aujourd’hui: cette dimension du récit."
Julien Brocal
Pianiste et fondateur du Jardin musical

Julien Brocal n’a pas encore digéré le relevé des royalties de l’une de ses compositions dont il détient les droits et qui lui a rapporté la coquette somme de… 0,27 dollar pour 730.000 vues. "On s’est dit: ‘ça suffit!’"

S’appuyant sur sa fidèle communauté qui lui avait demandé de filmer ses prestations et sur celles que lui amène chaque artiste de passage, il propose un autre modèle de rémunération. "Lors de notre première saison, ce qui a permis de soutenir ce modèle, c’est le financement participatif. Un don au chapeau à la fin du concert allait directement dans la poche de l’artiste. Le Jardin musical ne prenait aucune commission. Mais dès le lendemain, sa rediffusion est payante sur notre plateforme et la recette, répartie entre l’artiste et le Jardin musical avec un pot commun de 15%. Un ‘royalty équitable’ qui fait que les artistes qui ont une grande renommée comme Ghalia Benali, qui auront beaucoup de donations, contribueront à rétribuer également des artistes moins connus. Une première dans l’histoire du streaming. Ça marche avec les bananes, pourquoi pas avec la musique!"

Le jardin musical a lancé une formule d’abonnement, étoffe ses contenus, monétise ses tournages et propose ses productions en licence à d’autres institutions comme le Festival de Cran Montana ou le Tippet Rise Art Center qui a acquis 12 productions vidéo pour la somme de 15.000 euros, répartie selon la clé équitable du Jardin musical.

"On est tous un peu autoentrepreneurs, avec notre réseau, nos personnes de confiance et nos soutiens. La différence, c’est que Julien en fait profiter les autres. C’est ce qui fait la particularité de sa démarche et sa générosité", reprend Élodie Vignon. Et Julien Libeer de conclure: "Il y a un moment où on s’inquiétait pour lui, car on voyait bien qu’il ne savait pas où il allait. Mais là, il commence à faire de ces éléments de confusion un socle solide à partir duquel il peut conquérir si pas le monde, en tout cas ce qu’il lui trotte dans la tête pour les dix à vingt ans à venir."

Jardin musical, saison 2

Les dimanches, à 18 heures:

11.4 Quentin Dujardin, guitare solo
25.4 (à confirmer) Lily, piano, et Mischa Maisky, violoncelle
9.5 Maria João Pires, piano.
23.5 Aline Zylberajch, clavecin
13.6 Rosanne Philippens, violon, et Julien Quentin, piano
27.6 (à confirmer) Roby Lakatos, violon, et son ensemble.

Le live streaming par concert est à 10 euros. L’abonnement mensuel de 15 euros donne accès à deux récitals par mois, à tous les bonus et à des réductions sur les concerts sur place lorsque l’on déconfinera.

JARDIN MUSICAL - ITW of founder Julien Brocal by BRUZZ International

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