Création mondiale dans la Russie... belgophile

Récompensé d'un Magritte pour la musique d'"Insyriated", le film de Philippe Van Leeuw, Jean-Luc Fafchamps est le compositeur belge le plus joué à l'étranger, comme le 9 mai dernier, à Iaroslav. ©doc

En dix jours à peine, le compositeur et pianiste belge Jean-Luc Fafchamps a vu plusieurs de ses œuvres contemporaines créées à l’étranger. Dont la "Lettre Soufie Rà" (vidéos ci-dessous), au Bashmet Festival de Iaroslav, qui s’est penché pour l’occasion sur six siècles de musique belge. Reportage à travers la Russie… belgophile.

L’incommensurable laideur de la route n’a d’égale que sa longueur: 1.250 kilomètres d’une voie dangereuse étirant sa monotonie de Moscou à Arkhangelsk, bordée de petits hameaux cra-cra où de vieilles datchas, pourries sur pied, flanchent lamentablement. Sans mentir, il faut vraiment le vouloir, pour atteindre en voiture Iaroslav, haut-lieu de production de tanks et de peinture industrielle. Mais là, surprise: carrefour d’autoroutes, de voies d’eau et de chemins de fer (la première halte du Transsibérien après la capitale), cette cité princière possède un centre millénaire classé au patrimoine de l’Unesco. Et c’est là que s’élève justement, au 13 de la rue Maksimova, l’immeuble élégant de la Société philharmonique d’État.

Iaroslav sur Google Map

C’est là aussi que, seul en scène à l’heure de la sieste, Jean-Luc Fafchamps, compositeur et pianiste bruxellois, s’échauffe les doigts sur la "Litanie 1" de Karel Goeyvaerts, comme livrant bataille au clavier du Steinway, à mesure que s’égrènent les notes répétitives de feu le compositeur minimaliste anversois. Plus tôt dans la matinée, à l’instar d’un vaste parterre de musicologues captivés, Fafchamps avait d’abord écouté Mark Delaere, le spécialiste louvaniste de Schönberg et Goeyvaerts, dresser le portrait fouillé de "six siècles de vie musicale belge". Commentés par les meilleures autorités en la matière, les noms de Roland de Lassus, d’Eugène Ysaÿe et de la Reine Elisabeth avaient émaillé une conférence extrêmement savante, devant… une dia de l’Atomium.

Les Russes n’auraient jamais oublié que la Reine Elisabeth institua son fameux Concours afin d’éviter à l’Union soviétique un isolement culturel total.

Mais qu’est-ce qui amène le public russe à vouloir décortiquer ainsi notre histoire de la musique, au point d’y consacrer une journée complète de concerts et de lectures, lors de la 10e édition du Bashmet Festival, le grand rassemblement printanier sous l’égide du célèbre (et fantasque) altiste de Rostov? La reconnaissance, dit-on: les Russes n’auraient jamais oublié que l’épouse d’Albert Ier institua son fameux Concours afin d’éviter à l’Union soviétique un isolement culturel total. Même si Staline, qui ne daigna pas répondre au courrier de la reine, eut le toupet d’annoncer, en 1937, que le gagnant de la première session violon devait forcément habiter entre les Carpates et l’Oural – à raison, il s’appelait David Oïstrakh –, les relations artistiques entre l’immense fédération et le tout petit royaume sont restées au beau fixe.

 

Les Russes voulaient un compositeur belge vivant

En cette veille du jour de la Victoire (le 9 mai, en Russie, où tous, enfants compris, revêtent de beaux uniformes militaires), le patriotisme se porte haut. Au programme des concerts, donc, un peu de chauvinisme: rien que du belge, de la Renaissance à aujourd’hui. Josquin des Prés, François-Joseph Gossec, Guillaume Lekeu allaient de soi, comme Henri Vieuxtemps, qui vécut six ans à la cour de Nicolas Ier. Pour illustrer l’après-guerre, cette période où, selon Delaere, "les Belges influencent véritablement l’histoire musicale mondiale", le cas Goeyvaerts, figure majeure du sérialisme, s’imposait. "Mais les Russes voulaient aussi un compositeur vivant", confie Patrick de Clerck, le partenaire flamand (et russophone) de cet étonnant éclairage belge.

