Critique | Volodos ou la métaphysique du son

©Marco Borggreve

Mercredi soir, le génial pianiste russe Arcadi Volodos, était à Bozar (Bruxelles) pour renouer avec le répertoire russe, sans oublier Schubert, son compositeur fétiche. Un récital inouï, hors du temps.

En voyant la salle à moitié vide, ce jeudi soir à Bozar, on ne peut réprimer un mouvement d'humeur. Mais finalement, ce n'est que logique. En s'extrayant des griffes de CAMI, l’agence américaine qui l’avait cantonné à ses débuts aux répertoires virtuoses, Arcadi Volodos (46 ans) s'est lui-même retranché du monde. Et comme Chopin, on le devine aujourd'hui plus à l'aise dans des salles de musique de chambre que dans des grands halls. La lumière a d'ailleurs rarement été aussi tamisée, découpant à peine l'artiste arrivé en costume noir et estompant le décor de la salle Henry Le Bœuf.

C'est pour mieux révéler ce qu'on est venu faire ici; pas voir ni se faire voir, mais écouter, aussi intensément que nous y invite Volodos. Car d'emblée, dans cette première sonate de Schubert, tout est dit de sa culture du son, de cet art infini du toucher qui s'échauffe sur ces phrases qu'inlassablement Schubert répète et dont à chaque fois Volodos fait varier l'intensité et la couleur, donnant à cette œuvre de jeunesse une plasticité, une forme de contrepoint qui augurent les grands chefs-d'œuvre de la fin. Dans le mouvement lent, on est bien proche déjà de la mystique des ultimes sonates D.959 et 960, avec un matériau dépouillé, extrait du silence par de courts motifs déposés à la basse, pianissimo, sans pédale, tandis que le chant se pare à la main droite d’un léger halo d'harmoniques et de résonances infinies, déjà. Peut-être utilise-t-il la pédale tonale du piano moderne, qui permet ce contraste saisissant entre le mat et le brillant, le poids et la légèreté.

Il lui suffit d'ailleurs de poser sa main gauche sur le clavier pour créer, comme par magie, cette vibration insondable qui enveloppe un jeu absolument ciselé.

Tout chez Volodos est affaire d'équilibre. Il soupèse les masses et ose braver la pureté classique dans des amplitudes phénoménales mais sans jamais faire injure au style comme son compatriote Sokolov. Dans les 6 "Moments musicaux" qui suivent, il pousse d'ailleurs plus avant cet art qui ouvre un espace infini entre le pianissimo le plus infinitésimal et des accords abyssaux qui mettent non seulement le piano mais toute la salle en vibration.

LE RETOUR DES RUSSES

8 ans de répertoire allemand n'ont pas eu raison de son incomparable matière sonore russe. Juste l'a-t-il domestiquée, transmutant la puissance pure en profondeur. Il lui suffit d'ailleurs de poser sa main gauche sur le clavier pour créer, comme par magie, cette vibration insondable qui enveloppe un jeu absolument ciselé, aussi bien dans la précision du traits et de l'articulation, des déplacements que dans son toucher, d'une variété infinie, et dans cet art du legato inégalable qui transforme tout en chant.

Pour tout dire, c'est une leçon de liberté, qui naît de la connaissance intime des répertoires qu'il nous joue et, évidemment, d’un talent hors norme. Mais dès qu'un rubato, un rallentando ou un diminuendo risquerait de briser la ligne ou le timbre, il reprend son appui et repart dans un souffle renouvelé.

Le voilà maintenant dans Rachmaninov, puis Scriabine (8 ans donc qu'ils ne les avaient plus officiellement joués). "Aussi dissemblables que le feu et l'eau", comme il nous les avait décrits quinze jours plus tôt. Et à nouveau, la magie opère, dans le sens de cet approfondissement dont en se demande bien jusqu'où il va le mener.

Au passage, on remarque aussi sa manière de construire un programme avec une progression qui se marquera quatre fois au cours de la soirée (séance de bis incluse) en partant systématiquement de la proposition la plus simple, la plus classique, pour l'étendre jusqu'à ce point où le piano s'efface devant la métaphysique du son. C'était vrai pour le 6e "Moment musical" de Schubert, juste avant la pause, c'est encore vrai avec l'"Etude-tableau op. 33/3" (sublissime!) de Rachmaninov, avant un court passage en coulisses. Et avec "Vers la Flamme" de Scriabine qui éclabousse l’auditoire d'une lumière proprement divine. Et en bis aussi, avec le 6e intermezzo de l'"Opus 118" de Brahms (et deux petites phrase d'un dernier Scriabine) après avoir enchaîné un menuet de Schubert et les "Jeunes filles au jardin" de Mompou. Un progression vers le mystère insondable de la musique.

 XAVIER FLAMENT 

Vidéo amateur du même menuet de Schubert (D.600) que Volodos donnait en bis à Bozar

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