chronique

Chrystel Wautier, la nouvelle voix du jazz belge

Le nouvel album de Chrystel Wautier, "The Stolen Book", confirme l’orientation pop/jazz de la chanteuse et révèle celle-ci comme l’une des Belges les plus prometteuses…

Le jazz belge comporte indéniablement de grandes figures (Bobby Jaspar, Bert Joris, Steve Houben, Philip Catherine, David Linx, Toots Thielemans, etc.) et on ne cesse de noter la vitalité de sa scène actuelle. À l’intérieur de ce riche panorama, la présence féminine est cependant quasi inexistante (mis à part Nathalie Loriers). Au rayon du chant, hormis Melanie De Biasio, on observe également un étrange vide. Même si Chrystel Wautier déclare "préférer les concepts musicaux aux voix", il faut bien reconnaître que c’est cette voix fluide et pure qui séduit instantanément l’auditeur lorsqu’il écoute les compositions élégantes qui parsèment son album.

"the stolen book"

Note : 4/5

De Chrystel Wautier

Bonsaï Music / Sony

Pour ce projet, la chanteuse s’est entourée du claviériste Cédric Raymond, du guitariste Lorenzo Di Malo, du bassiste Jacques Pili, du batteur Jérôme Klein et du percussionniste Michel Seba. L’album rassemble des compositions personnelles, des chansons coécrites et des reprises, dont l’inattendu "Le soleil donne" de Souchon et Voulzy.

L’ensemble s’écoute d’une traite: de la ballade "Far Away" au plus rythmé "Let’s fall", jusqu’au "Beauty is a mystery" et ses sursauts enjoués, en passant par "Conversations", où la voix, toujours elle, semble ici prendre le pas sur les instruments. En ce qui concerne ses influences, elle cite Gretchen Parlato, Ella Fitzgerald ou encore Stevie Wonder. Impossible pourtant de ne pas mentionner Norah Jones et son chant sobre, empli de discrétion, qui ne cède jamais à la tentation de la démonstration vocale.

Chrystel Wautier - Far Away

Chrystel Wautier est d’origine ukrainienne. Son père était pasteur et chanteur de gospel. Jusqu’il y a peu, il ne lui était encore jamais venu à l’idée de retourner sur la terre de ses ancêtres. Récemment, elle fut conviée aux célébrations des 25 ans de l’indépendance de l’Ukraine pour y chanter. L’histoire de ce nouvel opus est celui d’une longue introspection, d’un voyage à la recherche de ses origines. Cette recherche a été marquée par une interrogation: pourquoi voler des livres? Est-ce par besoin de culture ou pour s’emparer du travail des artistes? Lorsqu’on est issu de l’immigration, le livre que l’on porte en soi n’est-il pas perdu, caché? Heureusement, précise-t-elle, "chanter est un remarquable outil pour clarifier les choses".

"Chanter est un véritable outil pour clarifier les choses."
Chrystel Wautiez
Chanteuse


On ne peut s’empêcher de penser à "Farenheit 451" de Truffaut, film dans lequel les gens, pour ne pas perdre les livres, finissent par les retenir par cœur. Les compositions de Chrystel Wautier possèdent toutes une dimension cinématographique, car elles désignent aussi bien de vastes paysages sonores que de grandes fresques visuelles. Elle avoue d’ailleurs "trouver énormément d’inspiration dans le cinéma" et admirer "l’intelligence des frères Coen". "The Stolen Book", morceau qui a donné son titre à l’album, s’écoute comme se regarde un film. C’est une histoire racontée à travers quelques mots, simplement enveloppés dans une voix, dont la musicalité imagée ne laisse pas de surprendre.

©doc

Refusant l’exercice de la définition ("le jazz ne doit pas être défini"), elle préfère parler de ce cocktail pop/jazz qu’elle concocte avec quelques touches de gospel et de soul. Elle aime particulièrement "utiliser les codes de la pop avec la liberté du jazz", tout en portant une attention aux paroles. Mais parler de soi est risqué car il faut, dans le même temps, s’adresser à tout le monde. Là aussi, c’est une réussite: les paroles sont moins signifiantes qu’évocatrices. Sans être légères, elles inspirent la légèreté. En équilibre entre la pudeur et l’impudeur, la chanteuse veille à ce que chaque intonation dévoile une modulation de l’âme. Cette poésie personnelle, qui décrit un doux flottement, cherche à "ouvrir à l’universel en faisant entendre comment sonne le monde". Très bien étudié, le travail du son est l’occasion pour elle d’affirmer ses talents d’instrumentiste.

La particularité de cette musique est de se suspendre par moments, faisant place au silence dans lequel la voix se ressource, pour ensuite venir ondoyer de notes en notes. Le chant et la musique se complètent naturellement dans une limpidité saisissante. Et si l’un prend parfois l’avantage sur l’autre, ce n’est jamais par l’entremise d’un saut brusque et incontrôlé. Il y a ici une retenue qui relève de la grâce. Ainsi l’album ressemble à un long travelling, où les accords de la guitare s’allient à ceux du piano, tandis qu’au loin le son feutré d’une batterie est ponctué par l’écho d’une basse langoureuse.

L’album se clôt par le titre: "A warrior". La chanson est porteuse d’un message fort: "il faut être un guerrier symbolique car faire ce métier, lorsqu’on est une femme, ce n’est pas facile". La musique de Chrystel Wautier est animée à la fois d’une force sereine et d’une fragilité désarmante. "Je crois que le chant est prémonitoire", confie-t-elle dans un murmure. Cette voix n’est pas seulement belle, elle résonne comme une promesse ou une annonce: elle ne nous quittera plus.

Lire également

Contenu sponsorisé

Partner content