Jean-Luc Fafchamps à Iaroslav ©Valérie Colin

Leur goût du conceptualisme ne pouvait que les pousser à accueillir "Djann-Louk Fafchamm", le compositeur complexe, mais non complexé, dont les œuvres contemporaines sont actuellement le plus jouées à l’étranger. Membre fondateur de l’ensemble Ictus (il a beaucoup tourné avec Rosas, la compagnie de la chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker), professeur d’analyse musicale au Conservatoire de Mons, Fafchamps, 58 ans, est davantage connu du grand public depuis que son écriture a injecté "un peu de douceur et de bonheur", selon lui, au terrible film "Insyriated" de son ami Philippe Van Leeuw – et lui valut, parmi d’autres Magritte 2018, celui de la meilleure musique originale.

Agenda Moisson de fafchamps

23.05 (20h15), Chapelle Musicale Reine Elisabeth (Waterloo). Création mondiale de "Lust of Sehnsucht (mit Schubert Wandern)", une pièce mélancolique pour quatuor à cordes et mezzo-soprano, à partir des Lieder de Schubert. Avec le Quatuor belge Alfama et la soliste française Albane Carrèrewww.cmre.be

24.05 (19h30), Nuits Botanique (Bruxelles). Concert monographique sous forme d’un voyage sonore (pour cordes frottées et frappées) réunissant les œuvres les plus célèbres du compositeur, dont "Attrition" (1992), "Back to the Sound" (l’imposé en demi-finale du Reine Elisabeth 2010), "Lettre Soufie Khà" et "Insyriated-suite". Avec l’ensemble Musiques Nouvelles et Jean-Luc Fafchamps au piano. www.botanique.be

15.05 (Amsterdam) et 22.06 (Utrecht) dans le cadre de l’Oriental Landscapes Festival. Exécution de la "Lettre Soufie Waw" pour quintette à anches et quatuor à cordes. Avec le Calefax Quintet et le Matangi Quartet. www.oriental-landscapes.org

 

Surtout, cela fait quinze ans que ce géant à la voix grave compose une série de pièces intitulées "Lettres Soufies", qui portent chacune un numéro et un sigle de l’alphabet arabe. Fin avril, deux d’entre elles étaient d’ailleurs créées coup sur coup: "Fa", la 21e, à Mulhouse et "Ain", la 22e, à Anvers. Et voilà que la 17e, appelée "Rà" et conçue en 2010 déjà (une commande non honorée de l’Orchestre national), vient de prendre vie à Iaroslavl, grâce aux 90 musiciens de l’Orchestre symphonique moscovite Novaya Rossiya.

Drôle et mystérieux, Fafchamps en a donné les clés: "On débute ce voyage intérieur, sombre et chaotique, comme noyé au fond de l’eau. Puis une mélodie nous aide à remonter à la surface. C’est agréable… et parfois pas. Et peut-être y décèlerez-vous un illustre passage européen transformé en accord spectral." Parmi les quelque 500 auditeurs initiaux de l’œuvre, mis à part des profondeurs abyssales traversées par des pieuvres tentaculaires et d’horribles léviathans, personne ne semble avoir reconnu quoi que ce soit. Seul le Pr. Delaere a repéré l’intrus: "Oui, il y a bien une citation de ‘L’Or du Rhin’, de Wagner, modifiée en rétrogradation…"

Oups! Pour le commun des mortels, il faudra se contenter d’une écoute dilettante de ces fulgurances aquatiques, et des commentaires bienveillants du maître sur cette première exécution publique: "Ça fait bizarre. Ils l’ont très bien interprété, même s’ils n’ont pas joué tous les détails. Mais c’est normal: il y en a tellement!" Sans regret, donc. D’autant que les spectateurs acclament, et que le génial Iouri Bashmet, plus que satisfait, a promis une large diffusion de ces lettres à travers l’interminable Russie belgophile

Création mondiale - Jean-Luc Fafchamps, "Lettre Soufie Rà"

Jean-Luc Fafchamps présente sa "Lettre soufie Râ" après sa création

Guillaume Lekeu, "Adagio for Strings"

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