Classique | Arcadi Volodos, de chair à clavier à clavier de chair

©EFE

Rare en interview comme à la scène, le génie russe s’est confié à L’Echo avant son récital à Bozar où il renoue avec le répertoire russe. Métaphysique.

La scène se passe au Conservatoire de Bruxelles, il y a une bonne quinzaine d’années. Dans le foyer délabré, on avait convié la presse pour découvrir le phénomène qui avait mis Carnegie Hall à ses pieds. Une sonnerie intempestive de Nokia 3310 retentit; et le jeune joufflu de la reprendre au clavier et d’improviser une variation dans l’instant… Derrière les "ha!" et les "ho!", on vit aussi s’échanger une lueur de mépris. Un regard bien connu dans ce microcosme de censeurs patentés et qui voulait dire: "vulgaire!"

"Mes moyens techniques?, coupe Arcadi Volodos, 46 ans aujourd’hui (ici son site officiel). Vous voulez parler de la machine marketing qui m’a fait souffrir au début de ma carrière? Ça a commencé aux USA avec une agence très puissante, la Columbia Artists Management Inc., qui a multiplié les pressions pour que je me cantonne à un répertoire brillant, afin d’obtenir un succès fou et rapide. On m’a pris au conservatoire et on m’a dit: ‘Joue ça! Joue ça!’ Moi, je croyais que c’était la seule manière d’accéder aux grandes salles vu que je n’avais fait aucun concours. Il a fallu six ans de souffrance pour me sortir de ce contrat. Aujourd’hui encore, quand je vois le nombre de gens qui visionnent ma ‘Marche turque’ sur YouTube, ou qu’on m’en tend la partition après un concert pour que je la dédicace, ça me rend triste. Ma virtuosité, c’était de la manipulation."

Interview d'Arcadi Volodos sur France Musique (Classic Club)

En 2003, l’artiste reprend son destin en main et troque l’emphase russe pour la profondeur allemande. "Je les ai toujours joués, même à mes débuts au Carnegie Hall, en 1998, et dans mes premiers disques, avec Schumann et Schubert. Mais à partir de 2003, je me suis focalisé sur les compositeurs allemands, et Liszt."

C’est d’ailleurs par Liszt que le monde musical prend conscience de la métamorphose de Volodos. Enregistré, en 2006, dans l’acoustique parfaite du studio Teldex de Berlin, sur un Steinway abyssal, ce CD ("Volodos plays Liszt"), nous rappelait que l’absolue virtuosité n’était pas faite pour amuser la galerie mais pour ouvrir une porte sur l’infini. Liszt lui-même n’avait-il pas souffert du même malentendu, enfermé encore aujourd’hui dans l’image superficielle du virtuose séducteur alors même qu’il anticipait dans sa musique les révolutions de son siècle (Wagner) et du siècle à venir (Schönberg)?

Répétion de "Volodos plays Mompou"

Métamorphose

En 2013, Volodos prend le public à contre-pied avec les miniatures du Catalan Federico Mompou où il fait parler le silence et capte comme jamais l’essence métaphysique et ineffable de la musique. "Mompou se fichait éperdument qu’on joue sa musique. Il est comme le chant d’une rivière de haute montagne que l’on surprend après trois heures de marche."

"Aujourd’hui, les gens sont complètement sourds à eux-mêmes."

L’artiste, qui vit aujourd’hui en Espagne, s’est lui aussi retranché du monde. En épicurien véritable: rare à la scène où il privilégie l’intimité du récital, et au disque où il doit être sûr d’avoir quelque chose à dire avant d’enregistrer. "En 20 ans, j’ai vu le monde changer et devenir de plus en plus industriel et désuni. Tout le monde est rivé sur son smartphone et a peur du silence. Or, la musique des grands génies est fondée sur le silence. Aujourd’hui, les gens sont complètement sourds à eux-mêmes."

Raison de plus pour aller l’écouter mercredi, à Bozar, où il renoue avec le répertoire russe après l’avoir laissé en jachère pendant 8 ans. "Je veux démonter les clichés sur la musique russe. Après Schubert, le compositeur que j’ai le plus joué dans ma vie, j’alterne Rachmaninov et Scriabine pour montrer que ce sont deux mondes à part, l’eau et le feu. Passer de l’un à l’autre demande d’ailleurs beaucoup d’énergie spirituelle. Je sors de scène et j’essaie de changer d’état d’esprit radicalement. Chez Scriabine, par lequel je termine, chaque note est comme un nerf tendu à tout rompre. Dans ‘Vers la flamme’, on doit passer assez rapidement du vide qui précède la création à la lumière absolue qui vous oblige à fermer les yeux. C’est épuisant, mais c’est le prix du mystère."

NOS COUPS DE CŒUR (cliquez)

  2007 / "Volodos plays Liszt"

2013 / "Volodos plays Mompou"

2017 / "Volodos plays Brahms"

 

Volodos in Vienna


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